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X.ES X>£UX FRANCES

ORZGXNS: DE Z.EUK. SIVOB.CE ET SES EFFETS.

I.A. restauration de France a été sans cesse comparée à la restauration d'Angleterre, l'a été même par ses amis, ce qui est difficile à comprendre. Car le gouvernement des Stuarts fut l'un des plus dissolus, des plus tyranniques, des plus sanguinaires qui aient souillé l'histoire. Ces parallèles prouvent que, de tous côtés, on se rendait également mal compte et du présent et du passé.

La révolution anglaise n'a eu que des ressemblances extérieures avec la nôtre. Pour le fond, pour les principes, pour le but, pour les résul- ,tats, point de rapports.

Ainsi, la révolution de i6/}9 fut religieuse plus que politique, et politique plus que sociale. Elle naquit du combat des sectes plutôt que de celui

des pouvoirs. Elle ne toucha dans son cours àia constitution britannique, que par les démêlés du trône avec les comraunes, et ne toucha par aucun point à la société ni à ses bases. Elle n'eut garde d'attenter à la propriété. Elle laissa intactes toutes les hiérarchies qu'elle avait trouvées debout. La vieille aristocratie que les siècles avaient enfantée, et qui devait encore durer des siècles, ne fut pas un instant mise en cause. Quatre pairs seulement périrent dans la tourmente; et Charles II, en réparation de cet attentat, offrit à leurs héritiers quatre têtes de régicides au choix, sans compter les innombrables victimes qu'il ajouta de son chef à l'holocauste. Nous qui, au milieu de tout le sang versé depuis quarante ans dans notre patrie, n'avons la mémoire frappée que des vindictes de la restauration , où en serions-nous, si elle avait offert, aux vingt mille familles touchées par la hache révolutionnaire, l'affreuse indemnité du talion? Cette différence dans le principe et les actes des deux révolutions en produisit une autre, toute à l'avantage des Stuarts : ils avaient quitté seuls le sol anglais, d'où ils étaient seuls proscrits; et quand ils rentrèrent, ils ne trouvèrent debout aucune des oeuvres de la révolution. Elle n'avait laissé après elle ni de nouveaux intérêts, ni une législation nouvelle, ni de nouvelles maxi-

mes. Il ne régnait dans les esprits ni haine du passé, ni révolte contre ses souvenirs, ni inquiélude de ses résurrections. Par la réintégration de la royauté, le vieil édifice se trouvait tout entier replacé sur ses fondemens.

Ce vaste édifice avait tant de puissance qu'il ne fut pas ébranlé par la commotion qui brisa, au bout de trente années, le sceptre des princes du sang d'Ecosse. La révolution de 1G88 n'eut ni d'autres causes pi une autre portée que la première. Cette fois , tout le différend de l'Angleterre avec ses princes consista dans une croyance cachée au fond de leur conscience, et qui éclata enfin. Si la liberté s'affermit par suite de cette secousse rapide, ce fut parce que l'aristocratie y domina, comme les communes dans la révolutiou de 1649. Les communes avaient inauguré la tyrannie, faite homme dans Cromwell.L'aristocratie stipula, pour prix de la couronne qu'elle donnait, le bill des droits.

L'histoire ne l'oubliera point , en dispensant ses justices: les Bourbons étaient réservés à une tâche et plus grande, et plus difficile, et plus compliquée que les Stuarts; car elle devait être proportionnée à la grandeur, aux diificultés, aux complications de cette révolution de «789, qui fut autre chose que le triomphe passager d'une secte ou d'une faction.

qui accomplit iino antre œuvre qn'nnc Iransformation accidentelle et passagère de l'Etat, qui passa au crible la société même; et, achevant l'ouvrage ébauché par Louis XI, continué par Richelieu , poursuivi par Louis XIV, coucha dans la poussière l'édifice entier de la constitution aristocratique à laquelle s'appuyait la monarchie française. Tel est son caractère véritable. Elle fut une sorte de loi agraire qui fit du sol une répartition nouvelle: elle marqua l'avènement du grand nombre à la propriété, et prépara l'avènement des classes moyennes à la puissance.

