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SON ART

Pour ce qui est d'amuser, il n'y a pas mal réussi. Il faut s'entendre. Rabelais n'a guère de ce que nous appelons particulièrement l'esprit. Le sien est gros. Ses calembours sont presque toujours insipides ; ses « thmèses », comme il dit (mots coupés en deux, queues de mots), parfaitement plates, ses coq-à-l'àne tellement dénués de toute signification qu'on se demande non seulement quel genre de sel il peut y avoir là, mais ce que c'est que cela, et quel plaisir un homme a pu trouver à mettre des mots dans un chapeau, à les secouer, et à les transcrire dans Tordre dans lequel ils en sortaient. Il y a, en ce genre, de» pages de Rabelais qui sont ébouriffantes de nullité. C'est là, si l'on veut, qu'est l'énigme.

A un degré au-dessus nous trouvons l'esprit de mot, ou plutôt le burlesque verbal, de caractère populaire et rustique. Il consiste, par exemple, dans les enfilades de mots qui riment entre eux avec un semblant de sens. Cela est assez stupide; mais il est incontestable que c'est d'un eiïet divertissant en France pour les oreilles des illettrés ; on retrouve ce procédé maintenant encore dans certains récitatifs de café chantant Rabelais avait

été paysan. Il s'en souvenait parfois quand iï écrivait ses folàtreries. 11 y a de l 'almanach forain dans le Pantagruel Ceci, parexemple, est absolument esprit de village français :« Sais-tu pourquoi, des poulets quilsprennent, jamaisles renards ne mangent le blanc ? — Non . Pourquoi ? — Parce qu'ils ne les font pas cuire, et que le blanc de poulet est rouge quand il est cru. » Voilà bien le piège tendu à l'enfant ou au nigaud, et le gros éclat de rire quand celui-ci y est tombé. C'est le type même de la plaisanterie maraîchère, etcelie-ci doit être un souvenir de Chinon. Tabarin plus tard sera plein de cet esprit-b quinemanque pas de saveur, du reste, pour les lecteurs au-dessous de douze ans. Lamoitié du livre de Rabelais est en dialogues, et la moitié des dialogues est faite de ce genre d esprit élémentaire.

Il a aussi quelquefois un genre d'esprit un peu laborieux et pénible, populaire encore, qui consiste à ajuster une histoire à un bon mot qu'elle amène, mv.U qu'elle amène malaisément parce que c'est pour le mot qu'elle a été faite. Telle l'anecdote de « petite pluie abat grand vent », que le lecteur voudra bien chercher tluimême, s'il tient à la connaître. Telle l'histoire des six pèlerins mangés en salade par Gargantua. Six pèlerins se cachant dans les laitues de Gargantua, sont accommodés en salade par le géant, entrent dans sa bouche, en sont retirés par lui, traversent à grand'peine une rivière qui est de son fait, tombent dans un piège à loups, s'en échappent... Voila des aventures bien compliquées où Ton sent un certain effort. Elles ont été prédites par David, nous dit-on à la fin : « Les hommes ont failli nous manger vivants... l'eau a failli nous engloutir... Notre âme a passé le torrent... Notre âme a été arrachée du filet des chasseurs. » Nous y voilà ; l'anecdote a été faite pour le texte, et c'est pour cela qu'elle était si compliquée, et un peu gauche. Il y a de ces tours de reins dans le comique populaire, surtout quand il

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s'exerce sur les choses d'église, et Rabelais n'est pas exempt de ce genre d'esprit un peu contourné et qui s'applique.

Mais il en a d'autre sorte. Il a d'abord tous les genres possibles de parodie, et il y est maître. D'abord son livre tout entier est une parodie. Comme les romanciers grecs ont tourné en vastes plaisanteries les livres de voyages extraordinaires qui circulaient au 11e siècle, comme l'Arioste a mis sur le ton comique et Cervantes sur le ton burlesque les romans de chevalerie du moyen âge, de même Ptabelais raille en les imitant et les récits de voyage un peu fabuleux qui étaient en vogue de son temps et que Montaigne a peut-être trop lus, et les romans de chevalerie encore en honneur et que Montaigne a tant méprisés. Il y a dans son livre une « Histoire véritable», un « Voyage de Charlemagne à Constantin ople », un « Roland furieux » et un « Don Quichotte » , moins les plus précieuses des qualités qui font le charme de ces deux derniers livres.

