‹ Segrais, sa vie et ses œuvres: sa Vie et ses ŒuvresChapitre 93 sur 138 · Dans lUminte, Vénus dit de T Amour · texte numérisé non relu

Dans lUminte, Vénus dit de T Amour

Nelsuo visQ

Vedi quasi in un punto E le lagrime, e 7 riso.

Ce Gupidon est celui de Segrajs.

jugé Irès-iraparfait. Les grands transports ne peuvent longtemps se soutenir, et la tendresse la plus robuste se fatigue à la fin, si l'esprit et ses grâces ne viennent l'aviver. Boileau n'a-t-ilpasditderidylle?

il faut que sa douceur flatte, chatouille, éveille.

C'est là le secret des bergers de Segrais. Yeulent-ils louer la beauté de leur maîtresse ?

Un gai zéphyre nous caresse ; Tout nous charme, tout platt, et tout rit dans ces lieux. Berger, tu crois que Thiver cesse?

C'est le moindre effet des beaux yeux De ma belle mattresse.

Déjà le Tircis de la première églogue avait dit :

Les fleurs ne peuvent nattre ailleurs que sous vos pas, Et le printemps n'est point où Ton ne vous voit pas.

A l'appât de cette louange délicate il en ajoute naïvement un autre :

N'ai«je point quelque agneau dont vous ayez désir?

Puis il mêle la finesse et l'ingénuité :

Si vous vouliez venir, ô miracle des belles, Je vous enseignerais un nid de tourterelles : Je vous les veux donner pour gage de ma foi.

Car on dit qu'elles sont fidèles comme moi.

Cette union de la tendresse et de la grâce galante se rencontre surtout dans la cinquième églogue. Paut-il le reprocher à Segrais, et une fois encore le tancer d'avoir de l'esprit? Ce serait trop de sévérité. Il lui suffit d'être poli sans afféterie et délicat sans mignardise :

Timarette s'en est allée!

L'ingrate, méprisant mes soupirs et mes pleurs, Laisse mon âme désolée  la merci de mes douleurs.

Je n'espérai jamais qu'un jour elle eût envie De finir de mes maux le pitoyable cours;

Mais je l'aimais plus que ma vie,

Et je la voyais tons les jours.

A re&emple des bergers de Virgile, Lisidor et Eurilas se donnent la réplique dans de jolis couplets, aux mètres variés. Tel d'entre eux forme à lui seul une gracieuse odelette, comme dirait Yauquelin :

Un jour assis au bord d'une onde claire et nette. Où faisait un bouquet l'aimable Timarette, Jaloux des fleurs qu'on lui voyait tenir :

Pourquoi, dis-je, comme Narcisse, Par quelque effet de ton caprice, Ne puis*je. Amour, une fleur devenir?

Quoique pourtant aimer autant que j'aime, Ce ne soit point s'aimer soi-même.

Lorsqu'on ces lieux arriverait Cette jeune merveille, De sa divine main elle me cueillerait, Et, me cueillant, elle me baiserait De sa bouche vermeille , Et sur son sein peut-être, après ce doux baiser. Elle me ferait reposer.

Les vers des églogues n'ont pas toujours la naïveté de quelques-uns de ces couplets, et en les lisant, une parfaite précieuse ne serait pas toujours soumise au supplice de la simplicité. Le bel esprit y remplace çà et là le bon esprit, et Ton y trouve une fois ou deux les soleils, les feux et la glace de la poésie italienne, et ces regards mourants qu'ArnoIphe empruntait aux galants à la mode pour séduire la froide Agnès. Mais ces taches sont rares dans les églogues, et l'auteur s'y souvient de Virgile plus volontiers que de Guarini.

Parfois Segrais renchérit sur Virgile, mais impunément pour le bon goût. Seulement à la simple naïveté il substitue quelque trait de tendresse. Ainsi dans le poète de Mantoue

Gorydon et Thyrsis, Ménalque et Dai:Béta8 se (Mspotent le prix du chant en bergers ingénus : une géniçse ou une coupe de bois ciselé attend le V9inque^r• kn^ yeux de Segrais c'est là une c frivole victoire. » Eurilas et Lisidor contestent seulement < de leurs vives douleurs. » Fontenelle qui saK si bien le Su du fin, ^e au des (Choses, ne s'arrête p^3 Ut* Cher* cher à gagner deux chevreuils et leur mère» f méprisable gloire » bonne pour des « temps plus grossiers ! p

Il fallait (ô loi plus séyèrio, Et que p'eût-iî p^s aimé mieu;K I) Que du berger vainqueur il ct)^^^ 1^ p^èiip.

Ces traits caractérisent assez bien les trois poètes à un certain égard : où Virgile est naïf, Segrais est tendre, et Fontenelle galant raffiné.

