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Les chefs du parti recalent parfois devant leurs propres doctrines. Mais ia France ne doit pas oublier celles qu'ils professèrent quand la société tout entière était émue, que l'archevêché tombait sousles coups delà multitude, etque des bandes armées marchaient sur le palais des chambres, en menaçant de marcher sur celui du prince. Alors les journaux n'invoquaient pas seuls les prérogatives infinies de la souveraineté du peuple. Alors la tribune retentissait des mêmes maximes. Et la souveraineté du peuple, ce n'était plus le principe sur lequel s'étaient appuyés les auteurs de la charte révisée, puisqu'ils avaient cru fonder une monarchie héréditaire. Ce n'était plus
ce droit suprême cl terrible, tenu en réserve par lesnations, pour ramener au pacte social méconnu les pouvoirs insensés ou coupables. Non ! c'était la participation des masses au gouvernement des affaires publiques; c'était leur droit à une intervention active et constante; c'était la confiscation de toutes les supériorités naturelles ou acquises , de toutes les influences légitimes, de toutes les forces intellectuelles et morales , de tous les intérêts compactes et permanens au profit d'une seule force, d'un seul droit qu'on appelle le nombre. En un mot, c'était le suffrage universel. Les orateurs le proclamaient à l'envi comme le patrimoine nouveau du peuple; et M. de Lafayette, sans en réclamer d'une façon expresse l'application immédiate à notre patrie, mais sans taire ses prédilections, ni songer au péril d'offrir à la multitude de telles pierres d'attente; M. de Lafayette, au témoignage de qui on devait croire, appuyait cette doctrine fatale sur deux exemples fautifs, sur deux souvenirs erronés : l'assemblée constituante et les Etats-Unis. L'assemblée constituante a commis bien des fautes; mais jamais celle d'instituer le suffrage universel ou même d'y penser. Ses citoyens actifs n'avaient d'autre mission que de choisir des électeurs dans un cercle fort restreint, environ les
soixante mille plus imposés du royaume. Les États-Unis sont plus circonspects encore. Toutes les constitutions des républiques particulières dontia fédération se compose, diverses de formes et de principes, s'accordent en un point: c'est que l'ordre y est placé sous la garantie de hiérarchies électorales, plus restreintes, plus graduées que les nôtres; n'admettant au cens électoral la fortune industrielle et mobilière qu'avec des réserves infinies; attentives, en un mot, à prendre pourpoint d'appui la propriété foncière, seule base possible des états, et de là vient que cette république, qui d'ailleurs n'a pas de voisins, qui repose sur l'esclavage, et est occupée à vaincre la nature, à défricher les déserts, a fleuri quarante ans à l'ombre de ses lois.
Le suffrage universel n'a été proclamé qu'une seule fois sur la terre. Ce fut par la Convention dans sa constitution avortée qui l'épouvanta ellemême. Elle lança bien ce décret, mais le suspen-^ dit aussitôt. La grandeur de cette folie, la grandeur de cet attentat passa son courage.
Cependant le suffrage universel est le fond de toutes les opinions du parti. Le proclamer et le renier tour à tour est une faiblesse. Le proclamer et se contenter de quelques cent milliers d'électeurs, est une inconséquence. Si le droit est
an nombre, livrez-lui le pouvoir sans balancer; car le droit est le maître de ce monde, un maître absolu devant qui nous devons tous fléchir. Aucun de nous n'a reçu du ciel la permission de transiger à ses dépens; il n'est pas de périls qui doivent être invoqués. Si Dieu a fait les sociétés humaines pour que le nombre soit la loi vivante, fiez-vous à lui du soin de faire sortir de la loi ainsi ordonnée le bien - être et la grandeur de Thumanité.
Si au contraire le nombre n'est pas la base légitime de la répartition des droits politiques, gardez-vous de lancer comme un appât de sédition ces mots terribles ; cherchons loyalement où le droit réside. Il ne peut être dès lors que dans les garanties d'ordre , et vous examinerez en votre âme et conscience quelle est la région sociale qui réunit la triple condition de vouloir l'ordre, de comprendre ses lois et de pouvoir les maintenir.
