CHAPITRE VI
rSâ DEUX POLITIQUES.
La monarchie de i83o avait à faire le choix d'Hercule , ce choix qui décide s'il triomphera des monstres et sera immortel.
Il n'y a dans le monde que deux politiques, l'une est la politique régulière , sensée , légitime*, elle s'appuie, non pas sur les forces vives des sociétés, comme dit l'éloquent M. Odilon- Barrot, mais sur leurs forces morales ; en d'autres termes, elle donne le pouvoir, non pas à la force, mais au droit, et reconnaît le droit, moins au nombre qu'aux lumières, aux garanties, aux services, à famour de l'ordre , et ce qui vaut mieux encore, à l'intelligence nécessaire des conditions auxquelles l'ordre s'affermit chez les nations.
Cette politique haute et sage respecte au de-
dans les lois et au dehors le droit des gens, qui est la loi de l'univers. Elle conduit l'espèce humaine à ces améliorations éternelles dont Dieu a fait le but de nos travaux et la compensation de nos misères; mais elle sait que la providence a mis au progrès deux conditions : la patience et la justice. Semblable à elle-même dans la prétendue démocratie antique, dans les républiques modernes, dans la monarchie puissante et sage, reposant au sein de ces régimes divers sur les mêmes bases, c'est surtout dans la république qu'elle s'est montrée partout, depuis l'origine du monde, difficile en fait de garanties, parce que de tous les régimes, celui de la liberté, qui donne toute carrière au génie de l'homme et à ses passions, a plus que tout autre, besoin d'accepter des puissances morales pour soutiens et pour remparts.
L'autre politique a de tout autres règles, et de tout autres procédés. La, force, la force brutale est son principe et sa loi ! Vous la reconnaîtrez à ceci : qu'entre les citoyens, les partis, les états, partout et toujours, elle ignore la justice; le salut du peuple, c'est-à-dire la nécessité, telle que ses passions la lui montrent, en d'autres termes la force lui en tient lieu. S'agit-il du dedans? la dissidence est crime ; le soupçon , arrêt; la peine, la mort; c'est-à-dire qu'elle n'a qu'une loi, la force.
pQur régir les Jiornmes. S'agit-il du dehors? elle ne connaît pas les traités, le droit des neutres, l'inviolabilité de leurs territoires, les conditions acceptées, la foi promise : sa diplomatie n'est autre chose que la guerre , c'est-à-dire encore la force ; la guerre à tout propos et à tous risques , la guerre sauvage, la guerre avec toutes les armes. Dans son gouvernement, elle ne recourt pas à la discussion , aux formes protectrices, aux délibérations lentes et libres. Non ! chez elle le caprice, la colère, le meurtre, c'est-à-dire toujours la force , tranche toutes les questions, décide toutes les affaires , sans voir ni entendre. Chez elle en un mot, la force pense, délibère et veut, de même qu'elle exécute. Admet- elle l'autorité du temps? à Dieu ne plaise! Le passé, elle le détruit; l'avenir, elle le dévore. Il lui faut tout envahir, tout abattre, tout essayer en un jour. Marchant à la tête des mrsses soulevées, elle fait fléchir toutes les volontés, toutes les résistances, le génie, les grandeurs, la vertu, devant ces flots terribles où il n'y a d'éclairé que ce qui est pervers, et de probe que ce qui est ignare; c'est là son conseil, sa cour, son armée. Ce qu'elle appelle la liberté, consiste à dicter ses caprices , tour à tour imbéciles ou cruels, au juge sur son siège, au citoyen à ses foyers, au législateur dans sa chaise curale, au
roi sur son trône. Aussi, elle va, elle bouleverse j elle détruit. Mais ne lui parlez pas de bâtir ; fonder n'est pas en sa puissance. C'est le monstre d'Asie qui tue et ne produit pas.
