CHAPITRE III
IiA XiIBERTÉ, I.A R£VOI.UTIOI«r IIT X>A LJCGITIMITi:.
Depuis quinze mois de grandes leçons nous ont été données : on a vu ce que coûte aux princes le renversement des lois; on voit aussi ce qu'il coûte aux nations, alors même qu'elles en sont innocentes. L'état ébranlé ne se rassied pas sans de longs efforts. Plus l'ébranlement a porté loin et haut, plus les imaginations émues, plus les passions déchaînées ont peine à se plier au joug des pouvoirs constitués et de la liberté légale. Cette liberté patiente, sage, régulière, gêne et irrite, comme un obstacle, ceux qui, ayant vaincu par le glaive, n'imaginent plus d'arbitre meilleur des choses humaines. A l'insurrection pour les lois , succède sans cesse et partout l'insurrection cou-
tre les lois. De toutes parts , on veut des conquêtes nouvelles, un avenir nouveau , et cette inquiétude dévorante ne connaît plus de barrière devant laquelle s'arrêtent les ambitions et les haines, les théories et les destructions. Il semble que tous le? droits aient péri dans un seul. H n'est pas d'institution qui ne soit attaquée , pas d'intérêts qui ne se sentent compromis. C'est un désordre d'idées universel; universelle est aussi l'anxiété des esprits. La cité , avec cent mille hommes sous les armes dans ses rues , ne se croit pas en sûreté. Si l'esprit public se relève, c'est pour retomber aussitôt souslepoids d'excèsetde périls plusgrands. Long-temps encore régnera celte impuissance indéfinissable et partout présente, de rendre au corps politique sa vie y sa sécurité , sa foi en lui-même. Que s'est-il donc passé?
Simplement ce fait. La force, la force populaire est intervenue dans la décision des destinées publiques; et il faut bien que son apparition soit une atteinte profonde à l'ordre régulier des sociétés humaines. Car toutes les existences ont été mises dès lors en péril , et tous les principes en question.
La force est intervenue pour renverser un roi qui avait fait appel à la force ; et dans sa chute les fils aînés d'une race royale, qui brillait sur la scène du monde avant que le monde moderne
fut sorti des ténèbres de son enfance barbare, ont disparu en un jour du milieu de nous : ils ont disparu emportant des siècles avec eux, emportant ce dogme politique qui est l'arc-boutant des trônes, et qui servait à notre liberté démocratique de digue à la fois, et de support.
Ici, on m'arrête.
Serait-ce que cet élément d'ordre est à mes yeux l'ordre tout entier? Suis-je de ceux qui le jugent une condition nécessaire de la vie des empires, la pierre angulaire des sociétés , celle sans laquelle tout périt, tout tombe , jusqu'à ce que l'empire, battu des orages, vienne s'y rasseoir, ou qu'il se perde dans la guerre civile et la conquête? De telle sorte que le citoyen devrait désespérer sans retour de sa patrie, comme le Troyen, quand Enée eut emporté ses dieux, et que rien ne resta d'Ilion si ce n'est des cendres et des ruines ! Telle n'est point ma pensée, et je m'expliquerai dans les termes mêmes dont je faisais usage, au sein de la monarcbie triomphante, pour enlèvera des conseillers funestes l'aveugle confiance qui, en définitive, a tout perdu. « Le temps des superstitions poli- » tiques est passé, » disais-je ^ «Ne nous fions »pas sans bornes au simple appui d'un dogme,
* Vues politiques.
«appui trompeur qui manquerait sous le premier «des pas que nous ferions en dehors des lois; »Les peuples connaissent également aujoui • «d'hui et leurs immunités et leurs annales. » Ils savent que la légitimité est un bai! sans terme, »une délégation à toujours : mais de qui? de
• Dieu! Dieu a permis à tous les gouvernemens »et à toutes les révolutions de passer sur la face »de la terre. Le trône le plus ancien de la
• chrétienté ne l'est pas tellement que nous ne » l'ayons tous vu s'élever dans l'histoire , que nous
• n'ayons en quelque sorte entendu tous ce sei-
• gneur plus ancien que la royauté, qui disait »du chef des Capétiens: « Qui l'a fait roi?»
