‹ Seize morceaux de littératureChapitre 15 sur 17 · UN FORGERON SE PEND DANS SON ATELIER · texte numérisé non relu

UN FORGERON SE PEND DANS SON ATELIER

de bois accroché dans un angle : « Hijo mio, Cara mia, Dios mio, Ella, Ella!...» Ces mots revenaient sans cesse à ses lèvres et résonnaient dans la nuit opaque dont il était enveloppé. Bientôt, silencieux et formidable, il se redressa. Rôdant à travers mille obstacles, il s'empara d'un marteau, chercha quelque temps en vain à tâtons sur un bahut, un fort clou préparé depuis la veille. Ayant fini par le trouver, il l'enfonça solidement en l'une des parois, y assujettit l'extrémité d'un tortis de chanvre et sauta à bas d'une cadière dépaillée sur laquelle il s'était tenu pour opérer ainsi ; puis ses doigts travaillèrent, rapides et sûrs ; il eut vite fait un nœud coulant. Quelques escarbilles mal étouffées projetaient dans l'atelier une sinistre éclaircie ; son bras droit s'allongea sans hésiter dans une excavation de la muraille, vers une bouteille de deux litres pleine d'alcool. 11 but à même le goulot et, quand il eut étanché sa soif, il poussa un hoquet, lequel fut suivi d'un atroce blasphème. Après quoi taciturne, inerte, il songea. Tout à coup: Acabemos! gronda-t-il, et, s'étant hissé sur l'escabelle, il se passa la corde autour du cou et s'élança repoussant du pied la chaise... Un jet de flamme ondula au-dessus des fourneaux et toutes les choses contenues en cet habitacle s'enlevèrent vigoureusement dans la pénombre : des blocs de fonte gisaient sur le sol ; les murs soutenaient des barres de fer étrangement enchevêtrées; des bigornes, des pinces, des tenailles reluisaient, éparses ; coudée, la forge dominait treize enclumes, naguère sonores, muettes à cette heure et le soufflet exhala plaintivement les bulles d'air qu'il renfermait encore; aussitôt les rais des braises, ravivés pour un

instant, divergèrent, et tout objet, même le moindre, prit, pendant quelques minutes, un extraordinaire relief : ici, c'étaient des sabots, en tas ; des tabliers de peaux tannées, appendus par des courroies à de frustes patères; là, des cruches fêlées où les fèvres plongent, avant de lés marteler, les tiges de fer incandescentes ; d'un côté surgissaient des briques calcinées, de l'autre des sarments de vigne avec des paquets d'étoupes ; à toutes les solives du plafond grimaçaient des fers rongés de rouille, verdis par le salpêtre, et mille engins difformes; delà poutre maîtresse descendait une main métallique serrant des torches de résine ; en tous les coins miroitaient des tessons de verre ; une table où. des quincailles de toutes formes et de tous calibres étaient agglomérées avait jailli, brusquement éclairée, du fond des épaisses ténèbres ; à droite, à gauche, un peu partout, sur les murailles noircies de fumée et ravagées par l'action continuelle du feu pullulaient des dessins, des maximes, des proverbes, des stances, des couplets, des inscriptions grossières ou baroques ; épées et crosses, casques et mitres, cuirasses et frocs, outils d'église et de guerre, faces de moines et profils de capitaines ou de toreros y étaient en nombre, et nombreuse aussi cette légende : Di choso aquel que air 'ni a penas y amores! Audessus d'une porte à vitres, entre deux estampes naïvement enluminées : /os amantes de Terruel y el cid Rodrigo de Vivar, éclatait un portrait en pied, qui, si brutalement brossé qu'il fût, devait, c'était criant, ressembler, et beaucoup à l'original : académie de femme aux lèvres charnues, à la crinière abondante et brune, aux yeux hardis et pleins de pro-

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