Parlez de M. le vicomte de Cormenin! Voilà un apprenti qui donne aux maîtres des leçons, Tm soldat qui donne aux généraux des exemples. Publiciste, il ne recule devant aucun péril; logicien, devant aucune conséquence. M. de la Fayette lance le principe et s'arrête. C'est un encens dont il n'envoie au peuple souverain que la fumée. M. de Cormenin an contraire promet à la multitude l'é-
tat tout entier et le lui livre sans miséricorde. Aussi faut-il dire que c'est l'un des esprits les plus progressifs qui se soient vus. Dans les voies de la restauration il montait un à un tous les degrés de l'échelle nobiliaire. Quelques ministères encore, et Dieu sait où cette échelle l'aurait porté. Maintenant i! ne s'arrête dans le gouffre démocratique, que lorsqu'il a touché le fond, lorsqu'il a rencontré le droit égal du pair de France et de l'homme en haillons : c'est lui qui l'a dit. Si jamais l'honorable publiciste fait une fois encore renouveler ses armoiries, il aura le droit de mêler à ses lambrequins la devise fameuse qui offusqua Louis XIV : Jusqu'où n'irai-je pas?
La doctrine du nombre est impie. Elle se fonde sur le principe que l'homme intelligent n'existe pas ou qu'il est sans droits, que l'homme physique est tout. Elle nous traite comme des unités égales, comme des chiffres dont la valeur ne varie point; elle ne fait nulle acception de lumières, de capacité, de services. Pour rendre tous les hommes égaux entre eux, elle les ravale tous au niveau de la brute et de la pierre. C'est le poids dont elle tient compte, et non pas la valeur; la force et non l'intelligencejle nombre enfin, et non la capacité. Elle dépossède le riche de ses richesses , le lettré de ses lumières, le magistrat, le guerrier de leurs ti»
très à la gratitude des hommes; elle prend le valet de ferme, le piqueurde bœufs, le maçon, le terrassier; puis un Tacite, un Démosthènes, un Scipion, et leur dit: Vous êtes tous égaux en science et en autorité. Ou plutôt, non, ce n'est point là le langage qui sera tenu. On dit à l'élite des nations: Rampez, soyez des ilotes; à d'autres que vous, aux plus nombreux, c'est-à-dire, aux plus forts , le droit et la puissance. Abominable système qui dépouille la nature humaine et la flétrit tout entière pour avoir le droit de compter le peuple par tètes, comme les troupeaux. Encore, est-ce bien par tètes que l'on compte les troupeaux? Non. Parmi eux on distingue. Celui qui vend, celui qui achète ne prend pas en bloc. Le berger reconnaît, dans ce peuple qu'il mène, des différences, des qualités, des mérites. Il place les plus intelligens à la tète. Pâtres du genre humain , vous nous traitez plus durement; vous passez sur nous un niveau mortel; votre égalité d'argile et de poussière sera l'unique privilège de l'humanité.
