CHAPITRE Y
VICTOIRES SU Sj[l:30B.BRS PAK X.£S XOIS.
A côté de ces succès positifs tie la sédition, il y en a eu d'indirects, de permanens; ceux-là ont corrompu et affaibli l'ordre politique tout entier. Depuis seize mois, une violence morale pèse sur les pouvoirs. Depuis seize mois, ils accomplissent des volontés c[ui ne sont pas les leurs, ils mettent en œuvre des théories que leur raison condamne ; ils font le mal sachant que c'est le mal. Et pourquoi le tlécrètent-ils? parce que la force est apparue, c|u'elle resta long-temps imminente, qu'd fallait d'abord la conjurer, qu'il faut aujourd'hui craindre son réveil. La force! est-ce le talent? sont-ce les lumières? est-ce la propriété, l'industrie? il n'en est pas question. Sera-ce du moins le nombre? pas même. C'est une minorité
grossière, ignorante, affectant plus de passions qu'elle n'en nourrit ; ayant , au lieu de passions, des instincts aveugles , des a{)pétits de destruction, et redoutée seulement parce qu'elle est compacte et peut tout oser. Voilà l'autorité véritable, le génie invisible et présent, l'égérie honteuse qui a trop souvent dicté des lois à la France. Examinons ses œuvres.
Il n'y a point d'autorité souveraine, point d'action centrale, point de gouvernement enfin, si on ne sait une bonne fois faire le départ des prérogatives nécessaires du pouvoir et des attributs nécessaires de la liberté. La liberté consiste simplement dans le contrôle constant et populaire du pouvoir. D'où il résulte que partout où il y a action , il doit y avoir contrôle: des corps municipaux , auprès des maires; des conseils, auprès des préfets; des chambres, auprès du gouvernement même. Voilà la liberté. L'action doit toujours être dévolue au trône sans entraves. Voilà le gouvernement. L'élection, pour les divers degrés de l'exercice du droit de contrôle , doit toujours être fixée dans la région des garanties et des lumières relatives. Voilà l'ordre. Or, tous ces principes ont été méconnus dans nos lois fondamentales, qui ne peuvent dès-lors fonder que l'anarchie.
§ I. — Loi de la garde nationale.
La loi de la garde nationale est monstrueuse d'un bout à l'autre. Il en est sorti jusqu'à ce jour pins de bien que de mal , parce que la France vaut mieux que les institutions qu'on a faites pour elle: elle n'use pas de ses armes comme on les lui a données, à tort et à travers. Mais l'élection des officiers est contraire au principe de tout gouvernement régulier. Le gouvernement n'existe pas, s'il n'a point la disposition libre et entière de la force publique. Les choix ont été abandonnés sans partage à l'élection , malgré les termes exprès de la charte , et cela sous deux motifs: le précédent de 1 791 , et le vœu de M. de Lafayette. Je puis dire que de ces deux raisons, il y en avait une pour nous déterminer à l'adoption du parti contraire, si nous eussions été dans notre bon sens ou dans notre liberté.
Dans celte garde nationale , le premier des pouvoirs politiques, puisque le dépôt de la charte lui est confié, et que celui-là seul joint la force au droit, dans ce pouvoir le plus démocratique qui se soit vu sur la terre, puisqu'il embrasse six millions de citoyens égaux entre eux, et possédant également un droit de suffrage qui consiste dans une baïonnette et des cartouches, nous n'avons
voulu pour les gracies aucune condition d'électorat, aucune condition d'éligibilité. C'est un miracle du bon sens public, si les prolétaires ne se sont pas saisis partout de cette arme terrible. Ils s'en sont saisis en plusieurs lieux. De là vient ce scandale, cette calamité de gardes nationales prenant parti pour l'émeute, marchant tambours batlans et la baïonnette au bout du fusil. C'est la glaive qui doit nous défendre , trempé de manière à se replier dans nos mains et à se tourner contre nous... Depuis que je traçais ces tristes convictions dans le silence de la méditation et de la douleiu', une voix plus haute a parlé. Lyon les montre écrites dans le sang. C'est l'arrêt qui apparaît sur les murs de Balthazar.
§ II. — Loi communale.
