CHAPITRE X
Kouei-ïchéou, et n'est-il pas étonnant qu'à une époque où nos explorateurs intrépides ont traversé l'Afrique en tous sens, personne ne soit encore arrivé à passer de Chine aux Indes par les montagnes du Thibet ? Mais pour moi qui voyage avant tout pour voir les progrès de la civilisation moderne et nullement pour faire des découvertes, pour moi qui suis les lignes de bateaux à vapeur plutôt que je n'affronte les déserts ou les pays inconnus, je dois naturellement reculer devant la tâche d'étudier la Chine d'une manière un peu approfondie et me contenter de noter mes simples impressions de touriste, en renvoyant au bel ouvrage de Fabbé Hue ou au livre américain de M. Williams ceux de mes amis qui voudront lire quelque chose de réellement instructif. L'abbé Hue a consacré douze ans à la Chine, il a vécu en Chinois, il en parlait la langue; moi j'aurai passé en tout six ou sept semaines dans cet empire de 350 millions d'habitants; c'est donner l'exacte mesure de la valeur relative de nos observations. Ne vouloir passer que quelques semaines en Chine, c'est se donner l'embarras du choix pour ce que l'on visitera; je n'ai pas hésité jusqu'ici pour Hong-Kong, pour Canton et pour Shang-haï, mais une grave question se présente maintenant : irai-je à Pékingou remonterai-je plutôt le Yang-tse-
in SEIZE MOIS AUTOUR DU MONDE.
Kiang? Si je ne vais pas dans la capitale de rem> pire, on m'accusera de n'avoir rien vu, bien que les personnes qui y sont allées parlent presque toutes de désappointement; d'un autre côté, le Yang-tse a bien sa valeur aussi, ce n'est pas rien que de remonter pendant 900 kilomètres le cours de ce fleuve immense, que de pénétrer au cœur delà Chine, que d'aller jusqu'à Hankow, ce centre renommé du commerce intérieur. Que faire? Tout bien considéré, je renonce aux fatigues du voyage en charrette chinoise qui m'aurait attendu à partir de Tientsin. et je me décide en faveur de ces palais flottants que les Américains nomment leurs steamers de rivière et qui, depuis quelques années, remontant comme en se jouant le courant rapide du Yang-tse-Kiang, justifient certainement aux yeux de ses populations le surnom qu'elles nous donnent de diables étrangers !
12 mai.
Notre première journée ne nous a présenté que le spectacle assez grandiose, mais fort monotone, d'un immense estuaire, large de plusieurs milles et se prolongeant à perte de vue entre des rives basses et plates. Nous aurions pu nous croire aussi bien sur une petite mer que dans un fleuve,