C'est que vous n'entendez pas l'égalité ellemême mieux que la liberté; vous portez partout votre confusion des droits et du pouvoir. Vous ne savez pas que l'égalité des droits est une admirable fiction de la loi, qui dit au faible, à l'indigent,
à rilleltré, à l'incapable, au mineur : Je vous prête ma force, mes lumières, mon autorité; chacun de vous sera libre et fier envers tous; le fort, le docte , l'adulte , le riche , l'illustre resterontsans puissance contre vous : je fais tous les hommes égaux en indépendance et en dignité. Maintenant , de cette fiction généreuse, lechef-d'œuvre de la civilisation, le bienfait de l'ordre social, législation toutedivine dont ma patrie a seule la gloire complète et le complet partage; de cette fiction , dis-je, on veut faire une réalité sans voir que c'est tout détruire. De ce que le faible, l'indigent, l'illettré, ont droit à la liberté , on veut leur reconnaître le droit à la puissance, c'est-à-dire, substituer à leur droit personnel le droit sur autrui. On ne se contente plus que la société s'interpose tout entière pour leur assurer, des biens le plus grand, celui de ne dépendre que de soi : on entend que les autres en dépendent encore. Ce n'est pas assez de leur faire part égale dans le fond commun des richesses sociales; on leur livre la société à régir. Car ils ont la majorité ; et on ne voit pas qu'on anéantit l'égalité, la liberté , la civilisation : tous ces fleurons de la couronne de l'humanité qui sont les créations de la partie intelligente des nations. Votre système nous fait donc rétrograder du droit social au droit naturel, et ledroit naturel est le règne de l'inégalité,
d'une inégalité universelle, impitoyable qui ne se relâche point, ne fait pas de lois contre ellemême, n'invente pas des fictions pour élever à soi tous les hommes. Cette inégalité sauvage , cette oligarchie grossière s'appelle le droit du plus fort. Voilà où mène ladoctrine du suffrage universel; en se consolant, parla gloire de la rigidité de sa logique, de tous les maux qu'elle prépare au monde. Eh bien! cette gloire, il faut la lui ravir; il faut montrer qu'elle aboutit à se montrer barbare sans être conséquente. Est-elle en effet fidèle à ellemême? applique-t-elle son propre principePPoint. Car elle ne compte pas toutes les têtes ; elle ne s'appuie pas au grand nombre. Elle laisse en dehors de ses calculs les trois quarts de la société. Pourquoi les femmes? pourquoi les mineurs? Les femmes n'ont-elles pas une tête à compter, une vie , des intérêts , des droits à défendre , une main pour tracer un vote, et (chose que vous appréciez ])eu , mais que nous autres nous comptons) une âme qui sent , un esprit qui pense , enfin une volonté intelligente qui, chez les Marie-Thérèse , les Staël, les Rolland et dans toutes les hautes classes , vaut bien celle du bûcheron et du tourneur? Dites de quel droit vous frappez toute une moitié de la population d'esclavage politique? Et les mineurs! à quel titre les proscrivez-vous?
N'admettez - vous pas, simplement parce qu'ils sont adultes selon le calendrier, toute une classe d'hommes qui, selon l'esprit, est éternellement en minorité? Vous n'en avez point le droit, car tout votre système repose sur la folie de Rousseau : qu'il n'y a point de représentation légitime, que chacun fait valoir ses droits en personne. Les mineurs n'ont-ils pas des droits à protéger? Vous voyez bien que votre suffrage universel n'est pas universel; qu'il est dévolu à la minorité; qu'il constitue un privilège. A la vérité, le privilège ne consiste qu'à être mâle et à avoir déjà du poil au visage. Eh bien ! ce n'est que le plus brutal de tous ceux qui ont été encore inventés parmi les hommes.
La plupart des publicistes de cette école nous font même une concession qui circonscrit encore le privilège. C'est aux propriétaires du sol que ceux-là le restreignent. Pourquoi? on ne peut le dire. L'indigent n'est-il pas un homme , un membre de l'association , un sujet de la loi ? N'a-t-il pas désintérêts dans lasociété? n'y apporte-t-i! pasune mise de fonds dans ses moyens de travail et de production? Ne luiimporte-t-ilpas que des lois équitables et protectrices régissent le corps politique? On le voit donc : dès lors tout l'édifice tombe. Ce n'est plus chaque tête qui compte. Le pouvoir ne
reste plus attaché au simple fait d'être partie de la société. Il n'appartient plus à l'individu; mais seulement à l'appréciation de la mise sociale. Le droit n'a plus pour règle l'intérêt de chacun, mais le bien de tous. H repose enfin sur les garanties. C'est précisément notre système politique, celui de tout ce qu'il y a eu de législateur sensés dans l'univers. Mais vous n'êtes conséquens ni selon vos doctrines ni selon les nôtres. Vous répudiez le nombre, sans adopter nettemeœt la capacité. Quelle garantie en effet vous donne le propriétaire à quarante sous d'impôts, qui vit aux gages de son voisin , dépendant, illettré, incapable, semblable de tout point au prolétaire ? Et si vous voulez bien prendre garde à la manière dont la propriété est répartie parmi nous , si vous voulez bien jeter les yeux sur une carte cadastrale, vous reconnaîtrez que c'est cet homme qui sera le maître dans vos assemblées primaires. A quoi bon alors déserter votre principe? Ayez la gloire de lui rester fidèles ; maintenez les prolétaires : vous serez moins inconséquens. Vous ne serez pas plus destructeurs.
