LA SIXIÈME NOUVELLB DE SEGRAIS ET ^E BAJAZET DE RACINE
En 1672, Racine mit sur la scène l'aventure tragique racontée par Segrais à la cour d'Aurélie, et cependant on lit dans la première préface de Bajazet que le sujet de cette pièce n'est encore « dans aucune histoire imprimée. » Racine ignorait-il la Nouvelle de Segrais? Gela n'est pas probable. Il prétend dire seulement que l'aventure est très-véritable, bien que l'histoire ne l'ail pas encore officiellement rapportée. Il
t. Les bienfaits dans un cœur balancent- ils l'amourT [BajaneU)
y^ avait à la cour^ dit Racine, quantité de personnes qui se souvenaient de l'avoir entendu conter & M. de Gésy. De ce nombre était Segrais. Plus vieux que Racine de dix-neuf ans, et admis à la cour dès 1647, tandis que l'auteur de la Nymphe de la Seine n'y parut pas sans doute avant 1660, Segrais avait appris d'original l'histoire de Bajazet ; Racine la reçut de seconde main de M. le chevalier de Nantouillet. Ceci peut expliquer plusieurs des différences des deux récits, à moins qu'on n'aime mieux les attribuer toutes à un dessein prémédité. « J'ai été obligé de changer quelques circonstances. Mais comme ce changement n'est pas fort considérable, je ne pense pas aussi qu'il soit nécessaire de le marquer au lecteur. • Cette comparaison du récit historique et de la tragédie est aii moins intéressante et instructive. Nous allons la faire : Racine n'en souffrira pas.
De Visé reprochait à Racine d'avoir laissé au sérail la sultane favorite et le grand-vizir, tandis qu'ils avaient, selon lui, accompagné Âmurath au siège de Babylone. L'histoire donne raison au critique '. Plus exact que Racine, Segrais ne met en scène aucun de ces personnages. A la place d'Acomat, cette admirable création du po^te, on voit seulement chez Segrais un vieil eunuque du même nom, esclave dévoué de Bajazet. Il parait un instant auprès de son maître, mais n'a pas de rôle dans l'intrigue. La sultane favorite n'y est pas même nommée, et c'est la mère de l'empereur qui la remplace auprès de Bajazet. Cette altération de l'histoire était un coup de maître : comme l'intérêt dramatique en est aussitôt doublé I En aimant Bajazet, Roxane risque deux fois sa vie. Elle provoque la jalousie farouche du sultan et le fait cramdre pour ses jours : compient supposer qu'elle ose le trahir, si elle n'est en même temps résolue à prévenir sa vengeance en le faisant périr? En effet, Roxane est prête à tout hasar-
1. Hammer. t. IX, p. 349. Du Loir, dont Visé invoque le témoignage contre Racine, est quelquefois cité par Thistorien de la Turquie.
4er. Elle est animée des deux passions dominantes parmi les gf ands au dix-septième siècle, l'amour et Tambition ; elle eome Bajazet, mais elle aime aussi l'empire, et si elle oublie les bienfaits d^Amurath, (f est qu'il lui en a refusé la possession durable en dédaignant de l'épouser. Dans Segrais, la sultane a été ambitieuse jusqu'au jour où elle s'est éprise de Bajazét. Plus tard, quand cette tendresse est morte avec lui, elle sauve Ibrahim par ambition. Elle quitte ainsi son natu* rel, puis le reprend, comme si l'amour eût dans l'intervalle rempli son ftme entière. Chez Roxane, au contraire, ces deux passions sont complices l'une de l'autre. Le refus de Bajazet de rélever à la dignité de sultane-épouse la fait s'abandonner à la fureur d'un amour jaloux, comme cet amour a enhardi son ambition à conspirer. L'impératrice ne conspire pas; elle se contente de prévoh: le cas où son fils périrait à la guerre. Maïs le tuer, jamais cette pensée n'est entrée dans un cœur de mère, Agrippine même, incestueuse, empoisonneuse, et avec un Néron pour fils, n'y avait jamais songé *.
Le Bajazet de Racine et celui de Segrais se ressemblent encore moins que Roxane et l'Impératrice. L'amant d'Atalide est un jeune héros dont l'âme généreuse se révolte à l'idée de la duplicité. Atalide a dû lui faire violence pour obtenir de lui la permission d'abuser la crédule tendresse de la sultane ; mais quand il lui faut feindre à son tour, il s'y refuse. Il aime mieux tout perdre que mentir. L'amant de Floridon est moins scrupuleux. Il répond aux vœux de l'impératrice d'abord par faiblesse naturelle, puis par politique, et, quand son infidélité est découverte, il joue le repentir et la passion devant elle, afin de ne pas lui enlever les derniers restes de son illusion.
