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I.I: NIVELLEMENT, ET POURQUOI

J'ai pris le suffrage universel au sérieux; j'ai tort. Le parti se moque de la France.

Quand, à propos de Tune de nos émeutes, des écrivains s'enthousiasmaient sur les bras nerveux ^ ou versaient des larmes d'attendrissement sur les mains calleuses, àe même que nous aurions exalté de grandes âmes et de beaux génies, ils n'exprimaient qu'une chose, leur désir de voir ces mains calleuses et ces bras nerveux s'emparer des rênes pour les remettre en de plus délicates et de plus habiles mains. Si jamais le peuple , devenu maître , prenait au mot ses coryphées , et entendait tenir lui-même les faisceaux consulaires, il ferait be^u voir les cris que pousseraient tous ces '"hantres de la démagogie. Comme on a

remarqué dès long-temps qu'il n'était pas de plus âpre despote qu'un républicain au pouvoir, on peut croire que nos démocrates désappointés nous épouvanteraient de leur aristocratie.

C'est qu'il y a de l'aristocratie, et beaucoup, dans toutes les déclamations révolutionnaires. Les déclamateurs n'ont pas envie que les masses s'égalent à eux; ils entendent seulement être supérieurs à autrui, et, comme il y a des classes qui leur font obstacle, ils trouvent plus simple de briser l'obstacle que de le traverser noblement et de le dominer. Ce monde est livré à deux ambitions, la difficile, la profitable, la légitime, la bonne enfin, qui consiste à s'élever au dessus de ses pareils: l'autre consiste à tout rabaisser au dessous de soi; celle-là est la mauvaise: c'est elle, par exemple, qui a condamné la pairie. C'est celle qui agite , tourmente la France et clierche à l'asservir.

Je serais fâché que personne prît ceci en mauvaise part; mais j'ai souvenir du spectacle qui a été offert une première fois au monde. Les démocrates d'il y a quarante ans avaient donné plus de gages que les nôtres; j'aime à le dire pour la gloire du parti que je combats. Ses devanciers tuèrent prêtres, nobles et rois: nous les avons vus comtes et ducs,

Et ceci n'est pas particulier à la France ; c'est de tons les lieux et de tous les temps. On sait l'histoire de Licinius Stolon, grand ami du peuple, qui fit passer une loi , pour que nul ne pût posséder plus de cinq cents acres de terre : quelques années après il fut condamné en vertu de sa propre loi: le grand citoyen en possédait dix mille.

Le nivellement cache toujours ces deux choses, de l'orgueil et de l'envie; quelquefois la cupidité s'y joint. Or, la fierté conserve l'édifice social; mais l'orgueil jaloux le sape^ l'orgueil cupide le renverse, et brocante ses ruines.

Tout se réduit donc, pour le parti révolutionnaire, non pas à laisser le peuple sans guides, mais à lui en donner de nouveaux. Certains hommes regardent comme trop laborieuse la tentative de se faire les chefs de la société; ils trouvent plus commode de s'établir le^ princes de la multitude. Il est une féodalité d'écritoire qui enserre la France: elle attend, pour régner sans contestation, d'avoir détruit l'ordre social, qui lui fait ombrage. Il n'y a, dans le parti, que deux nuances marquées; les uns voient, et les autres ne voient pas que, pour arriver là , il faut une nouvelle invasion de barbares. Mais ce que tous comprennent et sentent, c'est la nécessité de se constituer lesministresdu peuple, et de se faire d'abord ses

courtisans. Car le peuple est un souverain comme tout autre: pour le conduire, il faut le flatter; pour le flatter, pour le séduire, pour l'enchaîner, il faut le corrompre. On vante son génie en comptant luien préler.Oncaresseses mauvais penchans dans l'espoir de les dompter un jour quand on aura reçu de lui-même la puissance de le maîtriser; et c'est ainsi qu'on arrive à exalter en lui toutes les passions destructives, comme, pour marcher en avant , un chef de guerre lève une armée.

Il est des principes conservateurs qui ne peuvent être méconnus au sein d'un peuple, par les prétentions et les débats des partis, sans que le désordre ne fasse iiriiption de toutes parts. Alors il envahit les théâtres, domine la presse, subjugue les écoles , leur dicte des paroles coupables contre les grands pouvoirs et des paroles les entraîne aux actes. A la fin il règne sur la place publique; et ose prétendre à dicter des lois au pouvoir ou à le renverser. Il lui commande la paix et a guerre ; il insulte tout ce que les peuples honorent. Il viole le domicile du député, du ministre, du prince , de l'ambassadeur ; il menace les églises à Paris, les hôpitaux à Dijon, les châteaux dans l'Arriége; partout les douanes, les octrois, les caisses publiques. Il ne craint pas d'arborer ce bonnet, armoirie sanglante delà terreur. Au spec-

tacle de ces misères, ceux qui ont infesté leur pays de doctrines subversives peuvent déclarer qu'ils n'ont de foi et de goût qu'aux moyens légaux; qu'ils condamnent la force, la révolte, c'està-dire, le génie même de ces masses qu'ils invoquent. Leurs protestations peuvent être sincères. Mais il faut que toutes les vérités soient dites: désavouer les violences et les émeutes, touten portant l'esprit de désorganisation aux sources mêmes de la confiance et de la stabilité publique , c'est frapper sur un clavier, et ne pas vouloir qu'il résonne.

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