‹ Seize morceaux de littératureChapitre 12 sur 17 · TAUREAU DE HARAS · texte numérisé non relu

TAUREAU DE HARAS

rosées au ro raies, il secoua son fanon, et de sa gorge jaillit un beuglement plaintif auquel répondirent aussitôt les vaches d'alentour sevrées de lui depuis si longtemps, ensuite il s'accroupit contre le tronc d'un châtaignier, les cornes tournées vers le levant. Tour à tour, les courbant et les faisant onduler sous elle, une fraîche bise courait à travers un océan d'herbages au-dessus desquels planaient des vols furtifs ; ici, là, partout des rumeurs latentes et profondes s'épandaient sous bois, et la Veyre d'Aveyron, roulant ses cailloux grisâtres, chantait une mélopée à laquelle se mêlaient parfois les fantasques sifflements des loriots ou des merles et les arpèges mélodiques des rossignols. Sautillant de ci de là par la campagne, se posant tantôt sur les souches difformes qui confondaient leur mobiles ramures, tantôt sur les branches des ormes et des saules s'allongeant avec des gestes humains, tantôt sur les mottes de terre soulevées naguère par les charrues et qui bosselaient les sillons, des pies jacassaient avec allégresse et mille rouge-gorges se querellaient entre eux. En plein azur, des bandes de corbeaux et des troupes de corneilles descendaient lourdement du haut des crêtes rocheuses à peine visibles à l'horizon ; des bergeronnettes tremblaient à la pointe des orties ; à droite, à gauche, le long des haies épineuses, sous les toits inclinés des chaumières, parmi les routes désertes, au bord des sentiers, en tous lieux et de tous côtés, les friquets, innombrables, voletaient, ramageant. A cette heure, en pleins champs, tout avait son langage : du brin d'herbe aux masses calcaires qui se dégageaient peu à peu <!<•< ombres fuyantes de la nuit. « Ha! Grâces à Dieu, soupira

debout sur un tertre une pastoure entourée de dindons gloussant et d'oies cancannant, aujourd'hui, nous avons une riche matinée. » Impassible et rigide comme une figure de granit, la brute écoutait, très attentive, et ses jeux intelligents di:-aient qu'il admirait à la fois le réveil des choses et des êtres autant que la majesté du spectacle cosmique. A plusieurs reprises, comme pour interroger les nues, la terre et les eaux ambiantes, il leva, ce grand brau, sa lace imposante vers un massif de chênes que l'aube plus aiguë pénétrait sans trêve et d'où sortaient à chaque instant des voix inarticulées et mystérieuses, puis il considéra religieusement les collines lointaines qu'abandonnait enfin la brume nocturne, et les hétraies séculaires où se désagrégeaient d'épais nuages couleur de suie et de rouille. Un manoir féodal érigeait au loin ses créneaux chenus où grimpaient en tumulte la saxifrage et le lierre, ainsi que ses vieilles murailles grises percées de meurtrières et laissant voir à travers ces fentes longitudinales des pans énormes de ciel. Soudain, une projection lumineuse troua l'atmosphère et, dans l'étendue, apparurent distincts les ravins, les monts, les vallées, les torrents, les étangs, les forêts, les pièces de maïs et de blé, les houblonnières, les vignes, les sainfoins et les colzas, les beautés agrestes et fluviales, toutes les éternelles splendeurs de la mère mamelue. Dardés et frappant droit sur les arêtes d'une roche basaltique, les premiers rayons de l'astre impair y fomentèrent un incendie, qui bientôt en rejaillit en tous sens à travers mille obscures frondaisons se balançant sur leurs tiges en grondant comme des houles, et les éclaira ; le gris bleu de

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