CHAPITRE X
si ce n'eût été la couleur jaune et terreuse de ses eaux; celui qui a osé en parler comme du fleuve Bleu devait être bien ironique, ou porter de triples lunettes de cette couleur.
Les bords de la rivière ne se sont resserrés qu'à rapproche de Ghin-kiang, et bientôt une jolie chaîne de montagnes est venue égayer le paysage. Ghin-kiang est située au confluent du fleuve et du Grand-Ganal, si célèbre autrefois, mais que la dernière rébellion des Taepings- a fait bien déchoir. On sait que ce canal s'étend sur une longueur de plus de 1,200 kilomètres, depuis Hang-tchéou jusqu'à Tientsin, qu'il traverse et relie le Yangtze et le fleuve Jaune, enfin qu'il a servi, jusqu'à la dernière révolte, à porter le tribut de grains qui approvisionne Péking. La rébellion a changé le cours des choses, elle a habitué les jonques à prendre la route de mer, et le canal, très-endommagé par l'influence des temps et par les ravages des hommes, a été un moment presque entièrement abandonné. Aujourd'hui il reprend un peu, et les milliers de jonques que nous voyons stationnées à son entrée prouvent que les Ghinois en apprécient toujours l'importance.
Après Ghin-kiang nous arrivons à Nanking, et j'avoue que c'est pour moi un véritable événement. Nanking a toujours joué un très-grand rôle
dans mon imagination, soit comme ancienne capitale de la Chine, soit plutôt, je crois, à cause de cette tour de porcelaine si admirablement peinte dans le grand alphabet que, tout enfant, je venais déplier chaque jour sur les genoux de ma mère pendant qu'on la coiffait I Hélas ! la tour « n'a pas pris garde, » elle n'a pas su résister aux Taepings qui, maîtres de la ville pendant onze ans, de 1853 à 1864, ont poursuivi là, comme tout le long du Yangtze, leur œuvre de dévastation. Prise d'abord par les rebelles, reprise ensuite par les impérialistes, mise chaque fois à feu et à sang, cette ville autrefois si populeuse ne présentait plus, il y a quelques années, que le spectacle de mon- ^ceaux de ruines, entourés encore par ses puissantes murailles de 70 pieds de hauteur et de plus de 8 lieues de tour. Aujourd'hui la grande cité littéraire se relève un peu, et le gouvernement chinois s'efforce de lui venir en aide en accordant toutes sortes de privilèges à ses habitants, mais il faudra bien du temps pour qu'elle reprenne même une faible partie de sa splendeur passée.
La ville de Nanking a été ajoutée, par le traité français de 1858, à la liste des ports qui devaient être ouverts au commerce étranger;, aucune démarche n'a toutefois été faite jusqu'ici pour en profiter, et les trois seules places du Yangtze que