• De quelle source émane donc la légitimité?
• D'un contrat antique, écrit dans le consente-
• ment des| générations qui se sont succédé; con-
• trat auguste et saint, précisément parce que les
• affections, les intérêts, les doctrines de toutes
• les générations y trouvent leur consécration et » leur garant. Mais à qui espérerait-on celer
• aujourd'hui que les nations, en remettant cet «immense dépôt, tiennent en réserve , par une 1» clause tacite que révèlent les révolutions des em- » pires , un droit terrible dont elles ne font usage » que dans des temps qui sont toujours des cala
• mités publiques, quand une secousse violente
nies a réveillés du sommeil des siècles? C'est ce > droit de résistance et de salut par soi-même , sur «lequel la constitution anglaise se fonde, et dont • Fox a dit, qu'il serait bon que les rois s'en sou- » vinssent toujours , et que les peuples n'eussent à » s'en souvenir jamais. »
Ces maximes ont reçu, depuis le temps où elles furent tracées, une sanction mémorable dans l'ouvrage dont M, le vicomte de Chateaubriand, à l'heure même de la révolution de juillet, enrichissait nos fastes historiques. Ses Discours sur Vhistoire de France subordonnent entièrement, dans notre patrie , le principe monarchique au droit national. L'illustre écrivain va jusqu'à contester l'hérédité du trône, au siècle même des Valois, de sorte qu'on ne saurait dire à quel fond se rattache dans ce système l'ancre de la légitimité. A la vérité, j'ose penser que c'était lire inexactement dans nos annales. L'hérédité du trône me semble la loi fon^s damentale de la monarchie française : flottante, sous la première race, au sein d'une famille parmi laquelle l'élection et le glaive prononcent; violentée, sous la seconde, par l'avènement de ce sang de Pépin-le-Bref, que la gloire de Charlemagne ne parvint jamais à nationaliser chez nos pères; fixée enfin , sous la troisième, en se ravivant. Et la légitimité de cette race glorieuse remonte , à
mon avis , au delà des Valois, au delà de saint Louis , au delà de Hugues Capet lui-même. C'est un contrat dont les j3remières pages, obscures et confuses encore, commencent à ces temps de Ftobert-le-Fort , d'Eudes, d'Hugues- . le-Grand, où la nation mal régie, mal défendue, mal comprise par des princes à moitié germaniques, cherchait dans son propre sein im autre point d'appui, faute duquel elle allait tomber en lambeaux, comme il est advenu de l'Allemagne et de l'Italie. Elle le trouva dans cette lignée de vaillans princes qui surent à la fois la délivrer des dernières invasions de barbares et rallier ses membres épars autour de leur lance béroïque. Hugues Capet était déjà légitime quand il régna. Retranchez les travaux, les services, la puissance de ses pères, il n'y aura plus de France.
Il faut reconnaître, comme également incontestables, deux choses : c'est d'abord que jamais mariage ne fut plus antique , et mieux consacré que celui qui unit notre France au trône Capétien; c'est ensuite que les traces du vieux droit national ne se sont jamais entièrement effacées dans notre histoire. Le noble historien quejecitais, rappelle avec raison que tous nos rois ont été sacrés à Reims sous l'auspice de cette formule: Peuple, est-ce bien là celui que vous élisez pour seigneur et roi?
