GOUVERNEMENT DU PARTI. L'EMEUTE
Quand les Wilberforce et lesCanning voulaient conquérir l'abolition de la traite des noirs et l'émancipation des catholiques, ils se recueillaient dans le silence du cabinet, s'entouraient de lumières, animaient leur génie à la pensée de tout le bien qu'ils feraient aux hommes, élevaient vers Dieu, avant d'engager les grandes luttes de la tribune, leur âme religieuse, et comptaient, pour assurer le succès de ces grandes causes, sur l'éloquence, les lois et le temps.
Il est parmi nous des hommes qui, lorsqu'ils veulent qu'un point soit changé à la législation de leur pays, connaissent des moyens meilleurs: c'est de refuser obéissance à la loi, et de poursuivre à coups de pierre ses organes.
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Quand lord Chatam ou son fils ne se fiaient pas assez à eux-mêmes et voulaient descendre sur le champ d'honneur avec toutes leurs armes, ils recrutaient des alliés, en relisant Tacite, Cicéron, Démosthènes, et enrôlant tous ces puissans génies sous leurs drapeaux.
Il est des hommes qui, voulant intervenir dans une discussion et avancer ses résultats» portent aux orateurs de leur parti , et d'autres alliances, et d'autres renforts. Dès le matin, ils achètent de la poudre et des armes, ils chargent leurs pistolets à balles , mettent double charges! le cas est difficile et la délibération ardue. Ils courent chez tous leurs amis, les ramassent, bondissent de joie si beaucoup de forçats sont disponibles: c'est M. Baude qui a donné ce détail à la France. Avec un tel renfort , on peut espérer de faire passer, suivant ce que l'on désire, ou bien avorter la loi.
Quand Burke veut rompre avec Fox son ancien ami , et qu'il entend l'écraser , il lui dénonce en plein parlement ses dissentimens et son inimitié. Tous deux exposent leurs raisons au jugement de leur pays. Le sang ne coule pas dans cette grande querelle; mais il y est versé de nobles larmes qui vont émouvoir , à ce spectacle , tous les cœurs qui sentent que le débat roule sur le
plus cher intérêt des nations, la liberté. Deux partis, groupés autour des deux grands citoyens , essaient d'entraîner cette patrie bien aimée du côté de leurs doctrines. Car ils savent que l'adhésion calme et réfléchie de l'Angleterre, c'est la victoire.
Il est des hommes qui, rompant aussi avec un éloquent citoyen et voulant l'accabler, vont au cabaret du coin, recrutent quelques portefaix, et grisent quelques mendians. Cette bande ivre et nue possédant une part de souveraineté tout aussi légitime et bien plus respectable que le collège électoral qui a choisi pour député le grand orateur, le mandat donné parle collège sera infirmé. La bande souveraine abrogera en même temps , sans avoir besoin du concours de trois pouvoirs, la loi qui protège l'inviolabilité du domicile et cette autre loi qui assure l'inviolabilité du député. Elle envahira sa maison, pour lui apprendre une autre liberté que celle qu'il défend ; et afin de le réfuter une fois pour toutes, si elle peut, elle le tuera.
Toutes les questions, soulevées depuis seize mois au sein de la France , ont été traitées de la même manière. L'émeute, ce supplément de la puissance législative et judiciaire, a été constamment en action.
