‹ Seize morceaux de littératureChapitre 7 sur 17 · OUAILLES & PATRE NORMANDS · texte numérisé non relu

OUAILLES & PATRE NORMANDS

comme un fer de lance. Un, deux, trois, quatre, cinq coups retentirent et puis un autre qui vibra plus de cinq minutes en l'air ambiant et désert. Oui, six heures ; il était six heures et le soleil, qui, depuis assez longtemps déclinait avec rapidité, toucha tout à coup à cette ligne incertaine de l'horizon qui confusément délimite le ciel, la terre et l'eau. Quelques instants encore et le grand astre qui s'enfonçait peu à peu dans l'abîme, ainsi qu'un bloc de fonte incandescent, y sombrerait tout entier et le crépuscule aussitôt s'étendrait, tel un voile de deuil, à travers les monts et les plaines. A demi perdues dans les sentes sinueuses d'alentour où jamais un rossignol ne chanta, force vaches abandonnaient les pâturages et regagnaient à la queue leu-leu leurs étables. Il était temps aussi pour tous de retourner au bercail. Le pâtre, qui s'était assis, siffla, se leva, saisit sa houlette, un long pal de cornouiller, puis la brandit, et son camarade au fin museau, son auxiliaire, à ce signal bien connu rassembla les bêtes étiques qui rôdaient autour de lui, moribondes, sur les cimes dont les brises marines avaient rasé, courbé les buissons. Elles en dévalèrent, non pas bondissantes ainsi que naguère, mais mornes et les prunelles quasiment éteintes, en frissonnant sur leurs gigues énervée-, et s'engagèrent, tantôt précédées, tantôt flanquées du vigilant aboyeur, leur guide, et suivies du pastour en peine qui marchait le front bas, en une irrégulière et longue allée d'arbustes sauvages que bornait un amas de huttes branlantes, la plupart bâties de terre grasse et de paille hachée. A mi-chemin, les deux plus vieilles de la bande s'abattirenl pour ne plus se relever^ ei tout près du but une

troisième chancela, trébucha, se renversa, battit des jambes en râlant et mourut. Tout aux portes clu hameau, la dernière accompagnée de son agnelet, se laissa prendre par lui les pis et, dès qu'il eut aspiré les rares gouttes de lait qu'elle avait encore dans ses mamelles, elle défaillit et, plaintive, elle gémit très doucement et s'affaissa. Juste, à ce moment-là, d'une venelle tortueuse ourlée de quelques maisonnettes à pignons, tapissées de lierre, et dont une foule de charrues, de herses et de rouleaux encombraient les façades sur les linteaux desquelles avaient été gravés des millésimes indiquant l'an, le mois et le jour où chacune d'elle avait été construite, sortait une femme entre deux âges et de qui la chevelure blond-paille se confondait avec les étoupes de chanvre ou de lin enroulées autour delà quenouille qu'elle filait. En ses yeux bleu clair de pervenche, une inquiétude errait, et difficilement contenue, une grosse larme diamantait les cils de ses paupières qui s'étaient gonflées sans doute en de longues insomnies. Aussitôt qu'elle se fut approchée de son mari dont les narines aspiraient machinalement l'odeur acre des varechs répandue dans l'espace, il lui montra, silencieux, l'unique reliquat de la belle troupe bêlante si florissante une ou deux semaines avant que cette espèce de peste qui régnait dans le pavs l'eût attaquée, ensuite décimée et finalement exterminée. Elle ne souffla mot, la sobre épouse de ce taciturne trop éprouvé, mais à défaut de leurs bouches, leurs prunelles se parlèrent, et ce qu'ils se dirent l'un à l'autre les secoua tant et tant que, simultanément, des pleurs coulèrent sur leurs joues, et toujours muets ainsi que des bornes, ils se regardèrent très

Page 1