CHAPITRE XIII
ÏOKOHAUA. — LE TOCAlDO. — YEDO.
18 septembre 1838.
Je suis tout surpris de m'apercevoir qu'il y a près de deux mois que je n'ai ouvert mon journal. C'est que la vie s'écoule au Japon plus facilement que nulle part ailleurs; les journées y sont remplies de petits riens qui occupent autant que de grands événements. Sous ce beau ciel et cet air si pur, il n'est pas besoin de songer à la politique, aux affaires ou à l'étude ; une promenade dans la campagne, une tasse de thé en face d'un beau paysage, ou bien un peu de furetage dans les boatiques de bric-à-brac, voilà tout ce qu'il faut pour vous occuper du matin au soir ; c'est ici le pays de la flânerie exempte de soucis.
Les Japonais- ont à un très-haut degré le sentiment du beau; que de fois ne suis-je pas frappé,
240 SEIZE xMOIS AUTOUR DU MONDE.
lorsque les marchands viennent me trouver à l'hôtel de Sotrobama où je suis à présent, de voir qu'avant de songer au négoce ils restent un moment en contemplation devant la vue que Ton a de mon balcon ! Et comme ils m'apportent de belles choses : leurs armes, leurs bronzes, leurs ivoires, leurs laques surtout ! Et comme chacun sait les apprécier, avec quelle admiration respectueuse on contemple les objets bien réussis, et quel prix les. grands seigneurs, d'apparence si simple pourtant,
ne mettent-ils pas aux œuvres d'art I J'ai vu payer jusqu'à 2,000 francs une boîte de laque dont nous n'aurions certes pas offert le quart en Europe. Et leurs sabres qui, dans les familles, ont chacun leur histoire et se transmettent religieusement de père en fils I
On trouvera peut-être que je vois toujours le Japon au travers d'un prisme; on m'en accusera surtout à Yokohama, dans cette ville aux trois quarts européenne qui, ne lui en déplaise, n'a pas attiré autour d'elle l'élite des Japonais, et où on me paraît connaître le Japon moins que partout ailleurs. On dira ce que l'on voudra, je n'ai qu'un souci, celui d'écrire fidèlement mes impressions, et celles-ci sont certes tout en faveur de ce charmant pays. Plus d'un voyageur fera sans doute comme moi : venu pour y passer six semaines.