Ici, c'est bien la liberté qu'une grande nation veut tout entiere.Né dans les hautes régions de l'ordre social, arrivédelanoblesseàla bourgeoisie, ce vœu est prémédité, mûri, exprimé d'une façon régulière, consigné enfin danslescrt/z/er-ydes députés les plus librement et les mieux élus qu'il y ait eu dans le monde. Jamais volonté nationale ne fut, et plus authentique, et plus universelle. Mais en même temps la révolution qui commence tentera d'asseoir les institutions nouvelles sur un principe nouveau encore dans le monde, l'égalité; et, fatiguée de poursuivre à la fois ce double but dont un seul était l'affaire des siècles, elle s'épuisera dans l'enfantement d'une démocratie qui maintenant nous demande les lois que n'a pas su lui donner sa mère.

L'œuvre de l'assemblée constituante fut de briser le faisceau de l'ancienne constitution et de l'ancienne société françaises, pour exproprier de la puissance les classes qui en étaient investies depuis des siècles et attribuer aux masses, sous le titre de citoyens actifs, le dépôt de l'ordre et des lois. Mais mettre au néant un ordre social lié à toutes les habitudes, à toutes les existences, à tous les intérêts d'un grand peuple, des décrets pouvaient le proclamer, et point l'accomplir. L'esprit ancien restait vivant. Les débris renversés se rallièrent. L'aristocratie dépossédée se retira en armes sur le Rhin, comme eussent fait, vaincus, les Francs dont elle représentait l'héritage. La Vendée, la Bretagne, de leur côté, lui prêtèrent la main. C'étaient les vassaux s'insurgeant pour le maintien du pacte, à l'ombre duquel les générations s'étaient écoulées, et héroïques dans la défense des distinctions et des croyances, non moins que les armées de la révolution le furent pour sa querelle. L'émigration et la Vendée s'appuyèrent à la royauté, comme la révolution au sol de la patrie. C'était l'ordre ancien tout entier. Et la maison royale, vivante image de la patrie depuis tant de siècles, se divisa comme elle. Tandis que les Bourbons rassemblaient sous le drapeau historique les restes de cette société.

dont leur race était la représentante séculaire, la seconde branche du tronc antique, comme la minorité du clergé, comme la minorité de la noblesse, contractait avec la société nouvelle une alliance serrée au sein de l'assemblée constituante, scellée à chaque jour qui s'écoula, honorée à Jemmapes et k Valmy.

La démocratie française, maîtresse de la France, que fera-t-elle de la France et d'elle-même ? Elle a remplacé le principe monarchique de l'Etat et le principe aristocratique de la société par la doctrine de la souveraineté du peuple; et voilà que le peuple souverain se comprend, moins le roi , moins les princes, moins les grands, moins les prêtres, moins les nobles, moins les riches, moins les doctes, moins tout ce qui n'est pas la multitude. La France n'a fait que changer d'aristocratie. 11 y a toujours une classe suzeraine , dominante, exclusive. Seulement, celle-ci a le pied dans la boue et la main dans le sang.

En effet, la classe élevée, en prenant ce mot sans acception des distinctions abolies, cette classe élevée, qui était la tête de la démocratie et, à proprement parler, l'aristocratie du tiersétat, est dépossédée à son tour de la puissance, et elle n'a point le temps d'émigrer ou de fuir; elle périt sur les cchalauds. L'esprit démocratique

débordé reconnaît un maître: c'est l'esprit démagogique, l'esprit révolutionnaire qui règne sans entraves.

Voyez-le renverser tous les fondemens de l'ordre social. Le passé de la patrie, il le mène à l'échafaud dans la personne de son roi; les supériorités naturelles ou acquises qui sont la gloire et la force des états, il les abat à coups de hache et tient la guillotine en permanence pour hâter le succès de l'oeuvre. Au droit, il substitue l'insurrection , les piques, la lanterne, la mort , partout la mort. Lesdissidens,il les extermine. La religion, il écrase V infâme, suivant le vœu des philosophes, et l'écrase sans remords sous les roues du tombereau homicide. La propriété, il la broie comme sous le pilon; il applique la confiscation, comme il fait la mort, à des classes entières, à l'élite entière de la grande famille. Et le peuple gorgé de ce butin pris sur les siècles, le peuple par sa misère égale ses crimes. H meurt de faim et de désespoir dans ce pactole qu'il a conquis; il est contraint d'aller, tout ivre de sang, tout insensé d'anarchie, adorer la Raison pour retrouver des dieux; il étonne le monde de ce que peut l'abandon des prii)cipes constitutifs de l'ordre social. L'ilote ivre de Sparte, pâlit auprès de cet orphelin parricide, de ce fanatique qui ne croit point, de cet

