MOBILES DE LA REVOLUTION
Telle fut la révolution dans son principe. Il est facile de juger que plusieurs pensées se réunirent dans ce sentiment rapide qui substitua tout à coup le droit public de la première race à celui sur lequel la France reposait depuis mille ans. II y eut concession réfléchie à l'esprit subversif qui s'agitait , en même temps que résolution de préserver l'avenir des réactions funestes dont on venait de porter le poids. Il y eut, d'un côté, précaution contre Tesprit qui avait dicté les ordonnances fatales, bien qu'après la victoire populaire, il eût cessé d'être à craindre; et, d'un autre côté, sentiment de périls nouveaux, effroi de l'anarchie, effort pour trouver le rempart d'un trône plus solide que tous
Ces pouvoirs éphémères qui étaient tombés faute du point d'appui des siècles, li y eut enfin application à maintenir la paix du monde et à consolider cette union de la société française, élément nécessaire de notre puissance et de notre prospérité , aux yeux mêmes de ceux qui ne sentent pas que notre liberté y est intéressée comme notre grandeur.
Ce qui fit la révolution , il faut le dire, ce fut l'histoire d'Angleterre. En renversant la loi fondamentale pour trouver à la fin cette sécurité qui n'avait que trop manqué jusqu'alors, on ne vit pas que les périls qui venaient d'attrister la France constitutionnelle étaient écartés à toujours par son triomphe; que la charte était désormais, non plus un octroi de la couronne, mais la conquête et le patrimoine de la France; que la sécurité qu'on voulait s'assurer d'un côté de l'horizon, manquerait au contraire à l'autre; que l'esprit révolutionnaire, amorcé en quelque sorte, et irrité par celte satisfaction, deviendrait la terreur et la calamité permanente de l'avenir. On calqua le modèle fourni par l'histoire sans songer que, profondément démocratiques, nous ne pouvions pas impunément nous jouer avec les élémens d'ordre, quand nous n'en possédions plus, pour parler exactement, qu'un seul.
Mais aussi, soyons sincères: ces réflexions, combien y eut-il d'esprits qui les firent alors? On ne voyait qu'un grand attentat , un grand ébranlement, de grands dangers. Rappelons-nous l'état de l'opinion , la situation violente de la capitale , ce sang qui fumait encore, ces barricades partout dressées qui accusaient un désordre immense, ce peuple armé qui gardait demi-nu nos palais et nos trésors, dont on admirait la vertu en se demandant si elle était immortelle , et n'oublions pas deux choses: c'est que l'anarchie à Paris eût été l'anarchie dans la France entière, que la monarchie légitime au contraire, ne pouvait pas être faite dans la capitale. Si elle pouvait l'être , c'était à Saint-Cloud. Elle ne vs'y montra pas.
Rappelons-nous , pour expliquer à la fois et Saint-Cloud et Paris, ce délaissement universel des princes du milieu de qui était parti le foudre du coup d'état, celte conviction générale d'une sentence sans appel, cette solitude croissant autour d'eux de seconde en seconde, ce désert que j'ai dit avant le coup d'état, mais qui trompait alors par le mirage inévitable de la puissance, et maintenant touché au doigt et à l'œil, morne, terrible. Tout le monde savait qu'il n'était plus question que de départ et de retraite. Je sais quelqu'un qui pensa que les princes n'étaient pas hors la loi
commune qui veut qu'on prenne congé de ceii qu'atteint le malheur et qui partent pour l'exil. Ce n'était encore que le samedi 3r. Il se heurta contre les plus grands noms de la monarchie, de la cour , de la Vendée, qui revenaient. Il ne rencontra personne occupé à affronter ce soleil dévorant et ces infortunes, ces fautes plus dévorantes encore. Lui-même s'arrêta , après avoir frappé à la porte de Saint-Cloud et de Trianon, en n'y trouvant que des escadrons de la garde royale débandés et le drapeau tricolore.
Rappelons-nous la préoccupation universelle des esprits qui était cette peur de l'anarchie, et des vengeances dont elle serait accompagnée, de la réaction sanglante à laquelle elle servirait d'instrument. Quels intérêts eussent été immolés , quelles têtes prises les premières , comment le méconnaître? Qui oserait dire que, sans ce calque de la révolution d'Angleterre, nous n'aurions pas eu la contre-épreuve de la nôtre?
On peut interroger les monumens qui restent, de l'opinion qui passe. Relisons les journaux royalistes quand ils reparurent, car je ne sais s'ils reparaissaient déjà; comparons le langage qu'ils tenaient alors avec celui qu'ils parlent aujourd'hui , et gardons-nous d'une grande injustice , celle de juger le passé avec le calme facile du pré-
sent, et d'accuser un événement accompU avec la sûreté personnelle, la liberté légale et le repos d'esprit qu'il nous a donnés.