La loi communale repose sur les mêmes principes , c'est-à dire sur la même violation des principes. Eu vertu d'opinions historiques qui sont l'ignorance complète de l'histoire, en vertu du mot magique de libertés municipales sous lequel se cachait à sa naissance cette glorieuse liberté politique qui a pris , Dieu merci ! un autre essor et adopté un autre giron que la commune, on a dépossédé la couronne du droit de nommer
]es maires, ces dépositaires de radminlstration à domicile, ces magistrats par lesquels seuls l'action de raulorilé royale arrive du trône au pays. On a fait ainsi de l'échelle administrative l'échelle de Jacob. Elle ne pose que du côté du ciel; elle ne touche pas à la terre. Et comme les conditions électorales sont calculées de façon à ce que la propriété divisée compte pour beaucoup et la propriété agglomérée pour rien, il arrive que les quasi-prolétaires sont les seigneurs suzerains de la commune ; ils imposent à la couronne des choix absurdes ou indignes; elle aura en abondance des instrumens rebelles; nous posséderons autant de constitutions de 91 qu'il y a de municipalités dans le royaume, en attendant que les municipalités ne jouissent pas seules d'un bien si grand.
De la sorte, la propriété est dès à présent expropriée du pouvoir dans la commune ; il lui reste un privilège exclusif, celui des charges, et quelquefois des déboires, des outrages, des vexations. En même temps, la commune est mal administrée, et des passions mauvaises fermentent parce que tout aliment est aussi une amorce. Et il arrive que les conseils municipaux sont beaucoup plus mal composés qu'ils ne le seraient sans l'attribution exorbitante qu'ils ont reçue. Pour s'assurer lajoie d'avoir un mauvais maire, un maire
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selon leurs jalousies basses et ignares, ils sont contraints d'élire de mauvais conseils, yîhjssus ahyssuui invocal.
Mais l'esprit delà France n'est point partout le même. Il y a des provinces où le peuple abdique volontiers aux mains des propriétaires considérables; et, vu le grand principe révolutionnaire que ce qui est bon pour nous n'est pas bon pour autrui, un honnme de la gauche, qui cette année fait silence, IM. IMarshnll, je crois, pour ne pas laisser fausser l'instrument d'anarchie au sein des provinces arriérées , proposa d'autoriser le ministère à en interdire l'usage dans les départemens selon son bon plaisir. La loi avait peur d'ellemême, et se suspendait par réflexion. Il fallait bien adopter cette disposition étrange, sous peine d'enfanter une anarchie disparate, une anarchie bigarrée de jacobinisme au nord et àe jacobitisme au midi. L'avoir uniforme était un amendement. Voyez la libéralité! pour participera la nomination du maire, ce qui est illégitime et mauvais, on ravit à des provinces entières le droit d'élire leurs conseils raunicipaux : liberté naturelle et nécessaire qui ainsi restreinte n'a pas un péril! Une telle loi porte bien le cachet de l'esprit qui l'a dictée et dont le caractère est de trouver toujours le secret d'être également contraire aux intérêts
du pouvoir et à ceux delaliberté.Ledésordredans tous les articles etledospotismeparpost-scriptum, c'est la politique révolutionnaire dans toute sa vérité. Elle n'est pas toujours aussi naïve.
§ III. Loi électorale.
La loi départementale aura les mêmes résultats; ceux aussi qu'a donnés trop souvent la loi politique, la grande loi, la loi décisive, la loi électorale, qu'elle eût donnés partout si la sagesse de la France n'opposait son contre-poids à l'entraînement de ses guides. Par cette loi, les élections ont été immolées à un dieu qui châtie les sacrifices, en les acceptant; elles l'ont été à la peur. Le cens d'éligibilité , le cens électoral , le double vote de la glèbe au profit du fermier ont été les pâtures livrées à l'émeute de février par trois cents députés, condamnés la plupart de leur conscience. Si l'esprit de l'émeute ne règne pas, à qui la gloire? S'il règne , à qui la faute?
