CHAPITRE IX
Nous avons débarqué dans des bateaux annamites. Ce sont de simples troncs d'arbres creusés, manœuvres d'ordinaire par un ménage cochinchinoîs, mari et femme, qui tous deux sembleYit passés maîtres dans l'art de ramer. Ces bateaux, recouverts au centre par une espèce de toiture en feuilles de palmier, sont presque toujours l'unique demeure de leurs propriétaires; c'est là qu'ils dorment et qu'ils mangent, qu'ils naissent et qu'ils meurent, c'est là même qu'ils font leurs prières superstitieuses devant un petit autel placé dans un coin, et Ton s'intéresserait certainement à tant de simplicité, si malheureusement la laideur de cette race, ses dents noires et ses bouches rougies et déformées par le bétel, n'inspiraient avant tout une certaine répulsion. On a peur aussi de leur malpropreté; les Annamites sont beaucoup plus vêtus que les autres peuples des pays chauds et il s'ensuit malheureusement que, contrairement à l'usage de tous les Orientaux, ils ne se lavent presque jamais ; ce serait pour eux un trop grand effort que d'ôter chaque jour la longue veste ou plutôt l'espèce de chemise d'étoffe noire qui descend jusqu'à leurs genoux et le large pantalon qu'ils portent par-dessous. Hommes et femmes sont habillés de même, leurs longs cheveux sont noués également sur la nuque en forme de chignon, et l'on a quel-
que peine à les distinguer les uns des autres; ils sont indistinctement laids, et la seule chose un peu jolie que possèdent les femmes c'est un grand chapeau rond et creux, fait de feuilles de latanier et dont la forme est fort originale.
Aussitôt à terre, nous nous sommes mis à parcourir fa ville, et je n'étonnerai personne en disant qu'il ne faut guère plus d'une heure ou deux pour connaître aujourd'hui les coins et les recoins de cette capitale qui, en dehors de l'armée, ne compte encore que h ou 500 Européens. Il ne faut pas oublier, en effet, que, s'il y a près de dix ans que nous avons pris Saïgon, notre occupation réelle de la Cochinchine ne date guère que de 186^, et Ton aurait tort de se montrer par trop exigeant.
Ma première impression a été bonne : pour un peu, et abstraction faite des uniformes beaucoup trop nombreux et qui rappelaient très-mal à propos que la France est avant tout, jusqu'à présent, une puissance militaire, je me serais cru dans le Far- West des États-Unis, assistant à la création d'une ville de l'avenir. J'éprouvais surtout du plaisir à suivre jusqu'au bout ces rues droites et passablement larges, se prolongeant fort avant dans la campagne, au milieu de ce qui aujourd'hui est encore marécageaou broussailles et de ce qui se