CHAPITRE XI
culièrement au Japon, c'est la manière dont on y envisage la mort : chez nous elle est un épouvantail, une lutte affreuse; ici elle n'effraye pas, eHe est attendue avec calme et résignation.
La ville de Nagasaki se compose de trois quartiers bien distincts : le premier, celui que Ton voit à main droite en arrivant au mouillage, a été bâti, dans les dix dernières années, par les Européens, et se nomme Ora. Il se compose d'un quai et de deux ou trois rues parallèles adossées à la colline, sur les flancs de laquelle s'élèvent les maisons de plaisance des principaux négociants. La ville japonaise proprement dite occupe tout le fond de la baie et s'étend dans deux ou trois petites vallées et sur les premières pentes de plusieurs hautes collines. Devant elle, enfin, se trouve l'îlot de Décima, célèbre dans l'histoire pour avoir été, pendant 250 ans, le seul point du Japon dont l'accès ne fût pas entièrement interdit à l'Europe. Chacun sait que nous fûmes d'abord reçus à bras ouverts par plusieurs des princes de l'île de Kiousiou , lorsque les Portugais y abordèrent pour la première fois vers le milieu du xvi® siècle. Les Japonais, frappés de la beauté de la morale du Christ, adoptèrent même avec ardeur les enseignements de saint François-Xavier, en les alliant à leur religion du Sineto, comme déjà ils avaient ac-
cepté le bouddhisme un millier d'années auparavant. Mais bientôt ils se heurtèrent contre Fintolérance dogmatique de T Église latine, et, plutôt que de sacrifier leur indépendance politique aussi bien que leurs croyances nationales aux prétentions outrées de la papauté , ils se décidèrent pour la proscription des étrangers- et même le massacre, en 1638, à Simabarra, des derniers chrétiens indigènes.
Les Hollandais seuls, déclarant hautement qu'ils ne reconnaissaient pas le pape et qu'avant tout ils étaient marchands, obtinrent, à Texclusion de toutes les autres nations, la permission de conserver un comptoir à Nagasaki ; mais que de précautions ne prit-on pas contre eux ! Décima, bâtie sur un banc de sable , entourée d'eau de toutes parts, ne communiquait avec la ville que par un seul pont toujours gardé, infranchissable pour les quelques employés de la factorerie qui, en attendant les rares visites d'un ou deux navires , devaient certes faire appel à toute la patience hollandaise et à leurs chères pipes d'écume, pour résister à cette réclusion et à cet exil. Une seule chose interrompait la monotonie de cette existence et permettait à l'Europe de jeter quelques regards furtifs sur l'intérieur du pays, c'était un voyage que les chefs de Décima devaient faire