homme qui veut être libre et n'a rien respecté au ciel ni sur la terre, qui parle d'égalité et proscrit les ilhistralions, la vertu , le génie , la gloire. On s'est beaucoup demandé pourquoi les Romains avaient leurs saturnales. On a prétendu que c'était une pensée d'humanité , un dédommagement donné à l'esclave des ennuis de sa longue servitude. Non! Le dédommagement eût été cruel, puisqu'il n'aurait duré qu'un jour, et qu'il risquait d'empoisonner toute la vie. La vraie pensée devait être de faiio voir ce que serait la puissance en des mains impropres à l'exercer. Le législateur espéra ainsi rendre cher et sacré à tous les Romains le joug des moeurs et celui des lois régnantes.

Voilà la suite des flùts. Maintenant, où furent les causes? comment se consomma, d'abord au sein de la société toute entière, et ensuite au sein de la démocratie triomphante, cet ostracisme sanglant de leur plus saine élite?

L'assemblée constituante a laissé des leçons éternelles. Jamais plus grand spectacle ne s'offrit au monde: d'un côté Maury et Cazalès défendant pied à pied, à la tête de la noblesse et du clergé de France, cette vieille France qui s'écroulait; de l'autre, la phalange des Clermont-Tonnerre , des Talleyrand, des Mounier , des Malouet, des Lafayette, des Bailly, des Lameth, desSyèyes,

des Duport, des Barnave , des Boissy-d'Anglas, des Lanjuinais, des Touret, des Volney , par dessus tout des Mirabeau, l'élite enfin de la nation française et de toutes les nations, d'accord sur la résolution d'appuyer la monarchie à des institutions nouvelles. Hé bien, tant de beaux génies, tant d'âmes généreuses échouèrent dans ces tentatives violentes , de tout détruire et de tout refaire en un jour; de renverser jusques à ses bases l'ordre social qui était debout, pour en bâtir un nouveau avec des décombres; de fonder leurs lois avec l'assistance de la multitude soulevée, etderendre leur ouvrage respectable aux hommes après n'avoir montré eux-mêmes nul respect pour l'autorité des siècles ; de maintenir la royauté en abaitant autour d'elle tout appui; de constituer aux mains d'une seule assemblée l'arsenal de toutes les forces de l'empire, et au sein des masses le dépôt de toutes ses lois; de créer enfin !a démocratie en lui mettant au front une couroinie, et d'établir la liberté sur de tels fondemens ! C'étaient autant d'entreprises surhumaines. La fortune le leur apprit bientôt. Ces nobles cœurs se brisèrent au spectacle du mal qu'ils avaient fait à leur pays; ces génies puissans s'étonnèrent d'avoir été si funestes: ils eussent voulu n'avoir été qu'inutiles.

Tout le monde a dit combien cette illustre assemblée fut éclatante en talens et en vertus. Sa tribune est la plus haute peut-être qu'il y ait eu dans l'univers. Il y a été promulgué, comme du haut d'un Sinaï, au milieu des foudres et des tonnerres, des maximes qui sont la loi nouvelle du genre humain. Mais ce qu'on n'a pas dit, ce qu'on n'a pas recherché, c'est d'où vient toute cette gloire, d'où viennent toutes ces fautes. Sans doute, les fautes appartiennent beaucoup à l'état de la société , à la direction des esprits , à l'universelle ignorance des élémens nécessaires d'un gouvernement libre, à la lutte animée des divers ordres, à cette mauvaise éducation de la monarchie absolue, qui n'avait pas enseigné, pendant un demi-siècle, à craindre la licence dans les lois, alors qu'elle-même professait la licence dans les mœurs et la propageait dans les esprits. Mais , assurément, il faut par dessus tout accuser ces six cents membres du Tiers, nouveaux aux affaires, animés de ressenîimens jaloux, pressés, à leur propre insu, de se veiiger d'une longue impuissance par des destructions soudaines, et d'une longue infériorité par un rapide nivellement! On ne regarde jamais , dans les assemblées , que les chefsquiremplissent la tribune. Il faut voirie troupeau qui remplit les bancs. Lît est l'instinct qui

meut, la volonté qui pousse, In force qui prononce. Par le doublement du Tiers, la royauté avait renversé la constitution antique et appelé la démocratie à l'empire.

