‹ Seize moisChapitre 44 sur 46 · C H API TUE IX · texte numérisé non relu

C H API TUE IX

FJËTITIOl^S SUR X.X FROC£S DU MAILECHAIi NET.

Voici une £ace nouvelle de nos fJiscussions. Cette chambre qui a été contrainte d'écouter l'apologie du meurtre de Louis XVI, et de souffrir que, huit jours durant, sa tribune retentît de projets et de vœux de mort; cette chambre s'anime, se transporte tout entière sur une mort illustre qui attrista la France, il y a seize ans sonnés. Si la mort du maréchal Ney n'était exploitée que dans le but de réveiller les haines personnelles, si des intérêts privés qui, je le déclare, ne me touchent point, y étaient seuls compromis, si surtout les nouveaux venus de la politique, passionnés et vulgaires, s'étaient seuls commis dans ces débats , je me tairais.

Mais la haine appelée sur une foule de citoyens

éminens n'est ici qu'un accessoire. Mais des homines qui, la plupart ont marqué leur vie par de longs et grands services, ne sont désignés aux animosités populaires que pour frapper avant eux une institution qui a été la gloire de la France, et qui était sa nécessaire sauvegarde; mais tout sert à ces passions criminelles pour s'assouvir en exaspérant les masses: long-temps les placards, puis les journaux, puis les pamphlets, puis enfin les théâtres , et, à défaut du théâtre , quand l'autorité, poussée à bout par la grandeur du scandale, a clos ses portes, la tribune législative est exploitée dans les mêmes intérêts et aux mêmes fins. Mais un grave personnage, un des chefs actuels de la magistrature , un orateur puissant qui a défendu l'ordre avec courage, avec passion, pendant seize mois, jette son nom et son autorité à travers ce funeste désordre. Il poursuit son œuvre dans les feuilles publiques; il ne recule pas devant les conséquences que cherche la faction qu'il a tant combattue, et laisse à décider si sgi polémique est un plaidoyer pour son illustre client qui n'est plus, ou un réquisitoire contre la pairie qui tombe... Je parlerai.

. Je le puis, Dieu merci! Car ma bouche, et mon cœur, et ma plume sont purs de tout assentiment à aucune des violences ou à aucune des faiblesses

(le mon temps. J'ai parlé sur le maréchal Ney quand les princes sous les lois desquels il succomba étaient vivans et régnaient; et, à une époque où les hommages à sa mémoire n'étaient pas communs, sa famille me faisait remercier d'avoir rappelé qu'à la tête de nos armées il lui arriva d'êlre plus qiCAjax^ et autant qu Achille. Mais d'où vient qu'après seize années on va remuer ses cendres? Est-ce au héros qu'on veut dresser des statues? pourquoi à lui seul? a-t-il seul vaincu à la tête de nos soldats? Montébello, Istrie, Frioul, Esling, Esling, l'enfant chéri de la victoire, ces noms sont-ils sans grandeur? pourquoi les laisser sans monumens? Ce n'est donc pas la vie de Ney que vous voulez illustrer? C'est sa mort. Sa mort? Pourquoi lui seul? Lui seul dans notre patrie est-il mort avant le temps, et de la mort des coupables? Depuis quarante ans, n'y a-t-il eu qu'une tête illustre qui ait été frappée du glaive de la loi? Dix journaux parlent tous les matins de victimes juridiques ! De quel droit ces cris, vous qui avez dans le cœur l'éloge de la Convention, et dans la bouche ses doctrines ? de quel droit seulement, vous qui, non contens d' aimer de la révolution ses conquêtes et ses lois, amnistiez ses crimes en faveur de ses bienfaits? Oubliez-vous les justices du 2 septembre? oubliez-

