‹ Seize mois autour du monde, 1867-1869: et particulièrement aux Indes enChapitre 145 sur 168 · DU COMMERCE ET DES TRAVAUX PUBLICS · texte numérisé non relu

DU COMMERCE ET DES TRAVAUX PUBLICS

RAPPORT

SUR l'inde anglaise.

Monsieur le Ministre,

II n'est pas, que je sache, de plus belle colonie que rinde anglaise, et Ton ne peut s'empêcher de se laisser aller à quelque enthousiasme, au fur et à mesure que Ton parcourt ce pays, si vaste et si beau, si fertile, si peuplé, si bien administré. Sur ce territoire, six ou sept fois grand comme la France, oji trouve tous les produits ; le coton, l'opium, la soie, l'indigo, le café, le riz et les graines y donnent lieu à un commerce d'exportation colossal, pendant qu'une population de 500 millions d'habitants oflFre un débouché presque illimité à Tindustrie européenne. Et toutes ces ressources, on les voit se développer presque à vue d'œil, sous l'influence d'une administration dont la devise semble être avant tout le progrès.

Les Anglais apportent dans le gouvernement de leurs colonies, et cela depuis quelques années particulièrement, un esprit pratique des plus remarquables. Reléguant au second plan les idées, toutes puissantes autrefois, de domination absolue, d'exclusivisme et un peu aussi de propagande religieuse, ils semblent aujourd'hui se préoccuper surtout des intérêts matériels de leurs possessions, d'accroître le bien-être de leurs habitants et de les amener à la civilisation par la voie, un peu détournée peut-être, mais qui me paraît êlre en définitive la plus sûre, du commerce et de l'échange des produits.

Cette politique se traduit aux Indes par la création constante de routes, de canaux, de chemins de fer, do télégraphes et même par des expositions agricoles et industrielles, et je ne saurais mieux faire, pour justifier tous les éloges que je viens de faire, que de m'appuyer sur l'éloquence de quelques chiffres.

Le mouvement annuel du commerce extérieur de rinde s'élève aujourd'hui à plus de :

800 millions de francs à l'importation, non compris les 500 millions de francs que le monde envoie chaque année aux Indes, en espèces ou en barres d'argent, pour achever de solder les gros achats que nous y faisons en matières premières;

Et à 1,400 millions de francs à l'exportation.

Sur ces chiffres, l'importation des étoffes de coton figure pour quelque chose comme 800 millions de mètres, soit de quoi faire vingt fois le tour de la terre, et Ton estime à 5 milliards de francs la quantité d'argent' monnayé qui, par suite des idées arriérées des natifs, reste encore enterrée par eux, et ne reparaîtra au jour que lorsqu'ils connaîtront mieux les avantages de la circulation des capitaux.

Plus de 1,500 millions de francs ont été consacrés déjà à l'établissement d'un magnifique réseau de chemins de fer, achevé dès maintenant sur beaucoup de points et qui, complété d'ici dix-huit mois, réunira tous les grands centres de l'empire indien depuis Lahore, Delhi et Agra jusqu'à Bombay, Calcutta et Madras, en traversant les contrées les plus fertiles et les plus riches. Le gouvernement indien n'a pas hésité, pour hâter ce grand progrès, à donner sa garantie aux actionnaires, et il est à peu près certain, par les résultats déjà acquis, que ce ne sera pas là une charge bien longue pour le Trésor.

Pour parer aux sécheresses qui quelquefois

viennent compromettre les récoltes de quelques

districts et pour augmenter en même temps la

. fertilité générale, le gouvernement se préoccupe

aussi, et cela d'une façon toute particulière aujourd'hui, d'un système de canaux d'irrigation auquel il compte consacrer, dans le courant de quelques années, plus de 500 millions de francs.

Enfin, 19,000 écoles, créées par l'administration ou subventionnées par elle, instruisent 600,000 natifs et les initient à notre civilisation.

De toutes parts donc. Monsieur le Ministre, progrès en même temps que résultats déjà acquis! Or l'économie politique et l'expérience nous enseignent que la tâche la plus ardue pour l'homme consiste dans la création de ses premiers moyens d'action, dans ce que, dans le langage scientifique, on appelle ses capitaux. Ce premier levier une fois à sa disposition, on voit sa puissance décupler à tel point que l'on a pu dire que les capitaux se reproduisaient par leur propre force. Eh bien! l'Inde anglaise est sortie, ces dernières années, de sa. période d'incubation, et je ne crois pas me tromper en lui prédisant l'avenir le plus magnifique qui se puisse espérer pour une colonie.

Pour que l'on ne m'accuse cependant pas d'illusions ou de parti pris, je désire dire aussi quelles, sont les ombres que j'ai Yues à ce beau tableau et quels sont les écueils que la sagesse anglaise aura, an jour ou l'autre, à éviter. Le plus grand défaut des Indes est certainement son climat si contraire

aux Européens et qui les a empêchés jusqu'ici d'implanter leur race dans le pays; aucun Anglais n'y vient avec l'intention de s'y fixer pour le reste de ses jours et d'y établir sa famille; on ne songe qu'à faire fortune et à s'enfuir au plus vite, et pour contenir 200 millions d'Hindous on se trouve n'être en tout que 150,000 Européens, y compris les 61,000 hommes incorporés dans l'armée. Les Anglais ont le défaut aussi de ne pas se mêler avec la population native qu'ils traitent de trop haut, et le danger qjii en résulte ûe pourra que grandir à mesure que le développement de l'instrucion fera désirer aux Hindous d'avoir, eux aussi, une part dans l'administration du pays.

Telles sont, Monsieur le Ministre, les remarques générales que m'ont inspirées mes courses à travers les Indes ; je vais passer maintenant à l'étude plus spéciale du commerce de ce vaste pays, et pour plus de clarté je m'occuperai successivement :

1° Des affaires dont Bombay est le centre;

2° De la vallée du Gange, représentée par Calcutta ;

3<» De la présidence de Madras ;

4° Du rôle que le commerce français joue aux Indes et de celui qu'il pourrait y prendre;

5*» Enfin j'ajouterai deux appendices : l'un pour signaler au commerce français une loi récemment

promulguée aux Indes et qui me paraît de nature à nous encourager énormément à y fonder des comptoirs; le second pour traiter le sujet de la culture du coton indien et de son importance future.

J'espère, Monsieur le Ministre, que mon rapport, un peu long peut-être, rencontrera votre indulgence, et mon plus grand vœu est qu'il puisse être utile à quelques-uns de mes compatriotes. .

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