Il faut de deux choses l'une : que la société soit régie par ceux qui possèdent et qui savent, ou bien par ceux qui n'ont ni les intérêts ni les lumières. Votre choix est fait. Vous déclarez que le
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droit est aux derniers. C'est aux premiers que notre conscience le défère, ou plutôt qu'elle le déclare déféré de toute éternité par le législateur souverain de la race humaine. Eux seuls en effet sont capables d'exercer le pouvoir selon les fins pour lesquelles la société est instituée: la conservation de ses acquisitions matérielles ou morales, et leur accroissement.
De là vient que cette doctrine n'est pas seulement à nos yeux anti-sociale; elle est immorale autant que subversive. Dieu merci! elle n'est pas moins insensée.
Les logiciens du suffrage universel ont. encore des concessions à faire; et en voici qui les accusent de délire. Leur soi-disant suffraçje universel a des périls à leurs yeux comme aux nôtres. En conséquence, ce ne sera pas un instrument dont on fasse un usage journalier. Le peuple étant un pilote terrible et funeste, on ne l'appellera au gouvernail que de loin à loin. Apparemment dans les temps calmes? Point; dans les jours de tempête.
Le peuple étant reconnu pour un législateur ignare, on ne lui donnera que de rares problèmes à résoudre. Les plus faciles et les plus simples? Dieii nous en garde ! Les plus épineux et les plus compliqués.
En un mot, c'est seulement dans les temps de
révolution que l'on interrogera le peuple. Ce sont les constitutions entières sur lesquelles on prendra son avis.
On soumettra les questions de division, de balance, d'équilibre des pouvoirs, de constitutions civiles, d'organisation judiciaire, administrative, financière, coloniale, de répartition des droits de l'état et de l'église , d'amovibilité ou d'inamovibilité de la magistrature, enfin toute une charte constitutionnelle à la décision du pâtre et du charpentier. Voilà des questions bien tranchées , des lois bien faites, une nation bien régie! Je voudrais savoir si M. le général Lamarque consulte son chasseur pour envoyer un plan de campagne aux Bolonais , si M. de Salverte soumet au jugement de son portier ses savans ouvrages sur l'alchimie, si M. de Cormenin s'en rapporte à ses gardechasses pour asseoir ses majorais.
Une remarque curieuse , c'est qu'un article de loi sur la pêche fluviale , voté par les trois pouvoirs, est au sein de chacun d'eux l'objet d'une délibération longue et méthodique. Mais pour ces grandes questions sociales, il n'en sera pas ainsi. Là point de formes, point de degrés, point de délais , point de sanction. Et comme l'arbitre souverain est ignorant , incapable, livré à ses passions ou aux passions d'autrui, on ne réclame de ce
(^95) docte juge ni examen ni discussion ; il fait une charte par un vote, et ce vote, c'est une acclamation.
L'inconséquence la moins grossière de nos rigides logiciens n'est pas asssurément leur prétention de borner le suffrage universel aux cas de révolution. De quel droit fixer au souverain des limites? à quel litre Pet pourquoi?
Pourquoi, si l'intervention du peuple est utile, ne pas y recourir toujours? Si vous la jugez périlleuse et funeste, d'où vient que vous y recourez quelquefois ?
A quel titre, après avoir proclamé son droit et le lui avoir fait exercer, lui en déniez -vous l'usage? S'il lui plaît de l'exercer encore, qui l'en empêchera ?
