CHAPITRE V
dans la ville native. Les Hindous ne vont pas se coucher, comme les Arabes, aussitôt la tombée du jour, et leurs bazars comme leurs bureaux restent éclairés jusqu'à minuit. Les maisons natives ont plusieurs étages ; ceux d'en haut servent de logement, le rez-de-chaussée contient d'ordinaire les magasins et les bureaux. Ces derniers sont installés sous un péristyle ouvert sur la rue et surélevé de deux ou trois pieds au-dessus du sol ; là se tiennent les commis accroupis à la turque et inscrivant les comptes sur de longs parchemins reliés en maroquin rouge; à l'entrée ou quelquefois dans un petit réduit latéral, le chef de la maison donne ses ordres aux courtiers ou cause avec quelques amis nonchalamment étendus sur des coussins. Tout cela, éclairé par les reflets rougeàtres de l'huile de palme, est très -original. Mais ce qui m'a plus intéressé encore, c'était la rue ellemême, encombrée dans le bazar d'opium par des milliers de spéculateurs qui passent là une partie delà nuit à jouer sur un véritable Trois pour cent, car on me dit que les marchands d'opium connaissent les reports et les primes aussi bien que nos Parisiens les plus hardis.
A peine à quelque cent pas de là, un spectacle d'une tout autre nature devait nous surprendre : c'était une prédication musulmane en plein air. Le
muezzin, vénérable vieillard à barbe grise, était assis sur une table que Ton avait surmontée à la hâte d'une sorte de dais en mousseline; de nombreux lampions, posés sur des trépieds en forme d'ifs, éclairaient vivement toute la scène et nous permettaient de constater le recueillement de l'auditoire pittoresquement groupé dans les attitudes les plus diverses. Il n'est rien de nouveau sous le soleil, me disais-je en me rappelant les sermons en plein vent de l'Angleterre, mais quelle différence entre l'impression que je me souvenais avoir éprouvée en présence de l'habit noir du clergyman, du réverbère contre lequel il s'appuyait , du cantique qu'il dirigeait d'une voix fausse, et l'effet que me produisait la mise en scène orientale qui parlait si vivement à mes sens! Quel dommage que le protestantisme ait cru devoir proscrire ainsi toute influence extérieure!
15 janvier.
Je suis en pleins préparatifs de départ, et je vais quitter mon cher Bombay; je m'y suis réellement attaché. On me dit bien qu'autre chose est d'y passer trois semaines en touriste ou d'y rester quelques années dans les affaires; je veux bien le croire, mais, quelques ennuis qu'on y ait, il lui '