CHAPITRE XllI
tent jamais sans un bagage imposant. M. de Polsbrook, pour qui le Japon est une vieille connaissance, lui qui s'y trouve depuis dix ans et qui, parti très-jeune pour les pays lointains, est peutêtre le seul Européen qui puisse dire encore n'avoir jamais vu de chemin de fer, regardait passer ce cortège de l'air d*un homme qui se demande si son revolver est bien en place; nous, au contraire, nous étions tout à la curiosité et au plaisir. Tout se passa fort bien heureusement, et bientôt après nous arrivions à la rivière de Logo, qu'il faut traverser en bateau, et nous nous arrêtions un instant à la maison de thé de Kavasaki. Ici je voudrais bien parler «une fois de plus de la gracieuseté des mousmés, mais mes amis trouveraient peutêtre que je m'en occupe trop, et je me tais.
Traverser une rivière en bateau est toujours une chose animée; il en est ainsi surtout pour le passage du Logo, que franchissent continuellement de longues caravanes d'hommes, de femùies, de chevaux et de chaises à porteurs. Au delà de la rivière, la route reste charmante, elle est délicieusement entretenue avec des coquillages brisés, et elle côtoie de si près la baie de Yedo, que souvent l'eau vient en baigner le bord. Bientôt nous entrons dans le faubourg de Sinagawa, redouté de tous comme le quartier le plus turbulent de la ca-
pitale ; nous passons devant les Légations, fermées depuis plusieurs mois, de France, d'Angleterre et de Hollande, et nous arrivons au superbe hôtel qu'une compagnie de Japonais vient de bâtir pour les Européens, en vue de l'ouverture prochaine de Yedo à notre commerce. On est tout surpris de trouver au milieu des maisons japonaises une vaste construction européenne qui, placée sur le bord de la baie, rappelle nos beaux établissements de bains de mer et témoigne de la promptitude de ce peuple à adopter nos progrès.
Yedo est, dit-on, une des villes les plus étendues qu'il y ait au monde ; elle n'a jamais contenu, aux temps même de sa plus grande prospérité, qu'un million et demi à deux millions d'habitants, mais le château de Tex-taikoune, les yaskîs des princes daïmios et plusieurs grands parcs prennent autant de place qu'il en faudrait chez nous pour une ville deux fois plus populeuse. L'emplacement du château occupe le centre de la ville ; il est entouré d'une belle muraille de granit et d'un large fossé, et il comprend dans son enceinte plusieurs collines et de grands jardins, outre le palais du taïkoune et ceux de quelques-uns de ses vassaux les plus directs. Tout autour et formant une espèce de cercle concentrique, se trouve le vaste quartier des daïmios , défendu lui aussi par une