Serait-ce que vous admettez qu'il n'ait usé de sa puissance que pour la déléguer à toujours? Rousseau, en niant la délégation, était un meilleur dialecticien que vous. Si les masses ont le droit de déHbérer sur leur destinées , c'est un droit qui ne saurait être abdiqué. Le père n'a point licence d'y renoncer pour son fils. Une génération tout au plus peut disposer d'elle-même; toutes les fois que la moitié plus un de la génération qui vota se trouve renouvelée , il faut convoquer le peuple pour disposer de lui-même. Le suffrage
universel sera une fièvre périodique. 11 y aura tous les quinze ans un accès. Ce seront les jubilés de la démagogie. Pourquoi pas des saturnales?
On voit que, daus la meilleure chance, la monarchie héréditaire serait un bail de trois , six, neuf, en supposant qu'il pliit aux masses de n'user de leur droit qu'avec discrétion , et à époques fixes, comme on célébrait dans la Grèce les olympiades. Je dis en supposant , car il n'est pas de puissance capable de prévaloir contre la foule. Son bon plaisirest le bon droit. Si elle veut revenir sur la délibération prise , sur la concession faite , elle le peut constamment. Dans ce système , ce qu'on nous a dit de la charte royale pendant long-temps, sera vrai des chartes populaires : « concédé à toujours» voudra dir^« tant que bon nous semblera.»
On le v2fet: le suffrage universel, c'est la révolution permanente. Il n'est pas de doctrine qui attaque plus profondément au cœur la sécurité de tous les intérêts et la stabilité de toutes les institutions. Le peuple pouvant tout ce qu'il veut et voulant tout ce qui satisfait sa pasion du moment, il n'y a dans ce système fixité ni pour les lois, ni pour les hommes, ni pour les choses: le sol temble sans repos.
On a beaucoup dit, dans une discussion récente et mémorable, que les deux pivots de l'ordre so-
( --^97 ) cial sont l'esprit de stabilité et l'esprit de progrès. On a oublié le plus essentiel de tous, l'esprit de transmission. Or, vous adresserez-vous , pour servir ces grands intérêts et pour les concilier , au génie des niasses? Comment vous offriront-elles, pour conserver l'ordre établi, un point d'appui , lin centre commun et durable? Quelle est, dans la multitude, l'opinion uniforme, le vœu soutenu, l'intérêt permanent? Qui peut dire que le peuple en corps voudra demain ce qu'il veut aujourd'hui, suivra les mêmes desseins, s'attachera aux mêmeslois? Etsans fixité dans lesinstitutions, sans suite dans les vues , comment se tracer une route où l'on marche d'un pas ferme vers un but donné? Où trouver, dans les mouvemens violens et désordonnés , des lumières pour conduire les hommes vers des destins meilleurs ? Qui aura , au milieu des masses agitées, cette prévoyance, ce souci du lendemain , cette méditation mûre et lente qui agrandit le domaine des arts et féconde celui de la pensée?
Tout ce qui s'appuie au peuple est voué à l'instabilité , comme cette mer mouvante. Il suffit même que les maximes , auxquelles je réponds soient seulement invoquées, pour que tout chancelle sur ses fondemens, au sein de l'empire coupable du crime de les porter dans ses flancs. Toutes
(29») les factions se raniment et s'exaltent par cette force même sous le poids de laquelle on prétend les écraser un jour.
L'instabilité aura-t-elle du moins pour conséquence et dédommagement le progrès ? Ne le croyez pas. Une aristocratie étroite et un pouvoir populaire sont également contraires au développement de la civilisation , qui veut à la fois ordre et liberté; ils sont également condamnés à la routine. Des novateurs, appuyés à la force brutale, peuvent bien revendiquer le progrès comme leur domaine, mais ils ne feront que parer de ce nom une perpétuelle tentative de retour à tous les vieux procédés des révolutions passées. On voudra tuer parce qu'elles tuaient. On opposera à des discussions? éloquentes des cris de mort, parce qu'on procédait ainsi, il y a deux mille ans. On entendra faire de la liberté dans les carrefours , parce qu'il y a deux mille ans les choses se passaient ainsi danslesruesdeRome ou d'Athènes. On en appellera sans cesse des pouvoirs constitués qui tiennent leur mandat du pays et de la loi à des attroupemenstumultueuxquine tiennent leur autorité que d'eux-mêmes. On excitera le peuple en dénonçant à ses inimitiés les riches, les bourgeois, les marchands, parce qu'il fut des temps où le peuple s'ébranlait à l'appât de conquêtes criminelles. Ces
( ^99 ) hommes necomprennent pas que la liberté ne peut plus se faire sur les places publiques à coups de masse populaire ; que c'est là une des plus belles découvertes de la civilisation moderne que cette liberté pacifique , in tel ligente, domestique, qu i n'est pas à la merci des mouvemens oratoires de quelque tribun , de la furie changeante de la multitude , de la retraite sur le Mont-Sacré de qui que ce soit au monde. La liberté antique n'était qu'une succession , un échange, une lutte de tyrannies contraires ; mulle tyrannie n'a de prise sur la nôtre.