Tous? Hélas, non! Il en est un qui, après huit cents ans, raya du rituaire de son inauguration ce témoignage des libertés antiques, et il n'a plus au front d'autre couronne que celle de l'adversité. La vérité est qu'il n'y a point de pouvoir absolu sur la terre; le droit des trônes , qui est une délégation perpétuelle, et ce droit national, que l'école de Rousseau , au péril de plus d'un contre-sens, érige en souveraineté du peuple, se servent de contrepoids comme de barrières l'un à l'autre. Supposez-la sans limite, la légitimité sera supérieure aux lois fondamentales ; elle sera la loi unique. La religion, les mœurs , la société civile , seront à sa merci. La nation entière appartiendra corps et biens à un homme, et tout pliera sous sa volonté, sous son caprice, jusqu'à ce qu'il se précipite avec toute sa monarchie dans les abîmes, comme ce Charles IV, il y a vingt ans, livrant sonpeuple, sa couronne, sa dynastie à l'étranger; la nation alors, rentrée en possession d'elle-même par le suicide de ses maîtres, comme l'Espagne héroïque des cortès de Cadix, avisera forcément en corps à son propre salut. Que le droit du pays au contraire s'intitule souveraineté , que cette souveraineté se prétende en permanence, qu'au lieu de reposer dans l'arsenal défensif despeuples, l'arme terrible soit suspendue
sans cesse à leur ceinture, ce ne sera l)ientôt plus Je corps entier delà nation qui en aura seul le dépôt; chaque faction pourra s'en saisir, chaque jour la voir briller sur la place publique; il n'y aura non plus ni fixité dans les lois, ni sécurité pour les intérêts, ni ordre, ni liberté. Le parti vainqueur se croira toujours le droit de changer les institutions et le gouvernement de* la patrie. Alors tout est violence, tourmente, subversion, jusqu'à ce qu'enfin le peuple, fatigué de son règne destructeur, échappe à son tour par l'abdication au suicide, et que la tyrannie de tous lui donne soif de la tyrannie d'un seul.
Des tentatives que fait la révolution de j83o, ce n'est pas celle de déplacer l'hérédité du trône cjui est surhumaine. L'histoire du monde est pleine d'entreprises plus grandes. L'Europe est sillonnée des courses errantes de dynasties renversées; et • les nations ont vécu. La Suède prospère. Est-il donc vrai de penser que la France soit nécessairement une nation condamnée du ciel ; que le droit se trouve banni sans réserve de son sein; que la force puisse seule désormais y avoir l'empire; que toutes les chances d'ordre et de durée soient ravies à la société française ; que nos misères aient une cause unique et insurmontable; que nous tous, qui croyons qu'il n'y a de salut que par la
monarchie clans la situation politique et sociale de la France, nous devions jeter, comme on dit, le nianche après la cognée, et attendre de pied ferine que le désordre , deux cornes d'abondance à la main , verse d'abord sur nous tous les maux , dans l'espoir qu'ensuite il épanchera les biens? Non! Cette triste fatalité ne pèse pas invinciblement sur notre patrie. Si la France sait et veut, le droit, principe de toute stabilité, ne restera pas exilé du milieu d'elle. Nulle famille ne le possède d'une façon si intime, à un titre si saint , qu'elle puisse l'attacher à sa fortune et en déshériter l'avenir tout entier d'un peuple.
Mais j'ai dit : si ce peuple sait et veut. C'est-àdire, s'il sait reconnaître et consent à respecter, au delà de la légitimi té des rois, d'autres principes antérieurs à la légitimité elle-même, d'une origine plus haute encore, qui lui prêtaient leur force , et sans lesquels il ne s'est pas vu d'états se tenir debout et fleurir.