Mais l'éloquence, mais le génie, mais la gloire en un mot, à quoi tout cela tint-il ? Incontestablement, à celte cause unique que l'assemblée était la représentation , sinon prudemment ordonnée , du moins vraie et complète de la France; à ce qu'elle réunissait dans son sein, l'élite véritable de la nation ; à ce que toutes les supériorités y furent conviées comme tous les intérêts; à ce que le génie national y parut dans tout ce que la monarchie avait de grand et de renommé. Si ce ne fut point assez la tète de la France qui mena la France, du moinscefutelle qui représenta pour cegrand corps.

De cette double cause de grandeur et de témérité , veut - on une preuve ? Supprimez les deux premiers ordres d'alors; croyez-vous n'enlever que la milice altière qui combattait derrière Maury et Cazalès? Point ; vous enlevez au parti des idées nouvelles, Mathieu de Montmorency, Talleyrand-Périgord, Clermont-Tonnerre, LallyïoUendal, Liancourt, l'abbé Syèyes, l'abbé Grégoire, Duport, les deux Lameth , le duc d'Orléans , enfin les princes de la révolution , Lafayette et Mirabeau !

A part les noms illustres , supprimez dans l'assemblée le contre-poids de l'aristocratie ancienne. Laissez le Tiers, seul maître de la France, seul aux prises avec une révolution, ayant à la museler sans secours ou à la précipiter sans obstacle. A quelles tentations, à quelles extrémités , livré ainsi à lui-même, n eût-il pas été emporté d'abord? Ce qu'il eût fait, les deux années qui suivirent nous le révèlent.

L'assemblée législative laisse échapper en même temps la puissance et la renommée. Elle a renversé le trône, et ces grands coups ne lui ont pas valu la gloire. Pourquoi les a-t-elle frappés? Pourquoi ont-ils été stériles pour elle, et brillet-elled'un si faible éclat? C'est qu'elle n'était, de la France, qu'une image incomplète, qu'un torse mutilé; tous les partis ne siégeaient pas dans son sein, tous les intérêts n'y avaient point leurs représentans et leurs défenseurs. D'un autre côté , la puissance publique était descendue d'un échelon : et dès lors l'influence qui domina le pays, la passion qui maitrisa les pouvoirs, la force qui les assista, d'où serait-elle venue, sinon d'une zone, où le penchant naturel est le renversement, où le génie est la destruction, où la politique est la force, et partant la tyrannie. La tyrannie, disje; aussi l'histoire de la démocratie, dans tout l'uni-

vers , se réduit-c41e à ces deux phases : l'exercer ou la subir.

Une (ois vaincue et dévastée la ré2;ion sociale où réside le dépôt des lumières, de l'opinion, de la conscience publiques, voyez ce qui resta de la • liberté : une grande profanation et une cruelle méprise.

I^a convention , jusqu'au or mai, a une tribune encore. Elle compte dans ses rangs les Vergniaud, les Guadet , les Gensonné, les Isnard , cette Gironde éloquente qu'elle a reçue de la législative et qu'elle brûle de passer aux échafauds. Comment fait-elle pour les réfuter? L'insurrection prend séance, escalade la tribune , gourme le talent, saisit au collet le courage, trouve plus simple de jeter bas ses adversaires que de les entendre, et plus facile, comme Lanjuinals le dit si bien, de les assommer que de leur répondre. Mis au monde pour exercer les pleins pouvoirs de la multitude , le sénat populaire se distinguait encore de la multitude par tous ces hommes qui avaient dans l'esprit ime autre liberté cpie le nivellement, et dans le cœur une autre politique que la vengeance. Derniers représentans de l'indépendance des opinions, ils ne trempaient qu'à regret dans le crime. Derniers dépositaires de la parole, ils ne cédaient pas sans