Mais la difiérence capitale des deux ouvrages est dans le caractère des amours des personnages. Floridon et l'impé-
1. La sultane Walidé, au milieu d'une vive irritation des esprits à Gon- BtaÂtioople, ècriTait à son fils : < Hâtez TOtre retour, mon lion ; on parle de déposition.» (Hammer, t. IX, p. 217.
ratrice consentent au partage. Quel que soit leur motif de transiger ainsi avec leur passion, combien j*aime mieux voir Âtalide jalouse de Roxane, que Bajazet cependant n'aime point, et Roxane prête à courir à la vengeance contre un prétendu ingrat obstiné à lui refuser une tendresse qu'il ne lui doit pas :
Ne désespérez point une amante en furie; S'il m'échappait un mot, c'est fait de votre vie I
Et d'où naît ce transport? des étemels respects de Bajazet* Que sera-ce quand elle pourra s'écrier avec Phèdre : J'avais une rivale I Voilà la vraie passion, voilà la nature. Qu'importe au lecteur que les mœurs de l'Orient aient pu souffrir entre deux amantes une si surprenante conciliation? U demande au poôte une peinture non de l'amour turc, mai» de Famom* * ; l'histoire, non de tel ou tel cœur, mais celle du cœur humain. Segrais, simple narrateur, ne le satisfait pas à cet égard. Sans doute, s'il avait voulu mettre son récit en poème, il en eût usé conune Racine, et suivi sa propre maxime que Tart doit corriger l'histoire pour l'embellir. Brève confinium artis et falsi. Ce principe condamne l'historien infidèle à la vérité par amour indiscret des beaux effets et de la mise eu scène ; mais il justiQe les poètes, dont le beau et le plaisir d^ l'âme doivent être le principal objet. Qu'on ne vienne donc plus dire qu'il faut, avant tout, respecter la couleur locale. Une œuvre poétique n'est pas ui^e curieuse leçon d'ethnolo*gie. Segrais, narrateur exact, a respectueusement reproduit' la réalité, et, au fond, il est moins vrai^ moins intéressant que Racine avec ses infidélités et ses mensonges.
l'utile secret que mentir à propos ! {Le Mentewr.) C'est le moyen pour le poète de donner à ses fictions la no-
1. « L*amour ne consistant que dans un attachement de pensée, il est certain quMl doit être le même par toute la terre.... U est vrai que se déterminant autre part que dans la pensée, le climat peut ajouter quelque chose; mais ce n'est que dans le corps. » (Pascal, Des passions de Vamour.)
blesse, la délicatesse, la beauté morale ou même pathétique souvent refusées à la réalité. L'impératrice reçoit Bajazet dans l'appartement même où couche Floridon, et avec l'agrément de Floridon ; et, plus tard, après le supplice du prince, quels sont les sentiments et les rapports de ces deux amantes ? La sultane ménage son ancienne rivale, de peur que les indiscrétions où le ressentiment pourrait la porter ne donnent de l'ombrage à l'empereur. De son côté, Floridon, coupable d'avoir aimé une victime du sultan, avait intérêt à dissimuler sa douleur, si elle en eut, et la haine que lui inspirait une rivale meurtrière. Elle feignit donc d'attribuer la mort du prince à la seule volonté d'Amurath, et c peu à peu elle fit sa paix, au point que la sultane la souffrit dans Gonstantinople. » Ces pactes de l'intérêt ', ces ménagements de pure politique n'offrent-ils pas une fidèle image de la vie des cours ? Triste réalité qui rabaisse l'Ame et outrage les plus généreux sentiments de la nature! La gloire de la poésie est de voiler ces misères. Le Bajazet de Racine a refusé de tromper Roxane: il périt, mais il périt sans avoir consenti à aucune lâcheté; et Atalide, amante passionnée jusqu'à la fin, partage avec joie un trépas qu'elle reproche à son amour égoïste d'avoir causé. Dans Segrais, tout est prosaïque et presque bas. Ici tout est généreux et relevé.
Cette infériorité doit être constatée, mais non reprochée à l'auteur de k relation historique, et loin de le blâmer de s'être attaché à la réalité, on regrettera qu'il ne l'ait pas reproduite plus constamment. En effet, la nécessité réelle où il était de ne pas altérer le fond de l'intrigue, et l'obligation que lui imposaient les préjugés du temps d'introduire au sérail les mœurs galantes de la cour, l'ont amené à cette contradiction : la sultane aime d'abord en précieuse, puis en
1. Ces traités, ces amours politiques ne furent pas inconnus aux héros de la Fronde. (Cf. Mctd, de LonguevUle de M. Cousin. La duchesse de Ghâtillon, Nemours et Condé}.
Turque; fie même» par un sentiment invincible de la vérité humaine, l'auteur lui prête une jalousie emportée. Elle veut se jeter au visage de sa rivale ; elle médite « d'aller quérir un poignard » pour lui arracher le cœur. Puis, elle entre en accommodement, et, après la mort de Bajazet, elle s'attache à l'enfant du prince et de Floridon. Sograis eût mieux fait de laisser scrupuleusement à cette aventure ses couleurs originales, sans rien modifier, ou, comme Racine, de l'arranger entièrement à sa guise. Segrais y a donc mis trop ou trop peu du sien. Ses personnages semblent oublier la leçon qu'on leur a faite, et trahissent Tartifice en s'échappant parfois à eux-mêmes. La Roxane du poète tragique ne se dément jamais. Aime ou meurs, voilà son humeur constante et le trait dominant de sa passion.
Concluons en un mot. La relation de Segrais est à la fois très-fausse et très-réelle. La pièce de Rachie a moins de réalité et moins de fausseté. A ce double titre, elle est plus vraie, et partant plus intéressante et plus belle.