Cette parodie robuste et qui appuie circule dans le livre tout entier et se marque davantage à mesure qu'où avance. On sent Rabelais très dégoûté de l'imagination facile et de « l'extravagance aisée » de l'invention fantastique. Il faut remarquer cependant qu'il y a dans la parodie, comme dans l'ironie, dont la parodie est une des formes, un péril dont ne se tirent que ceux qui ont une bien rare légèreté de main. La parodie consiste à prendre les défauts des autres pour en faire éclater le ridicule. Mais il peut se faire qu'on les prend trop, - ou qu'on ne les prend si facilement que parce qu'on n'était pas sans les avoir, — ou qu'on s'y accoutume jusqu'à les aimer un peu, en telle sorte qu'on en arrive à ceci, quand on les raille, que c'est un peu de soi qu'on se moque. Rabelais rit de l'invention trop facile, il l'imite pour en rire, et il l'imite d'une façon un peu trop originale. Les voyages de Pantagruel sont uneparodie ;mais

il est quelquefois nécessaire, pour les trouver très piquants, d'être prévenu que c'en est une. Le ton général de l'ouvrage nous en avertit suffisamment ; mais la pointe d'humour, délicate et chatouillante, n'est pas toujours là pour nous le rappeler, comme il serait bon peut-être, au tournant de chaque. feuillet.

Rabelais a un autre genre de parodie où peut-être il réussit plus entièrement : c'est la parodie des idées générales. On sait assez dans chaque siècle, et peut-être particulièrement au nôtre, que l'homme est un animal essentiellement généralisateur. Il lai faut rattacher toujours une observation à une série d'observations, et une série d'observations à tout un système embrassant l'ensemble de toutes les choses qu'il croit connaître. S'il observe, par exemple, que son essence à lui est dans la volonté, il sera satisfait de voir la volonté partout et de considérer le monde entier comme une volonté qui agit ; ou, inversement, s'il croit voir dans le monde un système de phénomènes soumis à des lois fatales, il transportera le fatalisme de ce qui lui est extérieur à lui-même, et se considérera comme une succession de faits s'engendrant aveuglément les uns les autres ; — et toujours ou il modèlera le monde sur luimême ou lui-même sur le monde, dans une sorte de soif et d'avidité d'analogies et de concordances C'est là qu'est la source des idées générales, qui sont un des divertissements les plus bhers à l'humanité.

Rabelais a très bien aperçu cette tendance, et il charge Panurge, qui s'en acquitte avec beaucoup de verve, d'en faire la parodie. Panurge est un « debteur » relaps et un emprunteur impénitent. Il s'en excuse en s'en glorifiant, et il s'en glorifie parle procédé del'idée générale. — Debteur. Monsieur, mais non seulement c'est chose naturelle à l'homme et salutaire, mais remarquez, s'il vous plaît, que c'est chose conforme aux grandes lois de la nature. <r J ai estimé toute ma vie dettes être

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comme une connexion et colUgeance des cieux et terre, être par aventure cette grande âme de l'univers, laquelle toute chose vivifie. Un monde sans dettes 1 Entre les astres ne sera cours régulier quelconque. Jupiter, ne s'estimant debteur de Saturne, le déposera de sa sphère... La lune restera sanglante et ténébreuse. À quel propos lui départirait le soleil sa lumière?... Le soleil ne luira sur la terre... Entre les éléments ne sera permutation aucune; car l'un ne se reconnaîtra obligé à l'autre. De la terre ne sera fait eau; l'eau en l'air ne sera transmuée, de l'air ne sera fait le feu,... et de ce monde rien ne prêtant ne sera qu'une chiennerie. »

Voilàla parodie, et l'une des plus fines et des plus fortes qu'on ait imaginées. La fureur de généralisation y est saisie sur le vif; et cette sorte de chaleur que la généralisation donne au cerveau, à la parole, au geste quand elle s'empare de l'homme, ce galop rapide et emporté, dont, chevauchant sur elle, l'homme parcourt le monde entier en quelques instants, sont marqués ici des traits les plus justes, les plus vigoureux et les plus frappants. Souvenons-nous souvent de la généralisation de Panurge sur la créance universelle.

