CHAPITRE X
nous fréquentions sont toujours Hankow, Kioukîang et Chin-kiang.
Continuant à remonter le fleuye, nous passons devant l'embouchure du grand lac Poyang et nous arrivons à la ville de Kiou-kiang. Les Anglais et les Américains y ont bâti de véritables palais commerciaux le long d'un beau quai, mais je regrette de dire que leurs bénéfices n'ont pas répondu à ces grosses dépenses par suite de la concurrence des négociants chinois qui, ayant infiniment moins de frais, peuvent se contenter de profits beaucoup moindres. Dans l'état actuel des choses, les Européens, obligés, faute de savoir la langue, de passer par les fourches caudines de leurs compradores, ne peuvent lutter que difficilement avec les natifs pour le commerce intérieur de l'empire, et il semblerait que la manière la plus rapide d'ouvrir la Chine serait plutôt de pousser surtout à la création de bateaux à vapeur sur tous les grands fleuves, à l'établissement de quelques chemins de fer et à l'exploitation des richesses minérales encore enfouies dans cet immense pays. II est vrai que jusqu'ici le gouvernement de Péking s'y est refusé obstinément, mais le nouveau pas qu'il vient de faire en se décidant pour la première fois à envoyer une ambassade en Europe est de nature à nous faire espérer que la révision toute pro-
chaîne du traité anglo-chinois sera signalée par quelque progrès dans cette voie.
J'ai dîné à Kiou-kiang avec les Pères de la Mission de Saint-Lazare, et bien que je doive dire, avec un sincère confiteor, que, contre mon attente, j'aie très-mal mangé, j'ai eu le plus grand plaisir à écouter la conversation intéressante de M^ l'évêque Baldus, qui depuis trente-cinq ans est en Chine. M»'' Baldus a passé de longues années dans le Setchouen, il a connu l'abbé Hue, et il me confirme qu'alors les rives du Yahgtze étaient bien plus peuplées qu'aujourd'hui. Il estime à plusieurs millions de personnes le chiffre des victimes de la rébellion des Taepings, et il a vu la ville de Kiou-kiang deux ou trois fois plus grande qu'à présent, en même temps qu'à Hankow les jonques et les barques de toutes espèces se comptaient par milliers et milliers. En Chine j'ai vu la plupart des missionnaires catholiques habillés à la chinoise, et M»" Baldus en particulier, avec son front rasé, ses cheveux tressés en queue et son vêtement approprié, aurait pu servir de modèle à un mandarin de la vieille roche ; ce n'est pas moi toutefois qui leur en ferai un reproche, car je préfère cela mille fois aux cravates blanches que gardent les missionnaires protestants .
Le trajet de Kiou-kiang à Hankow est la partie la