vous ce tribunal où la barre , vaste amphithéâtre , pouvait contenir trois cents accusés, trois cents victimes, plus de victimes que de spectateurs?. Des généraux ! Oubliez-vous Biron et Custines frappés le lendemain de leur victoire? Des noms respectés! Oubliez-vous Bailiy, Lavoisier, Malesherbes? Des orateurs! Oubliez -vous Barnave, Vergniaux, Gensonné, toutes ces charretées de Girondins menées par trentaines au banquet de l'échafaud? Des chefs de la révolution! Oubliezvous Pétion,Condorcet, Barbaroux, Camille Desmoulins , Danton enfin , le géant des Montagnards? Des femmes ! Oubliez-vous la princesse de Lamballe, madame Elisabeth, Marie-Antoinette et à toutlemoinsmadame Rolland ou les jeunes filles de Verdun, portant à la guillotine leurs têtes virginales et leurs vingt ans suspects? Des rois! Ah! vous ne les oubliez pas... car vous trouvez des paroles pour recommencer leur jugement, et des insultes pour le ratifier!

Certes, quand tout a passé sous la justice des factions, quand le dévouement à la liberté, le dévouement à la révolution , la royauté , le génie , la science , la vertu , la beauté, la jeunesse, la gloire , n'ont pas été épargnés par la faux sanglante, il est étrange qu'on n'ait d'entrailles que pour une seule gloire, une seule infortune. On devrait son-

§er qu'il y a vingt mille arrêts à casser, vingt mille réhabilitations à accomplir, avant qu'on arrive aux jours de la restauration, pour lui demander compte de ses victimes et les panthéoniser.

Etrange rapprochement! Pendant ces jours où la dépouille de Ney était agitée du haut de la tribune, comme autrefois celle de César, les orateurs ont passé le temps à se disputer le panégyrique de Napoléon , et à faire, de cette tribune qu'il brisa, un autel à sa mémoire. Mais Napoléon n'a-til point tué? Le duc d'Enghien n'était-il pas aussi une grande victime? Vous parlez de victoires? Ce jeune prince, dont tout le crime était la race dont il avait le malheur d'être issu , ne se recommandait-il pas par les longues victoires de cette race' héroïque ? Vous parlez de capitulation violée, d'arrestation illégale : c'est une question de savoir si une capitulation que le souverain n'a pas reconnue, peut se placer entre le juge et la loi ; c'en est une autre de savoir si cette capitulation, qui n'a pas été invoquée avant la mise en cause, pouvait l'être à la fin du jugement. Mais ce n'en est pas une de savoir si la loi peut atteindre ou l'innocent, ou le coupable, sur un sol qu'elle ne régit pas. Et n'avez-vous pas entendu dire où le duc d'Enghien fut arrêté, sur quel territoire , au mépris de quelle protection ?

nesavez-vouspasqueleclroitdes gens tout entier veillait à sa garde, que la loi des nations, que l'indépendance et la souveraineté d'un état furent violées en lui? Et lui, il ne fut pas prévenu à l'avance! il n'eut pasle temps de cacher sa tête! Lanuit, quand il dormait sur la foi de ce droit des gens , dont vous parlez; des bandes ont envahi le sol hospitalier sur lequel il repose, fait une marche de condottieri, assailli sa demeure, brisé av^c le glaive le lien qui le tenait attaché à cette terre funeste et à la vie. Une voiture l'emprisonne, l'emporte; il ne s'arrête que dans un cachot où quelques hommes réunis constatent , comme vous dites aujourd'hui encore, à propos du même sang, r identité , c'est-à-dire que le crime est constant, qu'il descend bien du grand Condé; et aussitôt des soldats lui cassent la tête à la lueur des flambeaux ! Cependant il n'est pas une loi au inonde qui puisse être invoquée contre lui, et, en fait, aucune ne l'a été. A part les lois, il n'a point de reproches à se faire devant le potentat qui l'immole. Il n'a jamais paru dans la cour de ce potentat, jamais demandé ou consenti à commander ses armées, jamais promis de marcher sur son ennemi , puis plié quelques jours après devant cet ennemi, passé dans son camp et luimême promulgué durement sa victoire. De

