CHAPITRE XIV
4 décembre.
Les travaux du chemin de fer du Central-Paciflc ne sont terminés encore que jusqu'à Argenti, où nous avons dû nous mettre en stage. C'est ce que M. Buissonnet appelle une voiture du sacre, élevée sur de grandes roues et qui, lorsque chacun se fait aussi petit que possible, arrive à contenir neuf pei;sonnes rangées sur trois banquettes parallèles. On y est extrêmement mal, serré que Ton s'y trouve au milieu de véritables bandits californiens qui, grossiers et égoïstes, sont repoussants même pour des voyageurs endurcis. Nous avons compté qu'en moyenne nos compagnons y juraient 180 fois pour chaque mille mots qu'ils prononçaient, mais nous avons dû, en dépit de. tout, admirer l'habileté avec laquelle, du fond de sa place, l'Américain sait cracher par la portière le tabac qu'il a fini de mâcher, en s'arrangeant de manière que le projectile efQeure toutes les figures, sans jamais en toucher aucune. Il faut voir aussi la promptitude que met chacun à tirer son revolver au moment où l'on aperçoit quelque bête fauve et les éclats de rire qui accompagnent la fuite de la malheureuse bête quand elle est blessée. Enfin, lorsque j'aurai dit que l'on nous a laissés parfois jusqu'à 30 heures sans rien nous donner à man-
ger, que pour arriver au grand lac Salé, où nous sommes depuis ce matin, il nous a fallu 6 jours et 6 nuits au travers d'un désert dans lequel nous avions pour toute route les traces des voitures précédentes, et qa'outre les 480 milles que nous avons maintenant derrière nous, nous aurons encore 200 milles à faire ainsi pour rejoindre le chemin de fer Union Pacific, on comprendra que je félicite ceux qui, à partir de Tété prochain, trouveront la voie ferrée complète de l'Atlantique jusqu'en Californie.
5 décembre.
Lorsque les Mormons, fuyant les persécutions, quittèrent, il y a une vingtaine d'années, les bords du Mississipi pour s'enfoncer au delà des montagnes Rocheuses et, au travers de mille difficultés effrayantes, dans des terres inconnues et sur lesquelles les Indiens leur disputaient le passage, ils firent preuve d'un grand discernement ou en tous cas ils eurent la main bien heureuse en fixant leur nouvelle colonie dans la vallée du grand lac Salé. C'est un pays fertile et un sol magnifique qui frappent d'autant plus que les territoires environnants, et cela sur d'immenses étendues, sont stériles et désolés.