‹ Seize mois autour du monde, 1867-1869: et particulièrement aux Indes enChapitre 37 sur 168 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

fraîcheur pour écrire. Peu s'en faudrait que je ne comprisse la paresse et l'indolence des musulmans, tant sont grandes les séductions du far-niente dans de pareils moments. Et cependant cette insouciance des Orientaux dépasse toutes les bornes; croirait-on jamais que j'aie stupéfié le capitaine de notre bateau à vapeur en lui montrant une boussole? Il est vrai que l'aiguille aimantée n'est pas décrite dans le Koran , et le livre sacré est tout pour les musulmans. Ils en suivent les prescriptions avec l'attention la plus scrupuleuse, surtout pour ce qui a rapport aux pratiques extérieures, et c'est ainsi que nous voyons chaque jour, à trois reprises différentes, le matin, à midi et le soir, le capitaine et tous ses matelots ôter leurs souliers, se laver les mains et les pieds, puis, se tournant du côté de la Mecque, réciter leurs prières et se prosterner maintes et maintes fois avec l'humilité la plus profonde.

J'ai eu la patience de lire les 500 pages du Koran, et ce n'est pas sans peine, car, si l'on y rencontre fréquemment de très-beaux passages sur la résurrection des morts, sur le jugement dernier et surtout sur les grands principes de la morale, tels que la charité et l'amour de la famille, on est obligé malheureusement de subir, à côté de cela, la répétition constante d'un certain nombre d'histoires de

prophètes que Mahomet avait sans doute entendu raconter par les Juifs et qu'il arrange, lui, à sa façon. Quelquefois aussi on y lit les récits les plus amusants : les tentations de Joseph, dans le cha- , pitre XII, et la sourate xxiv, où il est question des femmes et d'une aventure qui aurait pu désigner le prophète à la verve gauloise de Molière, sont de véritables contes drolatiques.

On peut accuser la religion que range Gabriel révélait à Mahomet de n'être qu'un mélange des doctrines chrétiennes et juives unies aux traditions orientales; on peut lui reprocher d'être par trop l'œuvre d'un homme et d'un homme sensuel, mais il faut se garder de nier le mérite de celui qui sut convertir au Dieu unique des populations idolâtres jusque-là, et leur donner l'élan qui les porta si haut durant plusieurs siècles. L'islamisme n'a pas échappé aux dissensions intestines, et il est divisé aujourd'hui en un grand nombre de sectes qui ont plus ou moins altéré la religion primitive; c'est ainsi que la doctrine du fatalisme, si répandue en Orient, n'est nullement enseignée par le livre du Prophète, et que l'intolérance proverbiale des musulmans ne se retrouve guère dans des passages comme le verset 10 du chapitre ii, où, après avoir dit, comme de juste, que sa religion est la meilleure de toutes, Mahomet n'en donne pas moins

Page 1