deux choses l'une : taisons -nous sur la mémoire de Napoléon, si nous voulons parler encore de vindictes douloureuses; car Napoléon a laissé loin derrière lui tous les meurtres juridiques, et celui que je rapplle a violé toutes les lois régnantes : ou bien taisons-nous sur Ney. Car il a porté la cocarde blanche , baisé la main de Louis XVIII , marché contre Bonaparte et engagé son épée de combattre, de vaincre, d'enchaîner notre idole.

Il est vrai que l'honorable procureur-général près la cour de cassation se récrie que la défense ne fut pas libre, sur un point. Et celle du duc d'Enghien sur lequel l'a-t-elle été? en quoi consista-t elle? Lui permit-on le recours à un défenseur? Point! L'unique défense du dernier des Condé , ce fut cette lanterne attachée sur sa poitrine pour ne pas laisser les balles s'égarer, et se prolonger son supplice. Ces choses, l'honorable M. Dtipin les sait autant et mieux que moi ; car tout le monde se rappelle sa soudaine intervention , quand un des acteurs de ce grand drame se mit , il y a quelques années, à rallumer la lanterne éteinte, et à rappeler les regards publics sur le fossé de Vincennes. M. Dupin se jeta au milieu de ce débat, pour foudroyer dans son ardent langage tous ces souvenirs. Chantres de Napoléon, entendez ses exprès-

sions , auxquelles je viens de m'aviser de recourir, et qui ont avec les miennes une singulière conformité. L'acte du consul, il l'appelle /o/y«/7 y l'invasion des soldats, marche de voleurs^ incursio latronum; la procédure, monstruosité infernale; le jugement , assassinat. Il compte dans les illégalités de Xattentat^ la fausse application de la loi des émigrés dont le propre était la faculté de retour, tandis o^xun insolent décret avait banni les Bourbons à perpétuité du territoire. 11 démontre la totale incompétence de la commission militaire : et nullus major defectus quàmpotestatis. Il rappelleque touts'accomplit nuitamment; et Loysel, dans ses Opuscules ( p. i55), dit que justice et exécution dicelle se doivent faire de jour. Il faut, pour l'ouverture du rapide procès, réveiller le duc qui dormait comme le grand Condé la veille de Rocrojl s'écrie M. Dupin ; tant j'avais raison de dire que le nom de ce prince rappelait forcément les grands jours de la monarchie, et que son front rayonnait de toute la gloire de sa race ! Sa grande âme, continue l'honorable orateur, supposait de la magnanimité à ses ennemis , et il na pas même été défendu ; le jour ne devait pas éclai/'er un crime aussi atroce. On voulut le faire jnettre à genoux: Un Bourbon y dit-il^ne fléchit le genou que devant Dieu ! Le plus noble sang fut verséainsi par

desiùoiureau.v. A hl sans cloute^ la gloire du prince Il a pas besoin de celte démonstration; mais la France qui a déploré la perte de ce jeune héros , la France qui voyait en lui le digne héritier de ce beau nom de Condé qui valut tant de gloire à nos armes, la France éprouvera quelque consolation : M.Dupin dans son indigtiation arrivait à des comparaisons violentes de Napoléon avec Tibère et avec Caracalla. Les honorables llinril'éi aires do l'empire entendent-ils bien ? Tibère et Caracalla! En revanche, le nom de héros, souvent répété par l'éloquent jurisconsulte, justifiera ce parallèle auprès des amis du maréchal Ney.

