CHAPITRE IV
accroupis des centaines, je pourrais dire des milliers d'étudiants accourus de toutes les parties du monde musulman.
Mais je conserverai surtout le souvenir des tombeaux de Kaït-Bey. Imaginez à une lieue à peine du Caire, quoique déjà en plein désert de sable, une dizaine de mosquées de Farchitecture sarrasine la plus élégante des xiv^ et xv^ siècles. Ce sont les tombeaux des sultans mamelouks, et leurs coupoles élancées et gracieuses, revêtues des plus fines arabesques, dont les moindres détails sont mis en relief par un ciel lumineux, la solitude et la désolation au milieu desquelles on se trouve, tout cela forme un ensemble saisissant. La ruine est là, malheureusement, prête à engloutir ces chefsd'œuvre, abandonnés qu'ils sont par l'incurie des hommes, et cette pensée nous a rendus tout tristes, M. Hugin et moi, en nous faisant passer brusquement, et comme cela arrive, hélas I trop fréquemment dans ces pays-ci, de l'enthousiasme au découragement. L'Orient, c'est, en effet, la succession constante de deux sentiments entièrement opposés, suivant que l'on s'attache à son ciel, à ses couleurs, à sa poésie et à ses souvenirs, ou bien que Ton soit impressionné par sa décadence moderne. Dans la Palestine, l'absence complète de tous nos progrès sociaux oblige du moins l'Euro-
péen à en prendre son parti une fois pour toutes ; ici, au contraire, les efforts louables, mais trop souvent infructueux, du vice-roi, ont le fâcheux effet de nous rappeler sans cesse à la comparaison.
Je me propose de revenir au Caire dans trois semaines, car j'ai encore bien des choses intéressantes à y voir, et tout spécialement les Pyramides. J'y courrais tout de suite, s'il ne tenait qu'à moi, mais il faut que je parte aujourd'hui même et je ris à la pensée de toutes les épithètes dont vont m'accabler mes amis quand ils apprendront que je vais remonter le Nil en baleau à vapeur! Horreur et profanation! s'écrieront les uns; quel Américain I diront les plus modérés. Hélas! oui, je renonce à la dahabièh traditionnelle, à sa vie toute contemplative, et, arborant franchement le drapeau de nos jours, j'estime qu'entre trois semaines et trois mois il y a aujourd'hui presque un siècle, et que trois mois seraient trop pour le Nil. A tout hasard j'en fais l'épreuve : aléa jacta est !
25 novembre.
La crainte avec laquelle je m'embarquais ne m'a paru que trop fondée dans les premiers mo-