Son origine, son nom, ne le demandez point. Elle le dira en violant, avec des cris de mort, la maison du journaliste , du député, du ministre, de l'ambassadeur , du prince. Elle le dira, en ne trouvant rien de mieux, pour rendre gloire au restaurateur de l'ordre dans notre patrie, que de danser sous la colonne la Carmagnole immonde. Elle le dira, en faisant éclater sa justice, à démolir le temple en haine du prêtre; son économie, à dévorer pour un million de monuraens publicsen un jour; son patriotisme, à piller les boutiques etensanglanter les rangs de la garde civique à coups de pierre. Elle le dira, en jetantà ses bandes soulevées comme du vin à l'homme ivre, les calomnies grossières, les calomnies homicides avec lesquelles, dans les bons temps, on faisait les i septembre et les 3i mai; elle le dira, en montrant comme elle tenait en réserve des apologies pour honorer les crimes de Varsovie et des crimes pour honorer ses malheurs. Elle le dira , en décernant des louanges au prolétaire chargé de sang, et des reproches au soldat mort pour la pro" priété, l'ordre et les lois. C'est la politique dé-
magogiqne, la politique révolutionnaire. Antisociale comme il y a quarante ans, fulminant les mêmes maximes, souflant au cœur du pauvre la même haine du riche c[ui le nourrit et l'éclairé, ayant des cluhs contre les pouvoirs et des prêches contre la propriété, elle a inaugiu'étous ses grands hommes, et prodigué ses dithyrambes à ceux qui coupèrent la tête des r^ois; ses larmes, pour venger du 9 thermidor Robespierre et Saint-Just ; ses brigues, pour avoir à la Chambre Barrère viv;mt. Par ses apothéoses, elle a publié sa généalogie, et ses programmes; ses programmes, Dieu merci ! car elle a les siens, à l'exemple des constituans de l'Hôtel-de-Ville, et ils l'ont trahie. Elle s'était si bien reconnue dans la terreur, comme une fille dans les traits de sa mère, qu'elle a cru que la France y reviendrait naturellement comme elle. Elle a oublié qu'il fallut cinq ans de renversement.., de démoralisation, de folie, d'effroi, pour amener là nos pères. Nous, elle a voulu nous y porter d'un bond, et s'est heinUée à la conscience publique. Faute de pouvoir suspendre à sa ceinture le triansle cVacier que vantent ses poètes, elle s'est coiffée du bonnet rouge dans Paris, dans Dijon, et a offert à toutes nos villes ses arbres de la liberté. Un petit nombre de nos villes a accepté leur funeste ombrage. Louvain,
Gand, Varsovie ont fait voir qu'on a beau les transplanter; les lieux et les temps n'y font rien. Ils n'ont qu'une sorte de fruits.
L'Angleterre a deux édifices voisins l'un de l'autre; dans l'un se rassemble, de génération en génération, pour défendre les droits du pays et ses libertés antiques, tout ce que les trois royaumes comptent d'illustie et de respecté; c'est Westminster. Là ont combattu Pitt et Fox; là nous avons vu aux prises Broiigliam , Peel, Canning: nobles luttes qui réveillent l'idée de tout ce qu'il y a d'élevé dans la nature humaine, dont le spectacle attache l'esprit et l'âme à la liberté pour le reste de la vie! A quelques pas, vous trouvez l'autre enceinte, une autre arène, d'autres combats, d'autres champions, enfin d'autres forces aux prises; la force brutale luttant avec la force brutale, l'homme luttant avec l'homme corps à corps, luttant sans d'autre but cju'un gaii\ honteux, et n'y employant un rayon de son intelligence que pour porter à son adversaire des coups mieux assénés, jusques à ce qu'à la fin tous deux roulent dans leur écume sanglante et quelquefois périssent l'un par l'autre. 11 y a de ce spectacle à celui qu'on trouve dans le parlement,précisémcnt la distance qui sépare la liberté constitutionnelle de la liberté rés^olutionnaire.
Laquelle des deux est voulue par la France? Ce point ne fait pas question, je suppose. Laquelle des deux lui a été promise par la révolution de i83o? Ce point est éclairci. Laquelle se cache au fond de nos doctrines, de nos actes, de nos lois? Ce point reste à fixer.