Ainsi, il est advenu à l'Angleterre de faire autant que les législateurs de juillet, et Dieu lui a dispensé depuis lors cent cinquante ans de grandeur. Mais je remarque qu'en se privant de la puissance politique de la légitimité, l'Angleterre ne répudia point sa constitution sociale. Je reuiarque qu'elle tint son aristocratie debout; que la
clef de voûte abattue, elle respecta les fondemens. Elle crut avoir fait assez en un jour de créer une royauté nouvelle, et elle se re|^osa; elle ajourna de cent ans et plus l'émancipation, l'abolition de la traite des noirs , lu réforme, rétablissement de la liberté de la presse , toutes ces grandes entreprises auxquelles ses législateurs consacrent des trente années de discussions, mais qui durent toujours. Supposez que le peuple anglais eût prétendu renverser, du même coup que le trône des Stuarts, ses lois civiles et sa chambre héréditaire, accomplir la réforme, refaire le jury, changer l'administration du royaume et du comté, énerver tous les pouvoirs, courber tous les rangs sous le fléau populaire, étendre enfin ses innovations radicales à l'état, à la commune, à l'église, à l'armée, à la société même; supposez encore qu'il eût applaudi , entre mille autres folies coupables et subversives , la prédication d'une doctrine qui est l'anarchie même , la doctrine monstrueuse et immorale du suffrage universel , ou bien qu'il eût toléré la dédicace de temples nouveaux, où l'anarchie, restant logicienne et devenant mys!ique , fit une religion de la loi agraire; supposez enfin que ce fût sous le coup, en présence , dans l'ivresse d'insurrections furibondes, tantôt pour les prévenir et tantôt
pour les contenter, que le parlement eût proincné la hache sur tontes les institutions existantes , que la royauté nouvelle eût été contrainte de proclamer la répudiation de tous les souvenirs, de renier le passé, d'abdiquer sa généalogie et son histoire! Je dis que la révolution de 1G88 en procédant ainsi, eût conduit le peuple anglais à sa ruine, et qu'elle se fût hâtée de rétrograder avec effroi , ou bien qu'elle n'eût enfanté que la tyrannie, qu'elle aurait péri ellemême noyée dans le sang et dans les pleines.
Il est donc des intérêts, il est donc des principes qui tiennent plus intimement que la légitimité à la vie des états. Ce sont ceux sur lesquels la société repose. IMais en même temps, gardonsnous de méconnaître que la légitimité est leur meilleure sanction, leur plus sûre sauvegarde, et que dans une monarchie qui a vécu des siècles, elle fait corps avec eux par mille attaches.
Car, si je ne suis pas de ceux qui croient qu'elle est tout , je ne suis pas non plus, à Dieu ne plaise , de ceux qui pensent qu'elle n'est rien, et qui , éloignés de nourrir le goût du désordre et les passions mauvaises , sont prêts cependant à s'applaudir de sa chute (qu'on me passe l'expression) comme d'un débarras. Qu'ils établissent que la renverser leur j)aiut acte nécessaire, on les comprendra. Mais que
cette nécessité ne leur paraisse pas pesante; qu'ils ne mesurent pas le vide que cette grande institution, en tombant, a laissé parmi nous, je ne puis assez m'en étonner. Quoi! ne voient-ils pas que, ce droit abattu , tous les droits ont flotté sur leurs bases? Quoi! n'ont-ils pas entendu, depuis seize mois, la société elle-même mise en question chaque jour par des doctrines qui sont une sédition morale, et par des séditions qui sont ces doctrines armées? Quoi! n'ont-ils pas vu la Vendée émue jusqu'au meurtre , et Lyon emporté jusques à la Jacquerie? Quoi! ne sentent-ils point l'ordre tout entier chanceler sous leurs pas? et on voit qu'ils ue le sentent que trop, dans leurs pages admirables d'esprit et de bon sens !
Non , non : en présence des tristes et mystérieux spectacles qui nous ont entourés sans cesse,ne contestons plus les biens de la légitimité ! Comment nier qu'il y ait là un principe tutélaire, une sanction haute et puissante, une consécration qui se lie à bien des besoins matériels et moraux, puisqu'on ne peut l'extirper sans que le sol tout entier ne tremble! La légitimité est à l'édifice des monarchies une clef de voûle donnée par l'histoire. Elle place la royauté sous l'abri des siècles; et, la rendant respectable par ce double sceau de l'avenir et du passé, clic appuie toutes les institu-
lions du pays à un élément éternel d'ordre et de stabilité. Elle fait plus: elle n'est pas le droit absolu ; elle en est l'image. Elle tient par là aux fondemensde l'ordre social, et c'est pourquoi le jour où elle est arrachée, il n'est pas jusqu'à la borne des héritages qui ne soit ébranlée du même coup. Sa chute attaque l'inviolabilité de la propriété, aussi bien que la sainteté des lois.
