‹ Seize moisChapitre 41 sur 46 · THÉÂTRES · texte numérisé non relu

THÉÂTRES

Il est une anarchie mille fois plus funeste que celle des carrefours. Celle-ci peut n'être que passagère. Elle blesse si profondément les intérêts , elle révolte si vivement les cœurs, qu'il y a des chances pour qu'elle rende le retour à l'ordre plus prompt et plus facile par le dégoût qu'elle inspire. Les imaginations, en effet, s'étonnent et s'indignent ; on se précipite à l'envi dans toutes les chances de repos qui s'offrent à des âmes fatiguées de mécomptes. C'est ce qui fait du despotisme l'inévitable conséquence des révolutions violentes.

Mais il est une anarchie morale qui sape. l'ordre jusqu'à ses fondemens, qui le rend difficile

avec le despotisme même, et impossible avec la liberté. On a vu des principes et en cpielque sorte des croyances politiques soutenir l'état au défaut des institutions abattues et suppléer aux lois. Mais où les lois prendront-elles de la force contre le désordre qui a son siège dans les esprits? Alors l'état est frappé au cœur. Il n'y a plus de refuge qu'au terme de longues et cruelles épreuves; le mal est si grand que la société malade ne le sent plus. Elle s'étonne des alarmes qu'elle inspire; elle repousse les solliciiations; elle ajourne les remèdes. Le désordre pénètre peu à peu dans les habitudes, dans les opinions, dans les mœurs. Puis on s'étonnera quelque jour de le voir apparaître sur les places publiques, partout, à la même heure, ahier, triomphant, indomptable. Ce sera pourtant chose toute simple : il passera des esprits dans les rues, comme des pouvoirs publics il aura passé dans les lois.

Si la littérature était l'expression de la société, il faudrait désespérer de la France. La littérature se montre empreinte de tous les genres de corruption. Elle se fait une loi et un jeu d'attaquer tous les sentimens et tous les intérêts dont l'ordre social et politique se compose. On dirait qu'elle s'étudie à rendre à la société française tous les vices qu'elle en avait reçus dans le der-

nier siècle. Une sorte de cynisme dogmatique l'a envahie tout entière. Si, sur la foi d'un nom connu et d'éloges quotidiens, vous affrontez un théâtre , vous trouvez des scènes où la dignité de notre sexe est violée de cent façons, comme la pudeur de l'autre. Partout les mêmes spectacles vous attendent. Il en est qu'on laisse encore derrière le rideau, en se bornant aies annoncer d'avance et ensuite à les raconter. Bientôt on les mettra sur le théâtre, comme on a fait de l'échafaud. Le roman a déjà donné l'exemple. Ce sont là les uniques inventions du drame, du conte , de la nouvelle. La muse travaille sur les obscénités , comme autrefois sur les passions. Un auteur imprime dans un style laborieusement barbare, afin d'être original, qu'il faut bien en arriver là pour trouver du nouveau. A ce compte, que deviendrons-nous lorsque la tragédie et le roman auront épuisé cette veine grossière qui est courte, Dieu merci? Quant elles n'éclaireront plus des orgies, faudra-t-il que les lettres éteignent leur flambeau? Malheureux jeunes gens qui, dans leur indigence , espèrent s'enrichir en empruntant des vices, qui croient inventer parce qu'ils rétrogradent simplement vers les débauches de Crébillon et de Voltaire, qui prennent pour de la hardiesse littéraire d'immorales hardiesses, qui comptent

trouver des jouissances nouvelles dans la corruption, et ne voient pas qu'ils ne sont que les plagiaires de ces vieillards blasés qui croient rajeunir parce qu'ils se dépravent en s'épuisant !

Aussi est-ce le propre des civilisations ou des sociétés vieillissantes que ces honteux plaisirs. Combien de fois n'ai-je pas écrit que cette littérature révoltante du dernier siècle tenait aux corruptions delà monarchie absolue! et voilà que la liberté, comme pour se railler de mon culte à ses'autels, prend à l'école de Louis XV ses inspirations et ses passe- temps !

Il est vrai que , lorsque je fustigeais la censure imbécile qui ne permettait aux soldats de Léonidas de mourir à ses côtés qu'à la condition de remplir les Thermopyles des cris de, Yive notre roi légitime ! je ne m'attendais pas à voir succéder à une censure absurde une non moins absurde licence. L'iuie annonçait une réaction insensée contre l'esprit de la France; l'autre, qu'annonce-t-elle, sinon une invasion non moins étrange et non moins funeste? Il y a égaleuient désaccord avec les sentimens et les habitudes de la société. Et ce contraste avec la décence générale des mœurs , cet oubli ou cette ignorance de la seule langue que parle universellement aujourd'hui le monde délicat, laborieux et grave qui fait le succès des

lettres; tout cet anachronisme, dis-je, ou celte transplantation est un triste symptôme. N'oublions pas que la même litérature , qui prend l'initiative pour le renversement des mœurs , l'a prise aussi, comme il y a quarante ans, pour le renversement des propriétés et des lois. Voilà toutes les colonnes de l'ordre social attaquées en raéme temps par elle; et nous venons de voir qu'elle a déjà compté bien des victoires.

Le dérèglement des imaginations accuse moins haut la littérature qui le dessert que la société qui l'encourage et l'autorité qui le tolère. *

L'autorité a fait plus : poussant les conséquences de juillet, comme on dit, plus loin que les chambres, plus loin que les écrivains, plus loin que le public, elle s'est plu à comprendre dans la liberté absolue de la presse une autre immunité, qui n'a existé nulle part dans le monde, la liberté illimitée des théâtres. Cette liberté est-elle dans l'intérêt des théâtres? Ils tombent en ruine. Dans l'intérêt de l'art? On sait les chefs-d'œuvre que la scène a produits dans ces seize mois d'une liberté sans frein comme sans exemple. La licence est mauvaise au talent comme à tout le reste. C'est une terre dont la fécondité déplorable étouffe les bons germes sous le poids des mauvais. Otez le petit chapeau , la redingote

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grise, !es soutanes, desgravelnres elle bouircau, que restc-t-il de l'expérience que nous venons de tenter? Il reste dans Paris dix ateliers de co.rrujDtion , dix places de guerre dont le feu bat chaque soir l'ordre , le goût et la morale.

Ensuite, le gouvernement s'étonne de la disposition générale des esprits à lutter contre les lois; à abroger, selon les passions personnelles de chacun, les actes législatifs, soit delà république, soit de Napoléon, qui importunent l'étudiant, l'instituteur, le contribuable. Mais lui-même, de quel droit a-t-il abandonné la tutelle bienveillante que lui conféraient sur les théâtres les décrets impériaux , que lui conférait l'usage de toutes les nations civilisées, que lui* conférait surtout la nécessité? De tels exemples sont toujours imités. Nul, dans le temps où nous sommes, ne peut espérer le monopole de l'infraction des lois.

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