Remai'quons en même temps que M. Dupin ne paria j)oint de révision , et cependant , ce n'eût pas été impraticable peut-être. Une commission militaire n'est pas supérieure à toutes les juridictions. Ensuite elle était incompétente, et dès lors il n'y avait pas de juges. Mais la cour des pairs, quel tribunal a-t-eile au dessus de soi? La révision d'ailleurs , où est-elle dans nos codes ? Comment l'y introduirez-vous? A quels juges porterezvons le procès nouveau? Car il faudra un nouveau procès: un défaut de forme reconnu, il faut instruire au fond; il faut plaider de nouveau les faits ; il faut établir, après le vice de l'arrêt, l'innocence de l'accusé. Quoi ! l'illustre maréchal

sera mis en cause de nouveau , de nouveau tra* duit devant un tril)unal? Qui? sa grande ombre? Et quel tribunal? Appellerez vous de la cour des pairs au jury , ou bien de la cour des pairs à elle-même? Mais quand le même juge peut-il prononcer deux fois dans la même procès? Vous citerez le parlement de Paris et le duc de Bourbon. Double erreur : d'abord le duc de Bourbon avait été jugé par contumace; ensuite le parlement ne fit qu'enregistrer des lettres patentes du roi, des lettres de réhabilitation. L'exemple n'est pas heureux.

Je suppose toutes les difficultés vaincues, une forme, un tribunal trouvé, en un mot Timpossible : où s'arrêterait la révision? Vous la demandez, vous l'accordez pour le maréchal Ney ; on l'exige pour le colonel Labédoyère; on l'exigera pour le général Eerton, Refuserez- vous? Mais vous les jugerez par cela même , vous les condamnerez une seconde fois. Donnerez-vous un consentement? Il sera donc établi que, sous ce gouvernement accepté par vous tous, caressé par beaucoup, il était bien au général Bertonde lever l'étendard de l'insurrection, de commencer la guerre civile, de verser le sang des citoyens et des soldats, pour assurer victoire à l'initiative qu'il prenait sur la

France ? A la vérité, c'est ce que la chambre a fait déjà par le renvoi de la pétition des condamnés politiques au ministère. Mais voici les conséquences où l'on arrive : si ce gouvernement était à ce point hors la loi, épuiser le sang de ses princes, au lieu de verser à flots celui des Français pour le renverser, était acte méritoire. Le poète qui vient de célébrer Louvel dans ses vers avait raison. A la main de cet homme (je parle du poète ), mettez , au lieu de plume, un ciseau ; Louvel, au lieu d'un centon , aura une statue !

Autre conséquence ! Dans ce temps où on frappe le privilège jusque sur la pairie, un seul parti aura-t-il le privilège de relever ses morts ? Les constituans, les feuillans, la Gironde, la Plaine, la Montagne n'auront-ils pas le même droit? Le dénierez -vous à ces jeunes gens qui trouvent c[u'il n'y a eu de mal jugé, dans ces horribles jours, que 4e 9 thermidor, et qui , pour élever des chapelles à Robespierre, n'attendent que de croire en Dieu? On le voit, je ne parle point des monumens que pourraient vouloir élever les royalistes , qui ont eu aussi des martyrs , qui en ont eu d'illustres, d'innocens, de mal jugés, à ce que prétend la voix du genre humain. Mais je sens trop à qui j'ai affaire : nos apôtres d'égalité

ne m'accorderaient pas l'égalité des morts dcvatit la loi.

Ah! cessons de nous rejeter dans le passé de la patrie pour y trouver toujours désarmes et jamais des leçons. Ne nous combattons pas à coups de ruines. On sait bien que tous nos décoml^res suintent du sang. ]\Iais décidément les pierres qui en sont les plus teintes n'appartiennent pas à la monarchie abattue.