Ne dites donc pas aux peuples que ce triomphe soit tout plaisir et tout gain. Apprenez-leur bien plus tôt qu'ils ont renversé une muraille qui leur faisait ombre, mais qui les défendait; qu'ils ont perdu un rempart, et que ce n'est pas trop de tous les efforts de la sagesse publique pour y suppléer.
Ce serait un point de vue bien étroit de ne considérer cette institution auguste que dans ses rapports avec l'intérêt ou le droit des têtes couronnées. Il faut la considérer dans tous les intérêts qui se groupaient autour d'elle, dans tous les droits qui fondaient sur elle leur repos, dans toutes les affections qui lui étaient acquises. Si les rois ont une cour et une armée, la royauté aussi a son cortège d'autant plus grand, d'autant plus nombreux, qu'elle est plus antique et plus auguste, qu'elle a plus de siècles à ses côtés, qu'au lieu d'être une étrangère^comme la légitimité des
Stiiarts , elle a vu la société se former clans son giron et croître sous son égide. Ce cortège , il faut de deux choses l'une: traiter avec lui, le conquérir et du moins le restreindre par degrés , ou bien le grossir, l'armer, le rendre toujours plus irréconciliable, et bien songer que ce sera le rendre plus fort. C'est donc une étrange inadvertance de faire fi des anciennes mœurs, des anciennes maximes, des anciens intérêts. Toutes ces ruinesqu'on dédaigne ont une puissance d'inertie et quelquefois d'action , dont on devrait peser les effets en se rappelant que les hommes de talent et d'honneur, qui ont écrit l'histoire delà révolution française, ont été amenés à voir dans la terreur une nécessité. Ah ! préservez de nécessités semblables, par la sagesse de vos lois, l'avenir de la patrie.
Voyez ce que la France a gagné de préférer, il y a quarante ans, aux conciliations, la guerre et la victoire. Elle expropria les nobles, tua les rois, brisa les autels; et nous avons vu la propriété se reconstituer dans les mêmes mains, le tiône se relever pour les mêmes princes, et les mêmes hommes, qui avaient tour à tour aboli , décrété, bafoué l'Etre suprême, border la haie au Saint- Sacrement et plier sous la Croix de mission. C'est qu'on modifie, on corrige, on perfectionne un ordre social. On ne le détruit pas. La violence qui
se croit bonne du moins à une telle œuvre, n'a pas même cette odieuse vertu." Elle ne détruit pas. Seulement, elle provoque des réactions égales à ses déportemens. Car n'en déplaise à un système ravivé par M. de Salverte, en politique les morts reviennent toujours.
Nous sommes, depuis quarante ans, les victimes des premières fautes de nos pères, de ces témérités, de ces destructions soudaines qui ont fait d'un peuple, deux peuples; d'une société, deux sociétés; d'une France, deux Frances, opposées de vues, d'esprit, de maximes. L'une des deux a triomphé au prix d'une génération toute entière immolée , au prix de l'Europe affrontée toute entière. Et à quoi bon? pour reconnaître, après quarante ans, que cette révolution, qui avait décrété de mort la proposition du rétablissement de la royauté, ne pouvait s'affermir que sous l'abri protecteur de la royauté ? Car les révolutions qui ne sont presque jamais opérées que faute de consentir à transiger avec les partis contraires, n'ont pourtant qu'une manière de se clore; c'est par les transactions. La justice, qui règle les choses humaines, fait pour nous de cette grande et heureuse loi un cercle de Popilius.