En dehors des sentini^nts, et dan^ I4 foTff}^ vfïème dont Segrais les revêt, on trouve des traces de cette inclination du^ poète à substituer quelque chose à la pure naïveté. Ce ne sera plus ici la tendresse, m^is l'éclat de )a poésie. Ce caractère du reste se retrouve mèm^ daps Virgile, ei rimAgination italienne (tout aussi vive, quoique plus réglée, chez les anciens poètes italiens que chez les modernes) lui fait exprimer des pensées tendres en fortes images où le coloris domine la passion. Phillis paraît? tous les bois reverdissent. Le bel Alexis s'éloigne? les fleuves se dessèchent; Si ces belles hardiesses avaient besoin d'excuse, on pourrait dire que Gorydon et Thyrsis font assaut de poésie et non de tendresse. Mais les bergers de Segrais contestent seulement de leurs vives douleurs, et cependant leur langage est au moins aussi hyperbolique. Le poète se complaît dans ces images, et épuise ses plus brillantes couleurs à décrire ces gracieux prodiges. La poésie y trouve son compte; mais, s'il est permis d'exprimer ce scrupule, la naïveté pastorale en pâtit. La poésie bucolique appartient au genre tempéré, et quand elle ^'échappe en ces vives saillies, elle perd la douceur que tout

chez elle, style et pensées, doit respirer (a). Ainsi pensait le poète qui donnait cette fraîche et simple définition de l'idylle ou églogue :

Telle qu'une bergère aux plus beaux jours de fête De superbes rubis ne charge point sa tête....

Je veux ici, aurait dit Fénelon, une lumière douce qui ré*jouisse et repose ma vue, et non des éclairs qui l'éblouissent. Racan a donné à ses bergeries cette splendeur voilée ; ses vers sont bien des vers, mais des vers de pastorale toujours simples et naïfs. De même dans Gessner (car il y a tant de poésie dans ses idylles en prose qu'on a le droit de le comparer aux ppëtes proprement dits). Mais cette poésie, il 9ait la mesurer à propos, ici brillante, là radoucie, de peur de heurter la naïveté imposée aux sentiments des personnages ^ « En t'écoulant, j'étais fâché que les oiseaux t'interrompissent par leur ramage; j'étais fâché que le ruisseau continuât de murmurer. » Qu'aurait dit à sa place l'auteur des égloguesî

Doux ruisseaux, coulez sans violence , Rossignol , ne vante plus ta voix, Taisez-vous, zéphyrs, faites silence :

C'est Iris qui chante dans ces bois*.

« Vois les branches de cet églantier couvertes de grains d'un rouge éclatant; vois ces pommiers entourés de pampres verts et chargés de fruits. Ghioé!... que peut-on souhaiter de plus? Mais hélas! si tu ne m'aimes pas, un brouillard sombre couvrira cette belle campagne. » Simplicité touchante que ne valent pas, à nos yeux, ces hardiesses à Titalienne :

Qu^en ses plus habits TÂurore au teint vermeil Annonce à Tunivers le retour du soleil,

1. La pastorale a le droit d'être trôs-hardie, très-brillante, mais seulement quand elle décrit la nature. Gessner a observé cette distinction.

2. S'il en faut croire BoursauH, Boileau ne trouvait rien de plus beau

Et que devant son char ses légères suivantes Ouvrent de l'Orient les portes éclatantes; Depuis que ma bergère a quitté ces beaux lieux, Le ciel n*a plus ni jour ni clarté pour mes yeux.

Segrais fait trop d'honneur à ses bergères en supposant que leur absence trouble ainsi les lois de la nature. En général, la poésie perd en expression pathétique, en sentîmenl, ce qu'elle gagne en éclat (a). L'âme est malaisément émue en même temps que l'imagination éblouie. Ces deux genres de beautés ne vont guère mieux de compagnie qu'une mélodie pénétrante et d'éloquentes paroles. Voulez-vous donc, dira-t-on, bannir la poésie de la pastorale? A Dieu ne plaise, mais seulement la poésie étincelante. Atticus pouvait sans affectation offrir de simples légumes à ses convives dans une vaisselle à jour; mais il y en aurait eu à les leur servir dans des plats d'or ou d'argent*.

Quand l'églogue se borne à chanter l'amour, elle se confond bientôt avec l'élégie. Ce berger qui soupire ses peines dans ce bocage, c'est Gallus*, c'est Segrais exprimant ses propres sentiments. A la scène et au costume près, Tircis, et Ëurilas sont donc des poètes élégiaques. Les églogues de Virgile, remarque Dubos, font le même plaisir après vingt lectures, tout en n'ayant rien de nouveau à nous apprendre, parce qu'elles intéressent comme l'élégie à des personnages dont on partage les sentiments. Ce charme de la poésie élégiaque se retrouve dans les églogues de Segrais. Elles sont plus véritablement élégiaques que ses élégies, pièces froides et contournées dont on citerait à peine quelques bons vers.

Campistron a fait un éloge excessif de ces élégies en y trouvant « toute la galanterie d'Ovide, et la tendresse de TibuUe. » Ce dernier trait convient beaucoup mieux aux

que ces quatre vers, dans le genre lyrique, chez les Grecs et les Latins. Boursault triomphe de ce jugement et en conclut que les modernes sont capables, quoi qu'on en di.se, de surpasser les anciens.

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