La loi électorale ne contenait dans la proposition ministérielle qu'une idée d'ordre : c'était la faculté, pour les pères qui payaient plusieurs fois le cens, d'attribuer le droit électoral à leurs fils. Mais les hommes qui voulaient la capacité du licencié sans causes et du chirurgien sans lettres dénièrent la
capacité du fils , de l'héritier d\iii grand propriétaire et d'un grand manufacturier. Par dessus tout, l'émeute était apparue : ce palliatif s'évanouit. Le corps électoral , cjui depuis quinze ans luttait pour les libertés de la France, s'est vu dépossédé au profit d'une classe qui a moins d'indépendance et de lumières, qui comprend moins nettement les droits à l'exercice desquels on l'appelle. Auprès du lieu où j'écris, dans un pays qui ne boucle pas la révolution de juillet, M. Dupont (de l'Eure) vient de présider un collège où une centaine de voix ont fait l'élection , parce que trois cents citoyens inscrits n'ont point paru. Sur tous les points du royaume, dans toutes ces hiérarchies électorales qu'on vient de multiplier à la fois, le même spectacle attriste les regards. On a fait arbitres de toutes les affaires et de toutes les destinées de la patrie des citoyens qui ont le bon sens de s'effrayer de cette tâche, qui s'y croient impropres, qui n'ont pas le loisir de s'y adonner; et il arrive que l'intrigue ou la passion ameute seule une troupe d'ambitieux subalternes, qui envahissent tous ces pouvoirs divers et qui tiendront notre grande France sous leur joug de plomb. Dans l'état, dans le département, dans la commune, dans la garde nationale, c'est même perspective. Le même principe a dominé cette or-
ganlsation on plutôt cette désorganisation tout entière. Partout c'est la partie inférieure du corps électoral qui, étant plus compacte, emporte la balance : c'est donc la queue qui mène la tête. Là est le contresens profond qui fausse toutes nos institutions et compromet toutes nos libertés. A ces conditions, il n'y a point d'état social possible parmi les hommes.
On a fait une découverte qui fixe^ dans ces régions que je signale, non plus seulement l'élection , mais le pouvoir même ; c'est celle des engagemens préalables et du mandat impératif. Par là le gouvernemant représentatif croule tout d'abord; il croule tout entier, avec toutes ses garanties et toutes ses maximes. Sa maxime fondamentale est que trois grands pouvoirs forment la tête de l'état, et que tous trois discutent, délibèrent, décident enfin à titre égal et veulent pour le corps entier du peuple. La garantie est dans la composition de ces pouvoirs, dans la multiplicité des formes, dans leurs lenteurs, dans îa nécessité d'épreuves successives, dans les débats préalables et contradictoires, dans l'indépendance et le recueillement du scrutin, dans le contrôle des trois branches de la législature les unes sur les autres. Ici, tout cela tombe. On place au plus bas de l'échelle politique la délibération et la volonté, en suppri-
mant tous les contrôles et tous les degrés. Que dis-je, la délibération? il n'y en a pas. Un étudiant saisit aux portes de la ville le paysan qui arrive, lui demande s'il veut de la féodalité, des droits seigneuriaux, lui parle des plus ridicules, lui remet un nom comme talisman assuré qui le préservera de ces monstres, le pousse tout abasourdi dans le collège, et rit de tout son cœur d'à* voir ainsi tranché la question de la pairie.
La volonté, du moins, y en a-t-il davantage? A Dieu ne plaise! C'est souvent dans les tabagies, entre deux vins, que la plus grande des questions constitutionnelles est décidée, sans entendre, sans soupçonner des objections, sans imaginer qu'on fait l'avenir de son pays; et ensuite il n'y a plus de retour possible, plus de lumières à redouter, plus de propositions à entendre du trône, de l'autre chambre, d'orateurs contraires. C'est écrit, et voilà tout. On a ainsi la liberté de la démocratie; une liberté inepte, brutale, une liberté sans savoir, sans examen, sans discussion, sans contre» poids. Et cependant, par un scrupule funeste, le ministère s'était laissé aller, sans s'en apercevoir, à ratifier ces monstruosités, à les consacrer, comme la loi de l'avenir, en proposant d'exiger pour la révision de la loi de la pairie le contrôle de deux législatures, c'est-à dire le vote
préalaijle, la décision souveraine de nos trois cent mille Solon et de tous leurs conseillers !
§ IV. — ■ Loi de la presse.
Au spectacle de la presse, j'éprouve le sentiment du vieux soldat qui voit profaner ses armes. La presse n'est plus cette amie de la liberté qui suit pas à pas le pouvoir , combat ses dépositaires avec zèle, avec ardeur, avec passion peut-être, ïnais n'a garde de contester au pouvoir ses attributs nécessaires , et d'ébranler l'état sur ses fondemens. C'est une Euménide , une Bacchante , uneNéniésis, qui agite la torche , la hache, le poignard, qui insulte et qui frappe, qui s'applique dans ses momens lucides à démolir pierre à pierre l'édifice social , qui s'attaque indistinctement à l^état ou à la famille , qui semble enfin tourmentée d'une sorte de fièvre dévorante et avoir besoin, comme les anges de Milton, de se venger des souffrances d'un orgueil malade et inique , par des destructions. Ailleurs, il s'est vu que l'injure, que la calomnie pénétrassent dans les champs clos de la polémique. Mais la société française a fait un pas de plus. Elle possède des ateliers de calomnie. L'insulte a ses officines privilégiées mous avons des jouinaux, des écrivains qui vivent d'ag-
gressiôhs a toiifesfès renommées , a tous Tes tàle'n's, à toutes les supériorités. C'est une artillerie uniquement dressée j30ur abattre et flétrir tout ce qui s'élève, tout ce qui sert le pays et riionore. Ceux qui disent que la société tombe , ceux-là ont raison. Unesociété, au sein de laquelle un désordre si grand est quotidien et inaperçu, cette société est frappée de vertiges. Elle doit être condamnée du ciel.