Je sais, de reste, combien la révolution de 1 83o diffère par ses procédés et ses intentions de toutes
les révolu lions passées. Sans don le , elle veut être modérée; elle a su l'être, puisqu'elle a été clémente, puisqu'elle ne tua point; et mon cœur français lui en rend grâce , il s'en enorgueillit. Mais on oublie qu'il est quelque chose de tout aussi funeste, quoique de moins coupable asurément, c'est de blesser. Ou ne réfléchit pas qu'on peut porter des coups cruels , sans que la pique ou la hache frappent des têles comme au début de nos orages. On ignore que telle pierre qui tombe ébranle des milliers de nobles cœurs, soulève des milliers de consciences loyales, que les résistances s'engendrent, se multiplient ainsi, et que, d'un sentiment imprudemment froissé, peuvent naître de profondes, d'irréconciliables dissensions.
Considérez cequis'est passé naguère. La semaine sanglante de juillet avait renversé le droit public delà monarchie française. Celle de février n'a fait qu'insulter une église, abattre une maison , abolir uu pannonceauieh bien ! celle-ci a été la grande semaine du désordre; c'est elle qui a ouvert un abîme entre les deux Frances, ranimé toutes les espérances et toutes les haines des partis, trouvé dans l'ouest des fermens de guerre civile, jeté partout dans les esprits une perturbation profonde, rendu enfin l'avenir redoutable à quiconque aime son pays. Pourquoi? c'est qu'elle a
frappé la société française au cœur; c'est qu'elle a blessé des sentimens qui sont de tous les lieux, et des intérêts qui sont de tous les âges. C'est qu'elle s'est attaquée à la propriété, aux autels, à l'esprit de famille, au passé de la patrie, à ce respect d'un peuple pour la mémoire de ses aïeux. L'ordre politique avait été seul atteint eu juillet. En février, c'est l'ordre social qui a tremblé sur ses fondemens.
Je sais que l'esprit qui règne est de ne tenir nul compte des mécontentemens et des forces que je signale. On se méprend grandement aux ravages qui en pourraient naître, si le temps devait les irriter, au lieu de les amortir et de les restreindre par degrés. Croit-on par hasard que, dans la lutte de l'Angleterre et des Stuaits, ce soit l'Angleterre qui ait vaincu? Eh bien! non. Les Stuarts ont perdu la couronne: mais ils avaient sur le trône conteste la liberté à l'Angleterre. Dans l'exil, ils ont fait mieux, ils la lui ont ravie. Tant qu'd est resté un Jacobite vivant, les lois d'exception, les suspensions d'habeas corpus , les proscriptions, les meurtres juridiques, ont attristé la Grande- Bretagne; et, par ce suicide forcé de sa constitution, ellea donné satisfaction aux princes proscrits.
Croyez-vous que les amis du gouverjiement monarchique aient succombé seuls dnns la révo-
lution française? Point. Vous avez bien pu gagner le champ de bataille. Mais vous y laissâtes la liberté !
C'est qu'une grande erreur est de croire qu'on n'aitaffaire, en pareille occurrence, qu'à la société ancienne, qu'àla société vaincue, et, cela fût-il vrai, il faudrait encore en avoir souci. On ne voit pas que tout se tient dansle vaste réseau de la société; que chaque maille qu'on arrache en déchire mille autres. Ainsi, quand on renverse la pairie, on frappe , des Alpes à l'Océan , tout un corps de sentimens, d'idées, d'intérêts qui n'avaient rien d'hostile, et l'ébranlement atteint, dans la confiance de Français nombreux , l'édifice entier des institutions nouvelles. Ainsi encore, des lois fondamentales qui donnent au prolétaire les armes, au fermier, au praticien la puissance, repoussent et aliènent la haute industrie, la finance, la magistrature , aussi bien que tontes les classes de la propriété. Chacun des contrecoups de la chute du trône aura, de cette sorte, une portée immense, tant que nos institutions ne s'efforceront pas de donner à l'ordre, pour le raffermir, des garanties qui satisfassent à la fois et tout ce qui pense et tout ce qui possède.