On peut adresser à cette monarchie et à ses amis bien des reproches; et certes , si on les veut savoir tous, on n'a qu'à prendre mes écrits. Mais on a beau faire: ce n'est point parle sang versé qu'elle marquera dans l'histoire; ses victimes ( et je les ai toutes déploi'ées dans un style qui ne passait pas pour compter parmi ses défauts la mollesse) , ses victimes auraient toutes tenu sur un de ces tombereaux où étouffèrent, le lendemain du 1 1 mai , les seuls véritables républicains qu'ait eus la France. Et si vous voulez juger bien des régimes que nous avons traversés, interrogez le général blanchi qui règne sur vos bancs. Sous la législative, ce n'est pas la convention encore , ce n'est pas encore le lo août , ce n'est que le lendemain du 10 juin ; sous la législative , il est suspect, il est décrété de mort, et il s'enfuit : ce sont les cachots d'Olmutz qui nous gardent sa tète. Sous l'empire ,

il esl suspect ; il vit dans la relraile et fait silence. Sous la restauration, il est suspect; il conspire et parle , parle quinze ans liberté , égalité. Je dis qu'il conspire, car Ini-mème l'a dit. Et c'est une des meilleures preuves de la différence de nos régimes : en conspirant sous la charte , il reste seize années entières ; sous la législative, pas un jour, pas une heure. Il quitte son armée pour passer sur la terre étrangère, un an avant Dumouriez.

Puisqu'on a cette généreuse horreur des réactions sanglantes, je révélerai un fait qu'on sera heureux d'apprendre. C'est qu'il y eut un tribunal dans le monde, qui instruisit le premier les gouvernemensà se tenir pour défendus et vengés à moins de frais qu'au prix du sang de leurs ennemis. Ce tribunal appartient à la France; il est une de ses gloires.

C'est une ingratitude étrange et une étrange Iiardiesse de poursuivre l'institution de la pairie au nom d'une condamnation prononcée au Luxembourg. Qu'on demande aux conspirateurs de 1820 s'ils auraient voulu être justiciables d'une autre magistrature que la cour héréditaire! Le jury ne s'est pas montré avare de condamnations capitales. Les condamnés de l'Epingle noire, les sous-officicis de La Rochelle, les co-accusrs de Hcr-

ton , ce fut le jury qui les jugea. Mais la conspiration d'août i83o est poitée devant la cour des pairs du royaume. Les accusés sont traduits à sa barre. Dans le nombre y aura-t-il une victime? Point. La pairie crée cette jurisprudence nouvelle qui abolit l'affreuse maxime qu'il n'y a que le glaive pour châtier les crimes d'état et veiller au salut des institutions attaquées. Elle s'élève au dessus des codes, arbitre les peines, conserve la vie à tous; et tous, grâce à elle, peuvent redemander en personne des récompenses qui avec d'autres juges ne se seraient adressées qu'à leurs tombeaux.

Pourquoi donc l'infortuné maréchal Ney tomba-t-il sous l'arrêt impitoyable? Je pourrais rappeler les circonstances où nous étions alors; je pourrais dire que bien des cœurs ulcérés des malheurs de la France , de l'invasion et des prétentions de l'étranger, de ces milliards, de ces places exigées de nous , n'inventaient pas d'imputer tous ces maux aux seules victimes du 20 mars: ils les imputaient aussi à ses auteurs. Mais non. Je l'ai dit, à la tribune, au général Lamarque et à M. Salverte, étonnés que la cour des pairs eût été, dans une circonstance récente, fidèle à sa jurisprudence de 1820 au lieu de remonter à celle de 181 5 : il y a celte différence que Ney parut devant la cour

(les pairs quand nous sortions des jours de I*emj)ire, que l'universel silence avait maintenu à peu de chose près les esprits au point où la révolution les laissa, et qu'alors le droit public des factions était le vœ viclisl La liberté ne nous fut pas donnée en vain. Elle porta dans les opinions et dans les consciences des lumières nouvelles, releva les âmes, agrandit les notions de justice et d'iunuanité, enseigna la politique à comprendre le prix de la vie des hommes et à s'appuyer sur les sentirnens généreux plus que sur les passions et sur la vengeance. Ce sont les trente ans de la révolution et de l'empire qui tuèrent Timmortel soldat de l'empire et de la révolution; comme c'est la charte , et l'esprit nouveau qu'elle a créé, qui a préservé les ministres coupables d'avoir prêté leur main à la déchirer.

