‹ Seize mois autour du monde, 1867-1869: et particulièrement aux Indes enChapitre 77 sur 168 · CHAPITRE VllI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VllI

n'étions toutefois pas encore rendus à destination ; la ville d'affaires, où se trouve la douane, est si insalubre, qu'elle ne consiste guère qu'en bureaux et en magasins, et les maisons d'habitation sont situées à trois ou quatre kilomètres plus avant dans les terres.

Ce n'est qu'en y arrivant que j'ai réussi à reprendre ma bonne humeur, et c'était, du reste, un spectacle charmant que celui de ces villas enfouies dans la verdure et bâties à l'ombre d'arbres gigantesques. Nous arrivions au moment où l'on sortait de dîner, et nous pouvions apercevoir encore, dans les salles du fond, les nappes blanches et l'éclat des cristaux, pendant que, sous les vérandas trèslarges et brillamment éclairées, les familles, installées autour de tables ou dans des fauteuils de jonc, respiraient tranquillement l'air du soir. Chaque maison offrait ainsi le tableau le plus fidèle d'une scène d'intérieur de la vie hollandaise, rehaussée par la verdure luxuriante de Java; c'était charmant!

La vie que l'on mène ici fait contraste avec ce que l'on voit dans les colonies anglaises; là c'est l'activité, c'est le progrès, un peu trop coloré sans doute de mercantilisme et de soif d'argent, mais enfin on y sent que l'on marche en avant; ici, c'est le statu quo, c'est cette douce vie que l'on ob-

lient en cherchant à éviter les difficultés plutôt qu'à vaincre les obstacles. Je sais bien que beaucoup de personnes appellent cela le bonheur; il me semble pourtant qu'au bout d'une longue vie on doit être heureux surtout des efforts que l'on a faits pour apporter son obole, quelque infime qu'elle puisse être, au grand travail de perfectionnement que poursuit la Providence. Quoi qu'il en soit, on se sent ici dans un autre ordre d'idées, que je caractériserais volontiers d'un seul mot en disant que l'un des grands intérêts de la conversation est de savoir ce qu'a dit monsieur le président ou ce que va penser monsieur le directeur des postes ! Je dois ajouter toutefois, et au grand avantage des Hollandais, que cela semble ne pas se faire dans un mauvais esprit ; la société de Java paraît, au contraire, très-unie; on y est bien disposé les uns pour les autres, et c'est sans doute à cela que Batavia doit la réputation d'être la ville européenne la plus agréable de tout l'Orient. On s'y réunit beaucoup, on y danse, on va au théâtre, et partout les étrangers sont bien reçus et peuvent se livrer au plaisir de parler leur propre langue, car les Hollandais savent tous le français, l'anglais et l'allemand.

J'ai passé d'une manière à peu près uniforme le temps que j'ai consacré à Batavia. Je me levais de grand matin et j'allais me promener dans ses rues

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