‹ Seize morceaux de littératureChapitre 11 sur 17 · ENCELADE · texte numérisé non relu

ENCELADE

respect ici n'a jamais quémandé ! C'est, non pas un mendiant, mais un homme de lettres... oui, trop irrévérencieux éplièbe, oui, par Phoïbos-Apollo le phaéton du radieux Quadrige ! un nourrisson des Muses, un poète grec et latin d'origine celtique, un barde, un vatès, un aède foudroyé pour avoir, ainsi que les Titans, tenté d'escalader les nues où trône Zeus, et, si je m'appelle Auguste Xénophon Yllotti de Ker- Far, Armorique, voici le surnom que j'ai conquis : Encelade I » Ayant ainsi parlé, ce vaincu que ni l'adversité ni la misère n'avaient dompté, me planta là sans daigner me serrer la dextre ni me pardonner mon erreur, et, courroucé, s'éloignant à la hâte de la statue prestigieuse de la prophétesse qu'il avait saluée si familièrement, il se perdit dans les brouillards du soir en scandant d'une voix de stentor des vers tra^ giques de Sophocle et d'Eschyle, ses célèbres égaux à lui, génie inconnu...

Camparnaud, avril 18G3.

Taureau de Haras

(BdiH-fortes a la plume

D'après Troyon

A Eugène Ledrain

Taureau de Haras

e Maure !... Il jouissait , cet étalon de la plus pure race bovine et dénommé de la sorte à couse de sa robe brune à reflets rougeâtres, d'une réputation vraiment extraordinaire quoique fort méritée, et les vachers de la région, à plus de vingt-cinq lieues à la ronde ne voulaient que

lui pour couvrir leurs bêtes à cornes, car s'entredisaient-ils, ce «■ provigneur, n'en ratait pas une seule et les servait toutes à souhait. » Aussi quand il tomba malade et fut obligé de garder l'étable, le haras chôma- t-il. On venait lui rendre visite de toutes parts et l'on s'apitoyait sur son sort en le voyant se tordre sur sa fangeuse litière, en butte à des coliques ainsi qu'à des spasmes presque continus qui déconcertaient les vétérinaires autant que les empiriques de la contrée, et, du matin au soir, sans cesse, autour de lui bruissaient des plaintes et des soupirs, un strident concert de lamentations. « A peine âgé de cinq à six ans et le voilà caduc ; il n'a pas de chance ! » . En dépit de tant de fâcheux pronostics, il s'en tira cependant et, certain matin de mai, dès que la lune et les étoiles commencèrent à blêmir, aux premières clartés crépusculaires, le valet de la monte lui ayant passé doucement, tout doucement, un chevêtre au cou, l'aida de son mieux à se lever et l'ayant conduit au beau milieu de la prairie, il l'y laissa. « Broute ici, s'il te plaît, à ton aise et rumines -y» . Des pâtres, avec leurs chiens à la fourrure crépue, qui poussaient un troupeau mêlé de chèvres et de moutons vers ces parages, et quelques bûcherons se rendant en un pacage prochain aperçurent le gars en sabots qui se retirait en chantonnant, et le hélèrent : « Il est donc ressuscité, ton bruneau chéri ? » « Mais oui, le voilà ! » Très faible encore, l'animal en convalescence frémissait sur ses jarrets amaigris ; sa langue pâle, presque blanche parcourait lentement son mufle où gluaient quelques filets de morve et, tout grumelé, son poil suintait. Après avoir avidement flairé les

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