Déjà on sait, a dit M. Odillon Bavrot, dans quelles mains est la propriété. C'est savoir qu'on est placé
SOUS la loi (le s'enchaîner aux conditions d'ordre admises chez toutes les nations policées, ou de rentrer, nn peu plus tôt, un peu plus tard, dans les voies de la terreur. Gouverner contre la propriété , ne se fait qu'avec les écbafauds pour appui. Autrement, il faut gouverner avec elle, et jusqu'au jour où vous aurez pris un parti sur cette grande alternative, régnera un trouble insurmontable. Cette fois, il n'y a point d'émigration. La naturelle alliance des hommes que les mêmes intéiéls, la même éducation, les mêmes habitudes rapprochent, ferait à la fin taire les dissentimens politiques devant les mécomptes et les dangers sociaux. Les noms-propres s'oublieraient dans un débat plus grand. D'un côté, se rangeraient toutes les supériorités: les talens- et les lumières comme la fortune ; de l'autre, les masses et leurs coryphées. Alors, il y aurait deux sociétés hostiles, et la lutte ne serait bonne à aucune des deux. L'une aurait le nombre; l'autre la richesse, le génie , l'éclat : laquelle , le droit ? laquelle , la force ? Ce dernier point ne vous inquiète pas; vous seriez sûrs de la victoire. Prenez-y garde! il s'agira d'un intérêt puissant, qui est de tous les pays et de tous les siècles, qui ne peut pas être vaincu, ou bien ne peut l'être c[u'en déchaînant la multitude, au lieu de la conduire, qu'en boulever-
saut la société, en faisant le chaos. Encore , faiie le chaos , ne vous suffira-t-il pas. 11 faudra, pour garder la victoire , que vous demandiez à Dieu de le rendre éternel.
•Il est des considérations que les hommes sensés doivent avoir présentes à l'esprit. La nature des révolutions fait leur destinée, et elles ont des caractères aussi distincts que les gouvernemens même; un politique pourrait les classer suivant leur principe^ comme ce naturaliste qui donne des noms et des lois aux monstres.
Il est des révolutions qui meurent où elles naissent, telles que ces êtres qui ne voient qu'un soleil. Celles-là se bornent à remplacer un prince par un prince, et môme une lignée par une lignée, puis tout rentre dans l'ordre accoutumé. Ce sont les révolutions de palais. Elles appartiennent aux états despotiques. Car les révolutions les plus douces sont celles des nations que des gouvernemens violens régissent. Dans les empires absolus, si peu d'intérêts se lient à im changement de règne, que le corps politique n'en semble pns altéré. Comme il n'y a point de peuple pour jouir du bienfait des lois, il ne s'en trouve point pour abuser de leur ébranlement, non plus que pour s'en plaindre.
Dans nos monarchies, les tempêtes auront la
grandeur terrible des orages de la république , parce que, du fait seul d'une révolution, la monarchie est suspendue, la république commence. Ce qui distingue, en effet, essentiellement les deux régimes , c'est l'instabilité du pouvoir Suprême.
La chute d'une dynastie n'est donc jamais dans tm pays libre une révolution de palais. Elle a une autre portée , une portée si grande qu'en extirpant du sol la famille régnante, le tremblement déterre attaque la nation entière, et l'attaque jusque dans ses fondemens.
Si c'est l'aristocratie alarmée qui se sépare de la maison souveraine, la secousse sera circonscrite, rapide, passagère. Le caractère de l'aristocratie est l'amour et l'intelligence de l'ordre; elle se hâte de clore la révolution , contente de sa victoire quand elle a vaincu le trône, et qu'elle s'est assurée contre lui. Elle craindrait, en poussant trop loin ses conquêtes, de les compromettre sans fruit; en prolongeant sans nécessité l'ébranlement, elle craindrait de faire appel à des passions qui l'ébranleraient elle-même sur sa base.