Une autre manière de parodie c'est le paradoxe. Le paradoxe c'est quelquefois une simple vérité qui a contre elle de n'être pas généralement admise. L'unité de Dieu a été un paradoxe ; la souveraineté du peuple a été un paradoxe. Mais ce n'est pas là paradoxe dans le vrai sens du mot. Il faudrait donner à cela un autre nom. C'est tout simplement une idée originale. — Le vrai paradoxe c'est une opinion fausse pour celui-là même qui la soutient, défendue avec vigueur et démontrée avec toutes les ressources d'une dialectique spécieuse; en telle sorte que, pour le définir bien, le paradoxe c'est la parodie de la logique. Il consiste à donner par la logique l'iliusion de la vérité, ou, et plus souvent, cette idée que la vérité n'est pas sûre, puisqu'on peut si faci-

lement en montrer l'ombre, ou l'image, ou le masque. C'est une arme terrible aux mains des sophistes, des sceptiques, ou simplement de ceux qui voient un danger à ce que les hommes soient trop convaincus de ce qu'ils croient et trop sûrs de posséder le vrai. Pour Rabelais c'est un peu cela, si Ton veut, et j'y consens à moitié ; mais c'est surtout un divertissement intellectuel où il s'amuse de tout son cœur et où il faut confesser qu'il réussit bien. C'est encore notre ami Panurge qui le plus souvent est le représentant du paradoxe dans Rabelais. C'est lui qui nous dira quelle est la vraie règle de bonnes vie et mœurs, laquelle est de « prendre argent d'avance, acheter cher, vendre bon marché, brûler grosses souches pour la vente des cendres, et manger son blé en herbe ». Car ce n'est là autre chose que pratique des quatre vertus principales, qui sont Prudence, Justice, Force et Tempérance. C'est Prudence de «prendre argent d'avance ; car on ne sait si le monde durera encore trois ans « ; c'est Justice « d'acheter cher à crédit, et de vendre bon marché au comptant », et chacun sait que Caton voulait que le bon père de famille fût vendeur perpétuel. Et c'est Tempérance de manger son blé en herbe, « comme font les bons ermites qui ne vivent que de salades et de racines, et s'émancipent des appétits sensuels. » Voilà de bonnes raisons Ce sont petits prestiges de dialectique à l'usage des écoliers qui ont beaucoup argumenté en baralipton.

Ajouterai-je pour mémoire que Rabelais n'a pas négligé, comme c'est un peu son défaut de ne mépriser rien, ce genre de parodie un peu bas qui consiste à « travestir » les inventions d'un ouvrage d'art sérieux et célèbre ? Nous trouvons chez lui, souvent, des épisodes, ordinairement courts, qui sont des morceaux de l'antiquité classique retournés pour ainsi dire, et renversés. Le plus long, qui n'est pas très bon, est la descente aux Enfers de maître Epistémon. Il faut remarquer, du

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reste, que ce genre de parodies est très répandu et comme consacré et traditionnel au xvie siècle. ïl y a une descente aux Enfers jusque dans le très grave Jean Le Maire de Belges, que précisément Rabelais n'a pas oublié démettre à son tour,avec honneur du reste, dans le sien.

Voilà les principales formes de ce qu'on peut appeler l'esprit de Rabelais ; mais en vérité cet esprit, qui est réel, ne se définit guère et ne se décompose point. Il est surtout fait de bonne humeur, et la bonne humeur se sent à tout ce que vous dit un homme, et même à sa seule présence, sans que vous puissiez dire à quel mot de lui ou à quel moment précis vous l'avez vue s'exhaler: « Cordieu, s'écrie Frère Jean. — Comment, dit Ponocrates, vous jurez, Frère Jean? — Ce n'est, dit le moine, que pour orner mon langage. Ce sont couleurs de rhétorique cicéroniane. » Ceci n'est pas très spirituel, et c'est amusant, parce que c'est propos d'humeur gaillarde et éjouie; ce n'est pas très spirituel et ce n'a pu tomber que de la plume d'un homme d'esprit.

Et enfin il faut dire que Rabelais a aussi, très souvent, le véritable esprit, celui qui consiste dans l'expression inattendue et ingénieuse d'une pensée juste, ou dans la révélation inattendue et prompte d'un trait vrai de caractère. La délibération de Picrochole et de ses conseillers n'est pas seulement un morceau de haute bouffonnerie, c'est-à-dire révélant une puissante imagination dans le grotesque; c'est un morceau spirituel aussi, parce qu'il contient des traits de caractère à la fois naturels, imprévus et vifs, des malices discrètes et pénétrantes à l'égard des folies humaines. On vient de persuader à Picrochole qu'après avoir vaincu Grandgousier, ce qui n'est rien, il conquerral'Espagne, l'Italie, Malte et Jérusalem en un tournemain. « Je ferai donc bâtir le temple de Salomon. » — Non, lui répond-on, « attendez un peu, ne soyez jamais tant soudain dans vos entreprises. » — Et quand le monde est conquis:

« Baste, dit Picrocbole, je ne crains que ces légions do. Grandgousier ; cependant que nous sommes en Mésopotamie, s'ils nous donnaient sur la queue, quel remède ?» Il oublie qu'il les a détruites dès le commencement du discours. Voilà de l'esprit vrai et du comique, qui sent bien le terroir et la race, qu'imitera ou que rencontrera Molière, que goûtera en gourmet La Fontaine, et dont il se souviendra quand il demandera s'il y a jamais eu un homme qui ait eu plus d'esprit que Rabelais.