protestations à la violence brutale. La convention les rejette de son sein: elle les livre à la furie populaire; et, à dater de ce jour, il se fait silence dans son enceinte, comme dans le forum quand la démocratie romaine eut vaincu. On ne parle plus qu'aux cordeliers pour dénoncer, et aux jacobins pour proscrire. La convention a cessé d'être une assemblée représentative qui discute : c'est une cour étoilée qui frappe. La France, avec sa liberté révolutionnaire , est arrivée au silence comme au deuil des tombeaux. La liberté de la presse s'évanouit avec celle de la tribune. Le malheureux Camille Desmoulius a cru que les membres de ce corps qui régnait sur la France , ceux au moins cjui venaient de condamner le tj^ ran Louis XVI, étaient en droit de faire de l'opposition contre les tyrans subalternes du jour, contre un Lebon et un Carrier: point; le régicide ne dispense pas de la servitude. Sa tête tombe, parce que sa main a écrit. Les intérêts, les talens, les partis aux prises ont perdu jusqu'au dernier vestige de ces arènes indépendantes que l'ère de 1789 avait promises à la France , et qui constituent la liberté. 1! n'y a plus de luttes d'opinion qu'entre la voix de Marat demandant toujours des victimes, et le poignard de Charlotte Corday qui lui répond. C'est alors que brillent,

l'injure à la bouclie et la hache à la main, les Saint- Just, les Barrère , les Robespierre enfin , tous ces monstres dont on s'est mis depuis quelques années à célébrer le génie. Ah ! il y a plus homme de génie qu'eux tous : c'est le bourreau !

Le malheur de la démocratie est ce perpétuel entraînement à substituer la force à la loi , à trancher tous les différends par le glaive, à compter le nombre pour le droit et la justice? Et accepte-t-on, pour vider les débats des opinions et des partis, un autre glaive cjue la parole , un autre champ de bataille que la tribune, un autre jugement de Dieu que le succès de discussions sans entraves, la liberté n'est plus. Quand madame Roland marcha , poussée par la furie populaire, vers l'échafaud où Marie- Antoinette avait porté sa tète sacrée, elle dut se rappeler qu'elle avait trouvé tout simple, une année auparavant, que la furie j)opulaire, se levant contre une constitution entourée des sermens de la France, chassât Marie-Antoinette, avec toute sa race , d'un trône gardé par l'autorité des lois nouvelles en même temps que par huit siècles assis sur ses degrés.

Certes , la terreur fut giande justicière , et glace à la haine des factions pour leurs chefs dissidens, il en sera toujous ainsi. Elle promena son glaive impiloyab'c sur toutes les tètes qui

avaient invoqué le règne de la force , qui avaient mis, à la place de la liberté, la guerre et son ivresse. Les Chabot comme les Camille Desnioulins, lesBarbaroux comme les Dan ton, vinrent expier leur faute sur l'autel sanglant , et les sacrificateurs ne furent pas épargnés par la vindicte du ciel. La terreur en expirant se replia sur ses auteurs, sur Robespierre et ses complices; elle les dévora. Si Louis XVI, qui avait ouvert, comme un roi , cette marche lugubre, avait aussi expié des fautes , ce n'étaient pas les siennes du moins: c'étaient celles de la royauté absolue, celles de ses pères. Aussi demanda-t-il en vain que son sang ne retombât point sur la France. La prière du fils de Saint-Louis ne fut pas exaucée: tout son sang devait retomber sur la France.

Je sais quelles explications ont été données aux attentats et aux folies de cette ère de sang. On a fait de l'échafaud un champ de bataille, de la terreur une guerre défensive, et sans décorer ces affreuses vindictes dit nom de justice , on les a inaugurées sous celui de nécessité. C'est une excuse, trouvée après coup par des hommes d'esprit et de cœur, qui, se laissant prendre à cette perpétuelle confusion des mots de démocratie et de libeité, se sont crus obligés de justifier à tout prix la première, pour l'honneur de la seconde. Leurs

commentaires sont tons des anachronismes. Ce n'est pas pour parer ù des périls que Ja révolution a assouvi ses fureurs, et certes le moyen eût été mal choisi. C'est pour obéir à ses instincts grossiers ; c'est parce qu'elle était le suffrage universel en action, voilà tout. Car si elle tua le prince que l'assemblée constituante avait par décret, surnommé le restaurateur de la liberté, ce fut quand elle venait de vaincre la coalition , de conquérir la Belgique , d'emporter Mayence , de prendre Francfort et de faire trembler l'Allemagne. Ce fut au contraire cet attentat qui ranima la coalition , souleva la Vendée, la Bretagne, le midi, Lyon enfin, et mit la révolution à deux doigts de sa perte. Elle aurait péri par ses crimes, si elle avait pu périr.