La politique et la diplomatie ont tour à tour fixé la sollicitude de l'émeute. On sait comment elle traite les questions d'administration et de finances. Elle fait aussi de la justice. Quelquefois, elle intervient pour prêter appui aux défenseurs , d'autres fois pour assurer la victoire au ministère public. Si un journal est poursuivi, elle applique le principe de la responsabilité de l'imprimeur ; elle jette ses presses par la fenêtre et abat ensuite sa maison. Si une démonstration hostile a lieu dans une église , la magistrature des estaminets et des carrefours apparaît pour punir [sur des pierres la faute des hommes, frapper le tabernacle en haine du prêtre , démolir une maison sainte, en ravager une autre comme un incendie, étendre l'insulte à tous les signes respectés, selon la charte, de la grande majorité des Français, comprendre, dans la profanation et la ruine, de riches trésors littéraires, comme pour outragera la fois tous les senlimens des nations civilisées, et bien marquer que la justice de Fémeute a passé là. Puis vient la justice du pays, qui déclare au milieu de tous ces décombres , que Tacle si terriblement châtié ne constituait ni crime ni délit. N'est-il pas heureux que le verdict du jury ait été ainsi prévenu, que la loi ait été suppléée ! Voilà la différence de la loi de l'état et de celle des
rues, de la justice spontanée des amis du peuple et de la justice réfléchie de ses jurés légaux. Ce qui est digne d'observation , c'est qu'à l'heure qu'il est, un homme revêtu d'un caractère public, un membre des grands pouvoirs , un député, après huit mois de méditation, apiès le verdict d'acquittement juridique , donne raison hautement, sans détour, à la vindicte soi-disant populaire. Ceci peut donner à penser.
Il en résulte au moins deux choses : c'est d'abord que , pour tout ce qui risque d'être suspect, croix, pierres, livres ou hommes, la procédure légale, aujourd'hui comme il y a quarante ans , vaut mieux que la procédure révolutionnaire; et c'est ensuite que les actes de cette procédure sauvage, aujourd'hui comme il y a quarante ans, trouveraient encore des instrumens et des apologies, les uns en s'appuyant à l'intérêt sacré du peuple, les autres à l'irrritation trop légitime que les traîtres provoquent. Car, ainsi qu'il y a quarante ans , la faute sera toujours aux victimes.
Ces doctrines, ces actes, l'aspect seul de l'émeute, accusent une plaie sociale d'autant plus alarmante que le mal est dans une région où semblerait devoir se trouver le remède.
Le peuple, le vrai peuple, était étranger à la sédition et la poursuivait de ses anathèmes; de
sorte qu'en même temps qu'elle prétendait suppléer les lois, il lui fallait suppléer le peuple dans ses rangs, et pour se parer d'un nombre présentable, pour opposer à la puissance publique une force quelconque, elle était contrainte de recourir à une force flétrie. Nous avons vu, toujours selon M. Baude, des étudians, victimes d'une politique anti-sociale, subir ce supplice de Magallon contre lequel nous avons tant protesté tous, celui d'être accouplés àdes forçats. C'était le premier châtiment de factieux qui prétendaient secouer ce joug des lois dont Rousseau a dit si bien que les têtes les plus fières et les plus élevées s'y plient docilement, précisément parce qu'elles sont faites pour n'en point porter d'autres.
N'oublions pas à quel point le gouvernements'est trouvé, impuissant pour rassurer le pays contre cette anarchie artificielle , impuissant pour la contenir et la châtier; tant, en dehors et au dessus des masses, elle trouvait d'appui et de sanction! Aussi joignait-elle la méthode au désordre, et la discipline au vandalisme. C'était une sédition régulière qui se promenait par les rues, en bon ordre, avec méthode, enseignes déployées, ayant seulement la précaution de mettre un crêpe au drapeau national. Au fait , on ne pouvait lever ce drapeau, qui a tant renversé de capitales et de trônes,
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pour forcer les portes d'une prison et casser les vitres d'un ambassadeur, sans se rendre la justice de sentir qu'on le déshonorait.
On me demandera si c'est que j'impute l'émeute et tous ses attentats au parti que je combats , au parti tout entier. Non, sans doute. La passion ne me fait pas confondre les hommes qui ont simplement ledésordredans l'esprit commeleurgénie familier, le génie de Socrate ou de Platon , et ceux qui le veulent dans les rues, lui mettent le fer à la main et lui disent: « Va! » Mais si le parti révolutionnaire n'est pas dans l'émeute , l'émeute est dans le parti révolutionnaire. Elle en fait une portion intégrante, et il me suffit pour la lui imputer.
D'ailleurs, que veut le parti? appeler le peuple au pouvoir. Que fait l'émeute? elle le lui donne. Elle est le peuple associé, s'il veut, à l'empire. Ceux qui célèbrent dans l'un tous les droits et toutes les vertus ne peuvent accuser dans l'autre beaucoup d'imperfections. Elle tient à leurs doctrines comme le corollaire au principe.