Un mot encore. On a beaucoup dit que l'hérédité de la pairie n'avait point sauvé l'infortuné maréchal. On a eu raison. Mais c'est que l'hérédité, à vrai dire, n'existait pas encore. Elle venait d'être déc'arée la veille du grand procès. Une nombreuse fournée avait porté au Luxembourg les passions qui fermentaient alors. La chambre était ce que vous prétendez la faire : l'esprit héréditaire n'avait pu encore y germer.

H naquit promptement, et fit l'indépendance,

la dignité, la sagesse ds ce grand corps, son attachement aux inslitutions libres. Il Ini imprima cet amour de la justice et des lois qui a résisté pendant longues années à toutes les influences du pouvoir; qui, dans les grands jours de décembre i83o, est resté inébranlable sous les cris et les menaces d'un peuple en furie. La chambre haute, constituée comme vous l'entendez, a chargé les débuts de la restauration des vindictes que vous exploitez si bien ! La pairie héréditaire a épargné à la révolution de juillet une tache, des remords, des reproches, et, croyçz-le, des dangers.

En revenant aujourd'hui sur une moins généreuse époque, que ga:?;nera-t-on? de remuer une grande vie, sans que personne s'en retrace plus vivement la gloire; de mesurer les progrès que la restauration a fait faire à la France; et d'apprendre que l'hérédité de la pairie est la condition nécessaire de l'existence de la haute cour politique, l'unique moyen de la maintenir au dessus des influences du trône et des passions de la multitude, ainsi qu'elle est au dessus des lois. Il sera singulier que M. Dupin, qui s'est prononcé très-haut contre l'hérédité de la pairie, ait provoqué cette conclusion.

Jeveuxespérer encore, dans des intérêts d'ordre

Q\ do paix si clignes d'être appréciés j)ar lui , qu'il abandonnera ce projet de révision. Il se contentera d'avoir fait pour la mémoire de l'illustre maréchal ce que le même zèle lui dicta sous Louis XVIll pour le duc d'Enghien, et dans une autre occurrence, sous Charles X, pour un plus îuilique procès. Un jeune rabbin avait publié une histoire qui finit à un meurtre immortel : l'éloquent avocat se jeta au milieu de cette histoire pour établir que la sentence était juridiquement inique, que les lois du pays, que la procédure du temps avaient été violées, que les vices de forme abondaient ainsi que les nullités, qu'il y avait lieu enfin à révision. Il s'agissait du procès de notre seigneur Jésus-Christ.

Je ne sais si toutes ces affaires j)assionneraient le même public , mais je demanderais qu'elles fussent mises au rôle afin d'être appelées dans l'ordre chronologique. 11 y a des chances alors pour que la plus récente ne trouble pas de longtemps la paix des esprits et celle des pouvoiis. Je crois ce vœu conforme à la gloire du grand capitaine, qu'il est temps de ne plus considérer qu'au point de vue de l'histoire , c'est-à-dire sur les chan)ps de victoire, sur les champs de revers, sur le champ de mort! Toutes les voix proclameront de concert combien il y fut grand.

11 n'est en effet, pour ces terribles drames judiciaires où un Biron, un Montmorency , un Rolum, succombent, d'autre révision possible, d'autre réhabilitation sûre que celle de la conscience publicpie , celle du temps et de la postérité. M. Du pin a cité le connétable de Bourbon à propos de vindictes de i8i5,et Germanicus a propos du rapt homicide de 1&04. Hé bien! que restet-il de la réhabilitation du connétable? L'histoire l'ignore ou l'infirme.

Que reste-t-il de la mort de Germanicus ? Les regrets et l'estime du peuple romain.