Si l'on voulait se bien rendre compte des sensations dont tous les esprits étaient frappés alors, il faudrait revoir l'admirable discours que M. le vicomte de Chateaubriant prononça, au sein de la chambre des pairs, en y défendant seul la légitimité; je dis admirable, par la puissance des aperçus, par l'élévation des pensées, par la beauté, par la magnificence des louanges prodiguées à la victoire de Paris: je n'ajoute pas par le luxe des malédictions lancées sur les derniers jours de cette monarchie que le grand orateur sembla abîmer sous le poids de sa colère, comme pour la secourir de plus haut. Je ne puis répéter aujourd'hui, de sang-froid, ses pages écrites dans le feu du combat et de la douleur. Je ne saurais davantage retracer les couleurs avec lesquelles son éloquence peint, accroupis sous la cocarde tricolore, ceux-là même qui venaient de faire chasser les fds de Henri IV d coups de fourche. Pour foudroyer ainsi une cause foudroyée déjà par la fortune, il faut annoncer la résolution et trouver en soi la puissance de la relever. D'ailleurs, ces accusations n'étaient pas toutes fondées. La monarchie tomba, comme César, avec dignité, et jamais
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parti ne s'est moins abjuré que les hommes qui avaient eu le malheur de pousser le trône aux abîmes. Je me bornerai à transcrire des paroles plus douces, qui attestent bien, etl état des esprits, et la disposition générale à accepter la monarchie nouvelle comme un port offert dans la tempête, et la résignation qui éclata jusque dans le langage du petit nombre de serviteurs du trône, dont les convenances personnelles ne purent se plier à la loi du plus douloureux des sacrifices.
ft Loin de moi, s'écriait l'illustre pair, de jeter » des semences de division dans la France; et c'est » pourquoi j'ai refusé à mon discours l'accent des » passions. Si j'avais la conviction intime qu'un » enfant doit être laissé dans les rangs obscurs » et heureux de la vie pour assurer le repos de w trente-trois millions d'hommes, j'aurais regardé » comme un crime toute parole en contradiction » avec le besoin des temps : je n'ai pas cette con- » viction. Si j'avais le-droit de disposer d'une cou- » ronne, je la mettrais volontiers aux pieds de «monseigneur le duc d'Orléans; mais je ne vois » de vacant qu'un tombeau à Saint-Denis et non y> pas un trône.
» Quelles que soient les destinées qui attendent » M. le lieutenant-général du royaume, je ne serai » jamais son ennemi tant qu'il fera le bonheur de
» ma patrie. Je ne demande qu'à conserver la » liberté de ma conscience et le droit d'aller mou- » rir où je trouverai indépendance et repos. »
Et quelques jours après, confirmant le sentiment conciliateur qui animait cette éloquence, si écrasante par la grandeur de ses reproches pour la monarchie tombée qu'elle secourait, si propice par l'ascendant de sa modération à la monarchie naissante qu'elle se dévouait à récuser, un journal, qui ne fut pas démenti, se déclara autorisé « à révéler que, loin de cher- » cher à isoler par l'influence de son nom et de » son exemple un pouvoir qui s'élevait si heure u- » sèment pour nos destinées, l'illustre pair ne se » servait de cette influence que pour prêcher l'o- » béissance et l'union. »
Mais cet accord, dans des situations, même divergentes, à quoi tint-il, sinon à ce que des conditions acceptables étaient faites à tous les partis? A l'un l'égalité victorieuse, à l'autre la royauté, la liberté à tous, une liberté qui ne répudiait ni toutes les traditions, ni tous les souvenirs, ni toutes les croyances, ni toutes les garanties, ni toutes les distinctions, ni même toutes les ruines. La vieille France pouvait passer sans murmure sous les trois couleurs vieilles de gloire. La France nouvelle avait bien plié quinze ans sous le dra-
peau blanc qui, du reste, a bien payé cet hommage, puisqu'il attacha à nos fastes les grands noms de la Grèce affranchie et de l'Atlas vaincu.
Ces points établis, que signifie l'application d'un autre camp à réclamer depuis seize mois des démolitions nouvelles, des institutions démocratiques, et, comme on dit, républicaines, au nom de telle ou telle classe, de tels ou tels hommes qui ont fait la révolution de i83o?
D'abord , personne n'a le droit de demander un bénéfice pour prix de la révolution à laquelle il s'est dévoué, attendu que personne, entre les combattansdejuillet,necrut, en prenant les armes, faire une révolution , que peu en formaient le désir, que moins encore auraient eu la hardiesse d'en nourrir le dessein, et que ceux-là n'auraient pas osé s'en confesser à la France.
Ensuite, la prétention d'avoir déterminé la nature de nos institutions par la composition de l'armée qui gagna la bataille des trois journées, est une des plus brutales folies qui aient passé par l'esprit des hommes. Dans toutes les guerres, il y a plus àe peuple que de propriétaires sous le drapeau; et les prolétaires n'en concluent point le lendemain de la victoire, qu'ils soient par cela même devenus les maîtres de l'empire que leur courage a défendu et sauvé.
