BOUT DE MARQUISE *L
quoi, pourquoi, malgré moi, vous ai-je déplu? Durant cette inoubliable promenade à laquelle vous m'aviez convié, je comprimais les battements de mon cœur, imposais silence à ma langue qui brûlait d'exprimer ce qu'il ressentait auprès de vous. Est-ce ma faute s'il se mit de lui-même à l'unisson du vôtre qui parlait à votre insu peut-être? Ah! je crus mourir en ce berceau d'hyerre quand vos doigts serrèrent les miens et que vous appelâtes mes lèvres sur les vôtres. Serait-il possible que je fusse puni de mon obéissance et qu'elle ne m'eût mérité que votre courroux* Un mot, un seul et j'accours me jeter à vos genoux, ô ma reine, afin d'obtenir de vous le pardon que j'attends avec l'espérance qu'il me sera permis à l'avenir de partager vos transports et vos joies sans encourir votre disgrâce. Ayez souci des maux que je souffre pour m'être trop empressé de céder à vos vœux, surtout celui qui m'a valu l'ivresse la plus pure de ma vie, et dites-moi vite, je vous en supplie et conjure, que mon châtiment n'a que trop duré. Baiser vos pieds et m'en tenir là, j'y consens, et pour autant de temps que vous le souhaiterez vous-même; oui, mais ne comptez point sur ma contrainte, si vous daignez m'accorder tôt ou tard une faveur plus haute et pareille à celle dont vous m'avez jugé digne au fond du bocage privé, naguère. O divine enchanteresse! ô vous pour qui je soupire et respire ici-bas, adorateur à la fois si heureux et si infortuné, songez que la plus barbare des maîtresses ne saurait exiger un sacrifice tel de son amant et qu'il est des cas où la docilité de l'esclave deviendrait de l'ingratitude envers la souveraine. Il dépend de vous, ah! de vous seule, je le jure,
que dès aujourd'hui le cours de mes larmes s'accélère ou se ralentisse à l'instant... » Très émue, elle écoute son cœur et regarde en son âme. Oh ! les jolis mots qu'elle entend susurrer à son oreille et les jolies choses qu'elle découvre en son sein! Afin de ne voir qu'en soi-même, amoureusement et lentement, elle clôt ses yeux en qui nagent des larmes délicieuses ; eu se rouvrant, ils s'allongent, s'allongent vers l'ombreux bassin aux étroites margelles de paros incrustées de lazulites et de calcédoines en mosaïque où plus éclatants que le lys des vallons et l'asphodèle des montagnes s'ébattent des cygnes : la queue haute et tout épanouie, les ailes palpitantes, le col gracieusement recourbé, de concert, ils ondulent, flottent, avancent, reculent, se précipitent, se fuient, se rejoignent et s'entrelacent ; parfois ils s'isolent, demi-pâmés, et l'hymen les accompagne... Elle sourit avec candeur, elle soupire sans malice ; son teint s'est coloré, ses lèvres d'un si vif incarnat sont tout humides ; sur son coude penchée, elle applaudit au jeu des oiseaux aquatiques, tandis qu'un bichon familier jappant, trépignant les volants et les bouffettes de sa jupe merveilleuse où de minuscules Hébés versent le nectar à des Olympiens presque invisibles au milieu de la lueur irradiante des nues, tire, tire le ruban dénoué d'une jarretière couleur d'azur... Heureuse, elle se délecte, et d'aise elle se meurt. Une lumière indiscrète éclaire le duvet de sa nuque où se tamise la lumière, et coule à travers les ors de ses tresses blondes. Exquise amante !... elle veut parler, mais ne peut; et renversée, paresseuse, indolente, elle lorgne les murs du château. Décorés de fresques galantes, ils racontent les