Et cependant loin de moi d'accuser la grande et féconde immunité de la presse de toutlemalque lui imputent aujourd'hui tant d'hommes qui l'ont défendueavecnouspendant quinze ans. A mon avis, le mal est ailleurs; elle ne fait pas l'anarchie,' elle la subit. C'est plus qu'il faut pour suivre, atteindre , désarmer le monstre.
Ce qui trompe sur l'action de la presse, c'est qu'on voit les maux qu'elle enfante et non pas ceux qu'elle empêche, et c'est dans les maux qu'elle empêche que consiste précisément sa vertu. Car elle sert d'un côté à exhaler les passions mauvaises, ce qui les tempère à la fois et les décèle; de l'autre, à comprimer les actes mauvais, parce qu'il faut se résigner à une double tâche, celle de les avouer et de les défendre. Sans ce flambeau protecteur, le parti révolutionnaire tiendrait aujourd'hui la France sous le régime des avanies.
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chaque sergent de la garde nationale , chaque naaire de village, pèseraient sur le sol comme des pachas. Nous lui devons le maintien de l'ordre et de la légalité, ainsi que nous les lui avons dus dans d'autres temps; et de là vient que je ne croirai pas ma vie perdue si, en combattant quinze ans pour cette magnifique liberté , j'ai contribué comme l'un des soldats de celte longue 'bataille à la conquérir pour mon pays. Puisse-t-il ne pas s'en laisser détacher par la licence plus que déposséder par la tyrannie !
Mais il faut arriver à en concevoir la nature pour bien comprendre où sont ses périls, et y parer. La liberté de la presse est une nouvelle venue dans le monde politique. Elle est un élément, naguère inconnu et désormais nécessaire, de la constitution des sociétés. C'est l'Angleterre qui l'inventa : il y a moins de cinquante ans qu'elle l'a émancipée, et voilà que l'état social, le plus fort qui fût au monde, miné insensiblement depuis lors , chancelle sous son souffle terrible. Sa nature est de mettre aux mains de la démocratie ce levier d'Archimède qui ébranle le monde. On n'y avait pas réfléchi encore; maintenant, on peut le comprendre. Ma théorie de la distinction des droits et du pouvoir trouve ici encore son application»
T^a presse a deux caractères, deux instrumens: les écrits divers et les journaux.
Dans le premier cas, spontanée, individuelle, facultative, elle est le droit de chacun et de tous; dans le second , périodique, obligatoire , ouverte à chacun comme une tribune, à tous comme ur\ forum y c'est un pouvoir. Droit, elle ne peut être assujettie, dans un gouvernement régulier, à d'autres règles que la parole même, dont elle est un écho prolongé dans tous les lieux et peut-être dans tous les siècles. Pouvoir, elle appartient à la société même ; c'est pour la société qu'elle existe. Elle ne subsiste donc qu'à la charge de ne pas être anti-sociale, quels que soient, du reste, les partis politiques qu'elle arme de sa légitime puissance. Pour cela, elle doit à l'étal des garanties, non pas de son obéissance aux lois, non pas de ses moyens de satisfaire à la loi, mais de son esprit de conservation ; et ces principes ont été méconnns de tous points par la plupart de nos lois de la presse, et notamment par la dernière. On a baissé les cautionnemens et perpétué les droits de timbre et de poste, ce qui était une double méprise. C'était imposer des entraves aux abonnés, aux lecteurs, au pays, qui a droit à la publicité comme à la clarté du jour, et affranchir les écrivains, dont aucun n'a droit à autre chose qu'aux
moyens personnels de publicité , point à ces moyens formidables d'une association qui n'existe que sous la protection et dans l'intérêt des lois. C'était, enfin, placer la presse dans la même zone sociale que tous les autres pouvoirs, livrer de plus en plus aux premiers venus les arsenaux de la polémique des partis, les livrer en dépôt à une classe de prolétaires les plus dangereux de tous, parce qu'ils sont jeunes , lettrés et ambitieux : ceux de la littérature.