C'est ainsi que sont tombés sans secousse profonde les Sluarts, il y a cent quarante ans, et de nos jours les Wasa.
Mais la pente inévitable, le péril constant des
révolutions populaires est de s'élancer hors des limites des intérêts politiques, pour aller, comme des tôrrens furieux, envahir et bouleverser l'ordre social. Alors , il n'est pas donné à l'homme de mesurer la carrière qui les attend.
La France a le sentiment de ce péril. Ivre de démocratie, elle se rend compte de sa propre fragilité. De là vient son horreur des révolutions, qui a fait la sécurité du gouvernement royal et qui le trompa. C'est par là qu'elle aurait tout souffert, hormis ce que ne pouvait souffrir une nation qui avait du sang dans les veines. C'est par là qu'elle a accepté, au lendemain de son ébranlement, la première combinaison qui s'est offerte comme un point d'arrêt, un dénouement , un pouvoir. C'est par là que les partis la trouveront long-temps inébranlable; que le gouvernement, qui est, aura toujours des chances de durée ; qu'elle fera toujours des vœux pour sa conservation : mais sans lui prêter jamais cet appui qui fait la facilité du pouvoir et la force des états; mais sans comprendre que la liberté n'est possible, chez un peuple, que lorsque les garanties. abondent; sans reconnaître enfin que, plus la fortune abrisé d'élémens d'ordre dans les orages qui nous ont agités, plus la sagesse nous commande d'y suppléer par nos doctrines et par nos lois.
Qu'on veuille bien y songer; les élections de Marseille, de Bordeaux, de Brioiine, faites tians des contrées si diverses d'intérêt et d'esprit, les neuf dixièmes des électeurs absens , renferment, aussi bien que la facile victoire des prolétaires de Lyon , un profond et grave symptôme.
Deux classes de citoyens qui se retirent des pouvoirs politiques, l'une par colère, l'autre par ignorance, en faisant un acte funeste pour elles-mêmes et coupable envers le pays , accomplissent la plus terrible des révolutions : elles livrent tous les pouvoirs publics, toutes les forces locales en des mains incapables d'en bien user. Voilà comment on arrive, de degrés en degrés, à compromettre tous les intérêts parce qu'il en est que l'on a méconnus, à mettre en péril toutes les légitimités sociales, y compris la première de toutes , la propriété , parce qu'on n'a pas su comprendre et respecter les grands principes qui se rattachaient à la légitimité dépouillée, qui étaient les fleurons de sa couronne et qu'on n'entendait pas briser avec elle.
Il y a quelques années, j'écrivais sous d'autres auspices ' : « L'histoire nous apprend que les grands » conflits qui déchirent les états, ne peuvent se
* Le niinfstirc et la France.
» clore, comme les autres guerres, par la coii- » cjuéte. Les partis ont la triste puissance de )> vaincre tour à tour; il ne leur est pas donné de » remporter des victoires décisives : la durée n'est » pas faite pour eux. A la justice qui termine ces » guerres intestines par des transactions, à la jus- » lice seule appartient cette gloire, parce qu'elle » a pour elle la raison et le temps. »
Ce que je disais alors, je le répète aujourd'hui encore; et, si l'on me répond que les transactions sont impossibles entre deux sociétés séparées par des abîmes... alors , que la France se déchire! qu'elle passe de convulsions en convulsions! Des deux grands partis, il en est un que je défie d'exercer seul le pouvoir, l'autre de trouver seul la liberté.
Mais il est dans ma conscience que Dieu n'a pas condamné ma patrie à ces extrémités. Le bien est toujours possible à l'homme tant qu'il n'a pas fait avec le mal des pactes de sang. La transaction que j'invoque nous a été une fois donnée. Elle peut se retrouver encore. La plus grande différence est ceci: la légitimité devait plus de garanties à la liberté ; c'est à l'ordre qu'en doit surtout la monarchie de i83o..
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