Je dis les choses telles queje les pense: on le voit de reste. C'est donc fermement que je crois la plupart des chefs de l'opposition étrangers à l'organisation , au soulèvement, à la marche de l'émeute. Mais je crois non moins fermement qu'ils ne s'en
effrayaient point , qu'ils ne s'en affligeaient pas assez , qu'ils y voyaient des pièces à l'appui de leur système , qu'ils lui trouvaient des excuses ; et cela , j'ai le droit de le croire , parce qu'ils l'ont dit. D'où vient que jamais aucun des orateurs populaires n'a désavoué ces entreprises factieuses queqiiand elles étaient vaincues? D'où vient qu'ils se croyaient tenus d'excuser les cris de vii^e la république ! dont retentissaient nos rues ? D'où vient qu'à la nouvelle de l'entreprise formée contre un député , ils ne s'élançaient pas à la tribune pour décourager et flétrir à jamais les auteurs de semblables attentats? D'où vient que, lorsque des colonnes furibondes sillonnaient nos rues, on avait , non pas des malédictions pour les perturbateurs des lois , mais des railleries pour les pouvoirs près desquels la garde nationale se pressait en armes? D'où vient que lorsque la sédition était tombée devant les baïonnettes si long-temps patientes de la garde citoyenne, c'était contre cette garde généreuse que les plaintes s'élevaient en foule? D'où vient que lorsque l'audace des journaux et leur délire allaient jusqu'à menacer ce grand corps de cent mille citoyens des vindictes du peuple et de celle de la chambi'e, il se trouvait des députés pour faire écho à ces menaces et se lamenter sur les victimes de la sédition , sans se
rappeler cjiie cles victimes aussi élaient tombées en grand nombre clans les rangs de ces pères de famille, de ces sages citoyens, gardiens inoffensifs des lois ? D'où vient que cette élite de la bourgeoisie parisienne, poursuivie d'outrages par les feuilles publiques, ne trouve pas de défenseurs dans les rangs de ceux qui doivent se croire le plus d'autorité sur les agitateurs ?D'où vient que le lendemain du jour où l'émeute demandait la tête d'un ministre, le lendemain même, on l'accusait à la chambre detrahison, et comment, dans de si graves occurrences , en lui reprocliant des soins mystérieux ■pour une mère et son fils , ne pensait-on pas qu'il fallait moins de cet équivoque homicide pour faire tomber les têtes il y a quarante ans, et les temples il y a dix mois? D'où vient enfin que l'émeute, lorsqu'elle venait de commettre Tune de ses plus coupables infractions à l'ordre, celle qui portait sur le droit des gens même , trouvait tout simple de se présenter au logis d'un personnage illustre, de lui rendre visite, d'échanger des civilités avec lui , sans craindre qu'il la repoussât en criant: «Vous qui violez les lois et le droit des gens, je ne vous connais pas. Vous qui insultez par vos acclamations républicaines au roi que nous avons fait , je ne vous connais pas. Vous qui mêlez le nom de Napoléon à des entreprises démagogi
ques, à ce double titre, je ne vous cohtiaîs pas. o Mais non; on subit la rude loi d'une nécessaire alliance avec les feuilles révolutionnaires de tous les degrés ; on a besoin de conserver la clientelle des démagogues, pour ne pas rester seul en présence de toute cette société qu'on blesse et qu'on offense. Puis, on entend n'être pas confondu avec les hommes et les actes qui répugnent à la conscience publique. 11 serait trop commode à ce compte d'être chef de parti. On doit savoir qu'on répondra devant ses contemporains et devant riiistoire des alliés même dont on rougit. La solidarité des louanges, la solidarité des ovations, entraînent toutes les autres.
Il faudrait une bonne fois opter; il faudrait une bonne fois répudier tontes les complicités de doctrine ou d'éloge; et s'abstenir des déclamations arides, des accusations calomnieuses, des professions de foi subversives, ou bien imiter le marquis de Saint-IIuruge qui unissait la logique au courage: il se montrait à la tête des bandes soulevées pour donner gain de cause à ses maximes.
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