Plus il y avait dans les actes de la révolution d'appels et de concessions inévitables aux passions démocratiques, plus il fallait s'appliquer à placer plus haut la presse. C'est le contraire qui a été fait. De là sont venus ce dévergondage croissant, cette émulation de calomnie et de destruction, cette prédication obstinée de doctrines subversives, ces appels aux colères de la multitude, cette ostentation de la logique des pavés , ces emportemens contre tous les souvenirs, ces agressions à toutes les hérédités , celle du trône , celle de la propriété même, comme celle de la pairie. Corruption déplorable, corruption permanente du talent, oubli opiniâtre de la noble et magnifique mission que le ciel lui a donnée, d'éclairer, de défendre, de glorifier son siècle et son pays 'D'où vient le mal? ceux même que j'ai la douleur de
combaltre reconnaîtront que je l'ai fait toucher au doigt.
Il y a là un principe de désordre, une plaie sociale dont le législateur ne pourrait assez sonder la profondeur , assez interroger les causes , assez chercher les remèdes. La presse est aujourd'hui le clairon naturel des passions subversives; elle est l'esprit, elle est le verbe de ces classes que la société ancienne ne connaissait pas, qu'elle effaçait criminellement du livre de l'humanité en les frappant de la mort de l'esclavage, qui ont recouvré leur droit originel, qui sont libres, dieu merci, mais puissantes, nombreuses, formidables, et qui nous donnent une société nouvelle, un monde nouveau à régir. Le problème, pour la presse, comme pour la société entière, est ceci: désarmer la médiocrité , ses passions jalouses et ses haines anti-sociales, en laissant au talent son libre essor pour percer toutes les couches de la société, arriver au faîte, et dire comme Jean XXIT, en se redressant : « Me voilà. C'est moi qui régnerai sur vous. »
§ V. -— Loi du jury,
La loi du jury a mis le sceau au désordre en y attachant l'impunité. La triple extension du nombre des jurés , de leurs attributions et des voix
exigées pour les condamnations, assure, sauf miracle, l'acquittement de l'anarchiste dans l'est, du chouan dans l'ouest, de quiconque a le bonheur d'avoir l'état pour partie adverse. La sympathie et la peur aident de concert à ce résultat. Les législateurs de la France n'ont eu d'autre soin que de trouver des citoyens et des pouvoirs indépendans de l'autorité, ce qui devient facile depuis qu'il n'y a plus d'autorité parmi nous. Mais des citoyens, des législateurs, des juges, indépendans des passions qui grondent autour d'eux, et comprenant qu'il y a devoir de les affronter, voilà ce que nous ne songeons pas à chercher; et, au fait, dans la zone où nous fixons la souveraineté, nous risquerions de ne pas les trouver.
§ VL — Vice radical. Domination cViine seule classe.
La conséquence directe de toutes nos lois est de livrer l'empire à une seule classe de la société, classe mitoyenne qui a tout juste assez d'indépendance et d'instruction pour vouloir marcher seule et seule gouverner, mais trop peu pour le pouvoir. Celte classe forme la lisière entre le haut tiers et les prolétaires : elle a les passions contraires des deux régions auxquelles elle confine. Assez voisine de celle-ci pour ne pas s'épouvanter
beaucoup plus qu'elle des destructions, elle tou' che d'assez près à celle-là pour lui porter envie; elle participe enfin de l'inquiétude de l'une, de l'orgueil de l'autre, nnélange funeste que corrompt encore la médiocrité des lumières, l'ignorance des rapports des pouvoirs et des états, l'habitude des points de vue étroits et incomplets. De là ce génie jaloux et brouillon, qui ne sait que démolir, qui est la désorganisation même, qui bat de ses colères tout ce que 1rs sociétés respectent , les trônes comme les autels , les pouvoirs comme les distinctions; génie également funeste à ce qu'il a au dessus et au dessous de lui , en ce qu'il tarit toutes les sources de progrès et de prospérité, tout en renversant les principes, les sentimens qui sont les contre-forts de l'état social, et qu'un législateur plus haut a empreints sur la plus antique des tables de la loi , la conscience humaine. Aussi n'avons-nous vécu depuis seize mois qu'en accumulant les principes de mort; et plus nous avons besoin de la sagesse publique pour soutien, plus il y aurait un mal bientôt irréparable si le désordre qui a envahi les pouvoirs et passé des pouvoirs dans les lois, passait enfin des lois dans les esprits. Or c'est là la plaie croissante de la France.
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