Qu'il nous reste à nous, de ces tristes débats, la mémoire profonde et ineffaçable d'une parole de M. Dnpin que j'aime à citer en finissant parce qu'elle est belle, pure, honorable. « La condamnation , » a-t-il dit dans une occurrence avec un juste orgueil, « peut quelquefois laisser des regrets; la défense , jamais. »

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CHAPITilE X.

Z.A CHUT£ 2>i: X.A FAIB.I£.

C'ÉTAIT pour défendre la paiiie que j'avais pris la plume. Des incidens se sont jetés au travers de ma composition. Voilà le choléra démocratique qui nous ronge aux prises avec sa proie, la plus belle qui pût lui être livrée par la France ! Je travaille comme Archimède au bruit de l'invasion qui renverse cet utile rempart. Brisé, mis en poussière, réduit à néant dans l'édifice entier de nos lois, le principe aristocratique avait là son refuge. Il pouvait soutenir ce trône qui n'a point d'étais, ces pouvoirs qui n'ont pas de racines, cetle société qui n'a point de jalons. La couche sociale des deux cents francs ne l'a point voulu. C'est un beau miracle ! si elle avait eu la sagesse de vouloir la pairie , nous aurions pu nous en passer.

( /lOo )

Le princi|)e nristocratique tombe nprès avoir valu seize ans de liberté à la Fr.tnce. Le principe révolutionnaire avait régné auparavant un quart de siècle : il ne peut pas se vanter de la même gloii'e.

L'él?Ption , pendant le coiu's entier de la restauration, a presque toujours trahi la cause des libertés publiques. Mais il y avait une enceinte où les Cliateaubriant et les Boissy d'Anglas, les Jourdan et les Criilon se rencontrèrent; ils prirent la liberté sous leur abri, et ils l'ont bien gardée.

On dit que le principe aristocratique n'a pas empêché la monarchie de choir. C'est un malentendu ; il l'eût empêchée de choir dans les voies légales, et il l'a fait. Ailleurs que pouvait-il? il n'y a point d'institutions , point de lois contre le suicide.

Enfin, s'il tombe parce quela démocratie, contre laquelle il devait tout défendre, et qu'il devait en particulier défendre d'elle-même, a voulu régner sans obstacle, du moins on conviendra qu'il tombe sanshumiliation, que sa chute le légitime. Appuyée de toutes les illustrations de nos quarante années , la vieille pairie n'était pas sans quelque droit à prendre sa part de l'ai'bitrage des destinées publiques. On a vu qu'à elle toute seule elle pouvait

tenir décemment la brèche ; que, pour avoir cette infirmité qui nous importune , celle de noms historiques comme nos annales, le duc de Coigny, le duc de Fitz-James , le duc de iNoailles, le marquis de Dreux-Brézé, le comte Mole, M. de Morîemart, el au besoin , le duc de Brogiie , le duc de Choiseul , le comte de Saint- Priest, ne plient pas sous le faideau de la parole, qu'ils ne sont pas trop étrangers aux intérêts de ce monde, qu'ils entendent quelque chose aux lois; que, si on jieut reprocher à M. de Fitz- James des senlimens chevaleresques dont quelques-uns ont le tort de ne plus nous aller, on ne peut méconnaître dans les mâles, les profonds accens du duc de Noailles, une vue assez haute des lois politiques et sociales qui régissent l'univers. Le marquis de Brézé ne discute pas les intérêts, les droits, les titres de la propriété et son intervention nécessaire dans le gouvernement des états, d'une façon trop étroite ou trop légère. Une séance où la voix des Decazes, des Siméon, des Portails, des Mounier, des Roy, des Montebello, des Plaisance, se mêle à tous les échos illustres de cette ancienne société française qu'on disait morte et enterrée depuis cent ans, laisse le cœur et l'esprit aussi satisfaits, aussi nourris même qu'une discussion de telle autre assem-

