‹ Seize mois autour du monde, 1867-1869: et particulièrement aux Indes enChapitre 152 sur 168 · I. — ADMINISTRATION · texte numérisé non relu

I. — ADMINISTRATION

Nous avons l'habitude, en France, de critiquer l'administration. Il ne pourrait en être autrement, puisque le gouvernement, en restreignant, comme il le fait, le domaine de l'initiative individuelle, assume sur lui toutes les responsabilités. En vrai Français, je devrais donc, monsieur le Ministre, commencer par attaquer le gouvernement de Saïgon, et si je voulais ne pas tenir compte de toutes les difficultés d'un début, je trouverais peut-être plus d'une chose à blâmer. Je préfère être plus impartial et dire que jusqu'ici et pour le moment du moins, l'administration de la Cochinchine a bien mérité de la patrie. L'honorable amiral de La Grandière et les hommes profondément dévoués à leur tâche qu'il a autour de lui ont rendu des services éminents à notre colonie, et il eût été difficile de faire mieux.

Mais ce qui a été bon dans le commencement peut très-bien cesser de l'être lorsque la période de première organisation est passée, et autant j'approuve ce qui a été fait jusqu'ici, autant je désire, pour l'avenir de la Cochinchine, que le gouverne-

ment de T Empereur sache substituera temps Tadministfation civile au régime militaire, qui toujours a été si funeste à nos colonies.

Un exemple, le plus frappant et le plus important de tous, suffira pour convaincre de la nécessité de cette substitution prochaine : je veux parler des inspecteurs des affaires indigènes. A notre arrivée en Cochinchine, nous y avons trouvé un système communal des plus avancés; chaque commune, composée d'un certain nombre de citoyens plus riches, que nous nommons les « inscrits », et d'un entourage de gens plus pauvres et qui, eux, n'ont pas droit de vote, était administrée par un conseil de notables et par un maire qui s'occupaient de la répartition de Timpôt, de la gestion des affaires et des rapports avec l'administration supérieure. Nous avons respecté, avec raison, cet état de choses qui, en intéressant les populations beaucoup plus à leur clocher qu'à la mère patrie, assure notre sécurité politique, et nous avons institué pour nos rapports avec les communes un certain nombre de fonctionnaires européens que nous appelons les inspecteurs des affaires indigènes. Ils sont aujourd'hui au nombre de 29, soit 1 par 70,000 habitants, et leurs fonctions consistent tout, à la fois à contrôler l'administration des maires, à rendre la justice et enfin à se mettre, en

cas de troubles ou de révolte, à la tête des milices natives que déjà nous avons pu organiser parmi les Annamites. Ces inspecteurs sont dirigés par la direction de rintérieur, établie à Saïgon , et qui relève directement du gouverneur.

Il est évident que des postes aussi importants demandent des hommes préparés à. cette tâche multiple, des hommes qui s'entendent en juridiction et en administration et qui soient, autant que possible, au courant des idées, des coutumes et de la langue des Annamites. Or, avec notre gouvernement militaire actuel, où prend-on ces inspecteurs? Parmi des enseignes et des lieutenants de vaisseau, des officiers d'infanterie de marine qui, sans aucune étude préalable et après un simple stage de 3 à 6 mois auprès d'un autre inspecteur, passent chefs à leur tour. Ces officiers, que la direction choisit, je le veux bien, avec grand soin, n'offrent évidemment pas les garanties nécessaires ; ce sont des gens parfaitement honorables, pleins de bonne volonté, je l'accorde, mais ce sont des militaires avant tout, et ce ne sont pas des administrateurs. Et, pour comble de malheur, il arrive infailliblement qu'au bout de 2, 3 ou 4 ans, lorsqu'ils sont au courant de leur nouvel emploi, ils sont un beau jour élevés en grade et ils quittent l'inspectorat pour reprendre la mer.

Il est clair que ce système pèche par la base ; au lieu d'inspecteurs militaires et temporaires, il faudrait des hommes élevés spécialement dans ce but , trouvant dans cette carrière une position stable. Il faudrait une école spéciale où Ton enseignât à des jeunes gens de la classe des civils la langue annamite et les principes d'administration et de juridiction nécessairesà cet emploi. Il faudrait qu'ils y trouvassent leur avenir, qu'on les élevât successivement à des inspectorats plus importants, de 4^ de 3«, de 2® et de 1'® classe; que de là ils eussent la perspective de devenir, s'ils en éta'ient dignes, directeur de Tintérieur et même gouverneur; il faudrait enfin qu'après un certain nombre d'années de séjour dans ces pays-ci, ils eussent droit à une pension de retraite semblable à celle qui existe pour les « civilians » aux Indes anglaises.

Séparation de plus en plus complète du pouvoir militaire ou naval destiné à assurer la sécurité de la colonie et du pouvoir civil chargé exclusivement de son administration, tel est, monsieur le Ministre, le grand progrès à faire, administrativement parlant, en Cochinchine, et si, étendant mes observations à l'ensemble de nos colonies, vous me permettiez de donner mon opinion, j'ajouterais que le couronnement de l'édifice serait le retrait de la di-

rection des colonies d'entre les mains du ministère de la marine et la création d'un ministère spécial, à l'exemple du « Colonial office » de l'Angleterre.

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