Si la souveraineté des classes inférieures n'est pas profitable au corps entier du peuple , l'estelle au moins à ces classes même qu'on investira de la puissance? Non : elle les cofrompt, les égare, les livre à l'oisiveté, à la misère, au pillage, seul moyen de vivre que leur propre gouvernement enfante pour elles. Le progrès ne peut venir à la multitude que de ce qui est au dessus d'elle. Loin d'en avoir la puissance , elle n'en a pas le désir. Quand l'avez-vous entendue demander des écoles, s'insurger pour obtenir une caisse d'épargne, porter en triomphe les propagateurs de l'instruction primaire, prendre les armes pour la cause de l'enseignement mutuel ? Mais vous l'avez vue , pour améliorer son
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sort , demander les télés des riches et des grands , ou même les prendre ; pour propager l'industrie, briser les machines; pour ranimer le commerce, saccager les boutiques ; pour avoir du pain , piller les marchés, les fermes, les châteaux. Voilà l'économie politique des législateurs de M. de Cormenin ! ou plutôt voilà leur politique tout entière. Quand ils ont renversé une église, un palais, une fabrique, de fond en comble, ils sont au bout de leur science. Le peuple, avec son énergie formidable, qu'on a tant célébrée à la tribune, ne peut rien autre chose que détruire. C'est à lui, à ce tyran multiple et fantasque, que s'applique la définition de Hobbes: il est l'enfant robuste. Aussi n'y a-t-il pour lui ni charte ni loi écrite. Sa loi suprême, c'est le caprice, c'est la fureur du moment. Ê't le peuple en corps n'a que de loin à loin, dans les tempêtes comme celles du 26 juillet, des volontés exprimées. Ce caprice terrible sera celui de quiconque usurpera le nom du peuple; le caprice, il y a quarante ans, des hordes qui couraient les rues, tenant à la main des piques sanglantes et se croyant le peuple souvei'ain ; le caprice, aujourd'hui, d'hommes graves qui, au nom de la même souveraineté, trouvent tout simple de substituer leur association à celle de l'état, \iQuv suppléer (\q mot était écrit) le gou-
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vernement légal, entreprendre à son lieu et place la défense commune, faire enfin de tous points acte d'usurpation, et comme on disait dans les républiques anciennes, acte de tyrannie.
Faut-il rechercher s'il y a liberlj sous ce régime? Qui ne voit que, de toutes les doctrines politiques, c'est la plus profondément contraire à toute notion de justice et partant de liberté ? sa loi est la volonté du peuple; sa justice; l'utilité présente; sa règle, elle n'en a pas. La puissance populaire est sans contre-poids, comme sans limite. Le même instant voit éclore la pensée et la loi, le soupçon et le châtiment. Ah! soutenez un tel régime; parez des dons du talent , des grâces de l'éloquence , des armes de la logique , de tout ce qui fut créé pour une fin meilleure, les principes qui sont comme les ^venues de ce régime abominable; fournissez le l'ameau d'or qui guide au sein de cet antre infernal: mais, pour Dieu! n'inscrivez pas à l'entrée des mots trompeurs ! Prévenez-nous, comme le Dante, qu'il faut laisser là l'espérance. L'hypocrisie ne va pas au géant populaire. Vous qui parlez en son nom, avouez que vous voulez la tyrannie, la tyrannie par le peuple, et, s'il faut vous en croire, pour lui. Dites en un mot que le gouvernement révolutionnaire est votre utopie! Et que la fortune vous la donne si
notre patrie a besoin encore de châtimens! Mais laissez libre, intact et pur le saint nom de liberté. Vous savez bien que la liberté n'a rien à voir à vos maximes ni à vos œuvres.