blée qui refléterait toutes les lumières et tout le discernement du peuple. La jeune France était convaincue que les hautes classes formaient une sorte de Laponie habitée par de petits hommes , fermée la moitié du temps aux clartés du soleil, étrangère aux choses de ce monde , et surtout à ces lumières dont elle ( la jeune France) se sent phosphorescente. On n'a pas voulu comprendre que l'éducation est une puissance; que l'hérédité crée une école normale de bons et grands citoyens; qu'elle place à la tète de l'état un corps dont tous les membres sont habitués dès l'enfance à voir loin et de haul ; qu'elle nous délivre du joug de Vespjit province^ réacteur tantôt dans Tin sens, tantôt dans un autre, mais toujours étroit, ignorant, médiocre enfin , et qu'elle y substitue l'esprit d'une grande et véritable France; qu'elle est le moyenuiiique d'avoir une chambre haute, digne de ce nom, éclairée, forte en hommes sans faire la presse dans l'état entier, sans enlever à l'autre chambre et à toutes les fonctions publiques tous les citoyens capables. On craignait la médiocrité de la chambre héréditaire. Je vous dénonce la médiocrité certaine de vos deux chambres, l'une élective et partiale , l'autre ministérielle.

Il est à remarquer que la plupart des grands

orateurs entendus dans cette discussion n'auraient pu pénétrer dans la candidature des catégories. Car aucun d'eux probablement n'aura été fonctionnaire public. Si la sagesse publique, avertie par le retentissement de ce grand sacrifice , ne revenait sur ses pas, nous verrions toutes les illustrations de tous les âges bannies de la sphère du pouvoir. Nous aurions une chambre des députés à 5oo francs d'impôts , et une chambre des pairs ne payant pas d'impôts du tout. Ce seraient des chambres redoutables , si Dieu ne nous permettait d'espérer une grâce, c'est qu'elles soient bien serviles.

On a tué la pairie avec cet axiome de journal, qu'on ne fait pas d'aristocratie. Bien trouvé, dans un pays qui possède les plus grands noms de l'histoire européenne, où la révolution a enfanté, pour représenter les intérêts nouveaux, autant de noms puissans que l'ancienne monarchie en laissa, et où les uns et les autres brillent sur le double appui des plus beaux talens et des plus grandes fortunes que notre pays possède ! Voici une autre vérité dans laquelle pourrait se découvrir un triste avenir pour ma patrie. C'est qu'on ne détruit pas d'aristocraties, on les mutile, on les ensanglante, on les proscrit. C'est là ce que font les hommes: le temps fait une autre œuvre, il

les transforme; mais le tronc reste indestruclible Il a des racines profondes , et des législateurs passionnés se font un embarras éteinel, un iiisinmonlable obstacle du point d'appui naturel que l'ordre de la Providence, que la condition n;iturelie des sociéfès bumaines leur avaient donné.

On a cru ne jeter au gouffre qu'une institution; grave erreur! On y a jeté un principe, le seul principe conservateur qui restât au sein de la société française; l'iuiique pierre de notre édifice qui portât sur le passé; l'unique force qui subsistât par elle-même, tout en s'étayant de tous les intérêts semblables, de tous les besoins d'ordre, désormais épars et flottans au sein de cette orageuse nation. Par ce grand coup , la France a été violemment détacbée du continent européen , violemment jetée par delà l'Atlantique , violemment mariée à ce sol vierge de la Pensylvanie , où nous portons des intérêts froissés, une vieille société mécontente et divisée , une population exubérante qui, faute d'avoir à défriclier des déserts, se replie sur elle-même et se déchire; enfin , des goûts de servitude, des appétits de domination et d'anarchie , des doctrines anti-religieuses, des passions anti-sociales dont s'épouvanterait cette jeune terre c[ui porta Washington, nourrit la liberté et croit en Dieu.

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