CHAPITRE X
pareil nulle part, et cela m'a vivement frappé. Enfin nous terminons assez mal notre journée en parcourant de hideuses prisons qui me rendent tout triste; ces hommes en guenilles dont le vêtement le plus réel est la grosse cangue de bois, passée à leur cou, ou bien surtout ces condamnés à mort qui, derrière de gros barreaux de bois, attendent leur tour (et ce tour viendra bientôt, puisque M. Legrand estime à quinze cents le nombre des exécutions qui se font annuellement à Canton) ; tout cela fait profondément pitié et je m'empresse de leur jeter à grandes poignées les sapèques que nous avons apportées pour eux. Je ne regrette qu'une chose, c'est d'avoir appris trop tard ce qu'était en somme une sapèque : je ne savais pas qu'il en fallait douze ou quinze cents pour faire une piastre.
23 avril.
Il y à de jolis achats à faire ici en vieux bronzes, en émaux cloisonnés et en meubles du Tonkin ; quant aux porcelaines et aux laques, elles m'attirent moins, il me semble que leur temps est passé. Mais on entre dans une boutique de curiosités plus facilement que l'on n'en sort; aussi sommesnous arrivés très-en retard au déjeuner que nous
iU SEIZE MOIS AUTOUR DU MONDE.
avions envoyé dans le joli jardin de Pountiqua, Notre après-midi s'est passé à visiter le Temple des cinq cents génies, vaste collection d'idoles de toutes sortes superbement dorées sur toutes les coutures, et à entendre dans l'île de Honam une messe bouddhique à laquelle rien ne manquait, ni les chants sacrés, ni les génuflexions dont une clochette donnait le signal, ni une espèce d'élévation devant Tautel de Bouddha, ni enfin les têtes rasées et certaines physionomies que le type chinois ne parvenait pas à modifier.
La partie la plus intéressante de notre journée a été certainement la soirée que nous venons de passer dans les bateaux-fleurs. Ce sont plutôt des maisons flottantes qui, amarrées les unes aux autres en longues files, forment souvent comme une rue nautique. Les Chinois qui veulent s'amuser ou donner une fête louent un de ces bateaux pour la soirée, et leur plaisir est de recevoir là leurs amis et même les étrangers qui passent et qui sont toujours sûrs d'y trouver un sourire et une tasse de thé. On y entend une petite chanteuse qui accompagne sa voix criarde en frappant d'une façon monotone une espèce de tambour de basque, pendant que deux Wagner chinois, placés à ses côtés, ne s'épargnent pas dans l'exécution de leur musique de l'avenir. Ce concert dure une heure ou