La révolution de i83o appartient, dit-on, au peuple parce qu'il l'a faite! Quel peuple? celui des campagnes? Combien ont bougé? Est-ce l'Ouest ou le Midi? Celui des villes? quelles villes? nommez-les; dites leur nombre, déclarez que ces villes ont été ce jour-là conquises par la multitude, quand la garde nationale, dans toutes liormis une, était seide armée. Bâtissez à l'usage de celle-là, s'il est vrai qu'elle appartienne désormais à vos clients, une constitution démocratique, quelque chose de pareil à ce dont Lyon a joui pendant huit jours. Mais de quel titre infliger ce privilège au reste de la France? Patriotes, tout votre argument est d'établir que vous avez non pas vaincu pour la patrie, mais vaincu la pairie. L'argument de tous ces amis du peuple est de prétendre que le peuple s'est levé non pour les lois, mais contre les lois, non contre un pouvoir égaré, mais contre tous les pouvoirs, non pour la liberté, mais pour l'usurpation, la tyrannie, la spoliation. Par bonheur, le peuple a partout donné le démenti à ces assertions et à ces doctrines ; il l'a fait à Paris, en résignant la puissance, dèsqu'ill'eut conquise, aux mains de ses légitimes dépositaires; il l'a fait à Lyon, en s'en saisissant d'une façon criminelle, pour s'en reconnaître incapable le lendemain, et chanceler sous ce fardeau,
comme l'homme ivre, jusqu'à ce qu'il ait retrouvé l'appui sauveur des lois !
D'ailleurs, que fais-je, en acceptant votre hypothèse des vœux du peiijjle P Est-il \ra\ qu'ilveuiUe moins de monarchie, moins d'aristocratie que nous n'en avons? qu'en savez-vous ? en quel lieu a-t-il répondu à vos élans pour la répuhlique, à vos cris contre les hautes clases, à vos tentatives d'abaissement perpétuel des cens électoraux, à vos penchans dépravés pour les subversions! Dieu merci, il n'en est pas là encore; il est défendu si bien par sa droiture et son bon sens contre vos doctrines que seize mois n'ont pas suffi partout à le pervertir.
Tout ceci roule sur une erreur de fait, qui est que l'œuvre des trois journées ait été celle d'une seule classe, qu'il y ait eu ce jour-là des vainqueurs et des vaincus. La charte, c'était la France entière. Elle seule a triomphé. Personne ne s'est rallié au drapeau levé pour l'abattre. Et sait-on pourquoi? c'est parce que les classes élevées, riches, industrieuses, éclairées étaient entrées tout entières dans le mouvement du système représentatif, qu'elles en avaient fait leur vie et leur gloire, qu'elles avaient rempli l'atmosphère de ces idées, de ces sentimens de liberté, au milieu desquels le pouvoir absolu a péri
( 2^9 ) dès son premier pas. C'est par elles que ces généreuses notions étaient descendues aux derniers rangs delà société, par elles que le peuple avait appris la vertu du grand nom des lois; par elles qu'il s'était élevé à comprendre le devoir de combattre, de mourir pour les institutions de la patrie, et de les respecter après les avoir délivrées, comme on respecte les captives dont on a brisé les fers. Si vous ne voulez pas que ce soit tout le monde, c'est la classe intelligente, propriétaire, éclairée, riche, cultivée, quia vaincu.
A la vérité, elle n'a pas tout entière souhaité ou voulu l'usage qui a été fait de la victoire ; mais elle s'est tout entière soumise.
Les plus grands noms de la monarchie se sont rappelés la parole de Cazalès, qu'il fallait savoir penser à la monarchie plus qu'au monarque; et, tandis que les pères portaient au Luxembourg leurs sacrifices et leurs exemples, les fils, le sac au dos dans les rangs de la garde nationale, étonnaient leurs concitoyens de leur dévouement loyal et courageux au maintien de l'ordre, ce premier des intérêts de la patrie. Tout le monde a vu faire patrouille dans les rues , pour garder propriétaires et marchands comme autrefois ils eussent gardé les rois, des Richelieu , des Osmond, des Saint-Priest, des Sesmaisons, des Doudeauville,
(les Rohan. Rien ne prouve mieux que la grande famille n'entendait pas se diviser, et que toutes les classes ont adopté la devise qu'affectait Napoléon : Tout pour la France!
Or pense-t-on que ce dévouement ait été stérile ? Les hommes qui sont au courant des choses de ce monde savent quel effet a produit au dedans et au dehors tel nom qui donna son accession. Ils savent que l'intervention de la chambre des pairs a seule déterminé la reconnaissance des couronnes; et on devine dans quel abîme de sang, dans quelle carrière de vicissitudes sans terme, nous eût jetés la guerre alors, la guerre même avec la victoire. Car c'est la seule que sache prévoir un cœur français.
Le parti de la révolution n'a dbnc rien fondé à lui seul, tant il y est impuissant, pas même la monarchie bâtie sur les barricades. Suivant sa nature, il a pu détruire; mais édifier, il ne l'a pas fait. La vie, l'ordre, la paix, sont venus d'ailleurs. D'où je conclus que le gouvernement, qui est, n'appartient à personne, qu'il n'appartient, qu'il ne se devait qu'à tous. Sacrifier aux intérêts et aux passions révolutionnaires, c'est, pour la monarchie de i83o, manquer également à ses promesses et à ses dettes , à sa politique et à sa dignité.
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