Mais le véritable secret de Rabelais n'est pas encore là, le secret de son succès, de sa gloire, de l'immense, dirai-je influence, de l'immense retentissement de son œuvre à travers les esprits tant français qu étrangers, les plus différents du reste. Le secret de Rabelais c'est qu'il sait conter; c'est qu'il est un grand conteur. Rien n'est plus rare. Encore que raconter soit le premier emploi que l'homme fasse de sa parole, encore que l'homme soit historien et romancier de naissance et de complexion, les grands conteurs sont plus rares dans l'humanité que les grands lyriques, les grands élégiaques et même les grands poètes dramatiques. C'est un art qui n'a pas de règles, à proprement parler, et qui est un don, et qui, parce qu'il est un pur don, se rencontre chez fort peu de gens. La plupart des conteurs ennuient. Rabelais, quand il raconte, n'ennuie jamais.

Et remarquez qu'on ne sait vraiment pas pourquoi. Ce ne sont pas précisément ses personnages qui sont intéressants. Grande ressource, a l'ordinaire, du conteur. Il nous intéresse à une âme humaine, à un caractère qu'il s'attache à nous bien faire connaître, à un caractère que nous pourrions avoir, dont nous avons certainement en nous certaines parties ou certaines tendances. A partir de ce moment, en vérité c'est nous qu'il nous raconte, c'est notre histoire, ou ce qui pourrait l'être demain, ou ce qui aurait pu l'être hier, qu'il nous déroule, et sans dire qu'il n'y faille pas de

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talent, il a par cela seul cl assez grandes facilités à nous retenir et à nous mener où ii veut.

Ce n'est point là la manière de Rabelais, ni le talent où il fût propre. Ses personnages, sans que je veuille dire qu'ils soient insignifiants, sont peu individuels et ne vivent point d'une vie minutieuse. Rabelais n'avait pas l'âme compliquée, et n'aurait pas su animer des personnages très différents les uns des autres, ayant chacun une personnalité fortement marquée. Trois de ses héros se ressemblent beaucoup : Grandgousier, Gargantua et Pantagruel; on peut les confondre quelque peu dans le souvenir qu'on garde d'eux et attribuer à celui-ci une lettre de celui-là. De son âme simple et sans détours, ce qui veut dire sans recoins reculés, Rabelais a bonnement tiré les deux ou trois hommes, sans plus, qu'elle contenait, pour en faire les principaux acteurs de son drame comique.

Il y avait en Rabelais un homme de bon sens et de raison, studieux, prudent et grave; et de ce t homme il acomposé Grandgousier, Gargantua et Pantagru el, qui ne font guère qu'un. — Il y avait en Rabelais un moine défroqué par goût de l'action, chaleur de sang, et curiosité des aventures ; et de celui-là il a fait Frère Jean. — Il y avait en Rabelais un étudiant relaps et prolongé, basochien raillard, amateur plutôt que héros d'histoires grasses et de farces grosses; et de celui-là, en le forçant et char*géant un peu (et ce n'est guère qu'avec celui-ci qu'il a eu un peu besoin d'imagination pour l'achever), il a fait Panurge. Les autres sont des comparses très pâles. — Et voilà tout. Rabelais n'est pasun grand créateur de types et de caractères : il est un homme qui fait des personnages de ses penchants propres, et qui n'a pas un très grand nombre de penchants différents.

C'est même ceci qui explique l'intimité, qui peut paraître singulière, qui subsiste entre les trois principaux héros du Pantagruel. On s'est quelquefois un peu étonné

del'amitié très fidèle de Pantagruel, non setilementpour Frère Jean, qui en est à peu près digne, mais pour Panurge, qui en vérité ne la mérite pas. Ce n'est que l'amitié, qui ne va pas sans faiblesse, toujours tendre, encore que parfois combattue, toujours fidèle parce qu'elle est faite d'habitude, c'est-à-dire de l'attache la plus forte qui soit ici-bas, que nous conservons toujours pour les parties même un peu inférieures de nousmêmes. Rabelais était surtout Pantagruel, personne n'en est plus convaincu que moi ; mais il n'aurait pas pu se décider à se séparer du Frère Jean, ni même du Panurge qui restaient en lui. Il aimait l'un, il était indulgent à l'autre ; l'un était son ami intérieur, l'autre son bouffon intime ; il se plaisait à l'un et s'amusait à l'autre, et ce n'est pas à Rabelais qu'il faut demander de faire le sacrifice de ses parties inférieures