Mais elle était invincible; ce qui faisait sa tyrannie et ses spoliations, faisait aussi sa force. Elle avait les masses avec elle; ces masses furent héroïques contre l'étranger. Elles enfantèrent les armées, les capitaines, les victoires; aussi ne servirait-il de rien aujourd'hui d'accuser l'origine de la société nouvelle, de lui objecter les méfaits qui veillèrent sur sa naissance. 11 en est des révolutions comme des enfans des barbares qu'on livrait au cours des fleuves pour les éprouver, et n'avouer que ceux qui résistaient aux flots. Elle

a résisté à toutes les tempêtes. Telle est sa nature, qu'elle a revêtu d'une insurmontable puissance tous les gouvernemens créés ou reconnus par elle , soit qu'elle se chargeât elle-même de se régir sous l'ombre d'un comité de salut public , soit qu'elle ceignît avec le plus grand de ses fils le bandeau des rois, et poursuivît les restes des projets de Pilnitz dans toutes les capitales et sur tous les trônes. Et si l'Europe finit par prendre sur les armes françaises une revanche terrible, les intérêts nouveaux n'étaient plus en question depuis long-temps. Ils avaient depuis long-temps assuré leurs conquêtes. L'Europe à Campo-Formio, à Amiens, partout, les avait reconnus sans retour. Plus tard, ce fut l'esprit militaire, l'esprit de conquête , Napoléon en personne , Napoléon seul qui succomba. De tout cet assaut de principes, de toute cette guerre commencée au nom de la liberté et de l'égalité, il n'était resté qu'un duel de rois.

Au dedans, il restait de cette tempête effroyable la division des propriétés, une nouvelle loi civile et l'égalité devant la loi; biens immenses qui avaient besoin d'être fécondés , qui attendaient un soleil pour produire des moissons de liberté. Ce soleil , quel.était-il ? la fin de nos désordres ; le retour à la justice; la réconciliation des deux

Frances divorcées pour leur commun malheur. Et les termes du pacte nouveau devaient être faciles à trouver, puisque deux choses demeuraient également constantes; c'est que l'ancienne aristocratie, l'Europe, le monde étaient impuissans pour détruire l'ordre nouveau, comme l'ordre nouveau pour enfanter des institutions libres.

Ses conquêtes matérielles terminées, la révolution se reconnut, sous la longue épreuve des misères publiques , incapable du pouvoir comme de la liberté. Elle eut horreur d'elle-même, elle se chercha un maître. La France fatiguée, comme Tacite le dit de Rome, après le règne des triumvirs, se réfugia sous les lois d'un despote. Napoléon rendit ce service immense, de former dans le chaos de la société bouleversée, un gouvernement fondé sur les seules maximes que puisse accepter une nation généreuse et policée. Il prit la propriété pour point d'appui, et les supériorités de toute nature pour remparls. Il n'eut qu'un soin, afin d'assurer sa grandeur et celle de l'empire; ce fut de convoquer dans ses conseils tous les talens, dans sa cour toutes les illustrations , dans ses camps tous les courages. Les Larochejacquelin lui paraissaient bons pour se faire écharper sous nos aigles aux champs de la Moskowa. A ces conditions, l'ordre renaît €t

( 93 ) nous sommes le grand peuple. Mais nos cliâtimens ne sont pas finis : l'ordre n'est venu qu'avec le despotisme. Nos cliâtimens touchent à leur terme : le despotisme vient avec la gloire.

Quand la société aura repris son assiette et ses lois; quand nous nous serons rendus, à l'école de toutes les adversités, dignes de destins meilleurs, quand la grande famille sera réunie sous un même drapeau, la liberté reparaîtra par la Charte sur la terre de France, et la gloire y restera. Elle aura d'autres champs de bataille où brilleront d'autres Bessières et d'autres Masséna , où le génie de la France fera aussi d'immenses conquêtes; et celleslà ne nous seront plus ravies : ce seront des conquêtes de civilisation, des conquêtes pacifiques et fécondes. Nous aurons pour champ d'honneur la double tribune sortie de dessous les traces effacées de nos crimes et la poussière de nos victoires. Le trône de Napoléon, en se brisant, devait suffire à faire de ses vastes débris des trônes pour la liberté à côté de celui des rois.

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