Elle n'existe qu'à la condition de ne compter pour instrumens et pour supports, entreles/orces viwes des nations , que les forces intelligentes et morales. Appelée à mettre en action tout ce qu'il y a de généreux, d'élevé, de vraiment libre dans la nature humaine, elle distingue les droits individuels et le pouvoir politique. Elle dispense les droits à tous, comme une mère qui allaite du même sein ses enfans jumeaux diversement traités par le ciel; mais, tutrice bienfaisante, elle ne donne le pouvoir qu'à ceux qui lui répondent de cultiver et d'agrandir le patrimoine intellectuel du genre humain, d'accroître ses richesses en comptant sa dignité pour la première et la plus noble de toutes.
Et ne nous reprochez pas de bâtir ainsi le gouveiTiement de la minorité. Ce reproche , nous vous le renvoyons. C'est bien au droit de la majorité que la liberté s'appuie. Seulement l'homme extérieur n'est pas tout pour elle. Et en fait de majorité, ce qu'elle apprécie par dessus tout, c'est la majorité des garans donnés, des lumières acquises, des charges supportées, des services rendus.
Les masses n'ont point de goût à la politique ; leur instinct, ce génie populaire qu'on invoque, leur révèle qn'elles sont impropres à gonverner. Quand on leur offre paisiblement des droits politiques, elles s'étonnent et répondent : « Vous raillez. » On ne citerait pas une seule insurrection spontanée de la multitude pour obtenir du pouvoir plus que pour obtenir de l'instruction. Elle sent que , tenant peu à l'une , elle n'a point droit à l'autre. Quand nos lois électorales ont soulevé des émeutes, vous n'auriez pas rencontré dans les rangs de la sédition un homme qui fut intéressé aux succès des demandes de l'opposition. C'étaient tous des prolétaires ou des imberbes, c'està-dire des gens qui plaidaient pour d'autres que pour eux-mêmes , et par conséquent s'étaient armés pour autre chose que ce qu'ils annonçaient.
Dans la révolution nous l'avons vu. On trouvait le peuple pour des coups de main; mettre des citoyens à la lanterne , outrager une reine, traîner lin roi prisonnier, tout cela était de son ressort: mais fallait-il délibérer aux jacobins, s'assembler aux sections ? la multitude disparaissait. La bande noire qui procédait alors à la destruction universelle restait sans artisans de démolition ; c'étaient des lieutenans sans soldats. Pour avoir du peuple qui fit de la liberté dans les clubs, succursales de
la convention, la convention fut obligée d'assigner par décret, aux assistans, une solde de quarante sous par jour.
Quelle meilleure preuve de ma doctrine sur la différence infinie qui sépare les droits du pouvoir? A-t-on jamais vu qu'il fallût payer des citoyens pour jouir de la liberté individuelle, de la liberté de conscience , de la liberté d'industrie ? Mais délibérer , voter, élire, ce sont autant de manières de participer à la puissance publique ; et quand vous placez la puissance publique dans une zone qui n'a pas l'indépendance de la richesse, vous n'avez personne comme il nous arrive déjà, ou bien vous donnez des traitemens comme la convention.
Les apôtres du suffrage universel sont les Saints - Simoniens de l'ordre politique ; ils le renversent de fond en comble, et dans ses ruines il entraîne de toute nécessité l'ordre social. La civilisation y périt. On le sait; on va voir que la propriétéry succombe en même temps. La logique de M. de Cormenin est la logique de la torche et du glaive, la logique vandale. Elle n'est qu'un supplément oratoire à cette autre logique véritable de la faction , celle que le National a nommée la logique des pavés. Je dis un supplément. Il me prend un remords; je d(>vais dire, un appel.
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