Et c'est ainsi, sans y songer peut-être, et comme sans y toucher, qu'il a fait cependant, avec si peu de personnages, presque un tableau complet de la race française. Il n'est, pour peindre la race dont on est, que de se connaître soi-même, et de se décrire naïvement en ses différentes parties. Grandgousier, Gargantua et Pantagruel sont le Français sensé, d'esprit droit, d'imagination très mesurée, de cœur ferme, sûr etpitoyable, partisan de raison en toutes choses, surtout de raison positive et pratique, idéal que notre race poursuit sans cesse, est près d'atteindre quelquefois. De ceux qui sont ainsi dans son livre Rabelais a fait des rois et des géants; ce sont les princes et les grands hommes selon son cœur.

Frère Jean, c'est le Français énergique, décidé, prompt, homme d'action, de coups de main et d'aventures, batailleur et colérique, l'homme qui jure et sacre le plus de tout le livre, au demeurant bon serviteur, loyal ami, soldat admirable. Celui-là doit être Picard ; il peut être aussi Jurassien,

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Panurge, sans compter ses méfaits d'escolier, qui sont peintures de mœurs locales, est surtout le Français hâbleur, parleur intarissable, conteur drôle, discuteur acharné et spirituel, dialecticien captieux et arrogant, qui n'a pour lui que la parole, mais qui s'en est fait, sous forme ou de fanfaronnade, ou degouaillerie, ou de paradoxe, ou de mensonge spécieux, ou de réplique déconcertante ou désarmante, une ressource à tout, à pallier ses fautes, à masquer ses lâchetés, à rendre amusants ses vices, à forcer ou à capter jusqu'à l'amitié des honnêtes gens.

Et c'est quelque chose que d'avoir ainsi donné, en se jouant, les deux ou trois grands traits généraux de la race à laquelle on appartient ; mais ces caractères, on le voit, ne sont pas nombreux; ils ne sont pas très creusés non plus; ils ne sont que chacun le développement abondant plutôt que varié d'une qualité ou d'un défaut unique, d'une tendance unique qui lesconstitue tout entiers; ils ne se modifient point, ils n'évoluent point peu à peu sous nos yeux, je ne dirai pas comme font les grandes créatures des romanciers ou poètes puissants, mais comme fait un simple Gil Blas. On a même remarqué qu'ilsprésentent quelques contradictions, ce qui est vrai, mais défaut si léger que je ne relèverais point, n'était pour montrer à quel point Rabelais y tient peu lui-même et attache peu d'importance à cette partie de son art. Rien ne lui eûtété plus facile que d'effacer ces très minimes discordances, s'il s'était soucié de tracer des portraits sérieux et de mettre sur pied des personnages faisant illusion. Il n'en avait cure que très peu, et dans 1 art du conteur ce n'est pas l'art du créateur d'âmes ni qu'il eût, ni qu'il fît semblant d'avoir, ni qu'il cherchât.

Et ce n'est pas non plus la grande manière du poète épique qui nous impose et nous maîtrise dans ce grand conteur. Le poète épique, même sans un grand génie de peintre de caractères, peut nous séduire et nous retenir

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par l'importance, la gravité et les vastes proportions du sujet. Un empire à fonder ou à défendre, une patrie h créer ou à sauver, un monde à découvrir, le bonheur ou le malheur moral deThommemisen question, un voyage dans le triple an delà des châtiments, des expiations ou des récompenses d'outre tombe, ce sont de grands sujets, ce sont de grandes choses, parce que les destinées de l'humanité en dépendent ou s'y rattachent, y sont intéressées. Ces vastes rêveries nous entraînent avec elles parce que ce sont les formes poétiques de vastes pensées.

Il n'y a rien de pareil dans Rabelais. Non seulement son roman est un poème héroï-comique ; mais ce n'est pas un poème héroïque môme à moitié ; non seulement c'est un poème comique, mais c'estun poème bourgeois. Nul souci du grand, même pour le tourner au comique, comme dans Cervantes ou dans FArioste. Le personnage héroï comique serait, si l'on veut, Picrochole ; c'est le seul qui ait de grands desseins ridicules, mais de grands desseins, et qui trace, au moins, comme le programme ou l'argument d'une grande odyssée, destinée à devenir burlesque. Mais il ne fait qu'en tracer le programme, et il quitte vite la scène, transit delirando. Les autres ne sont mêlés à aucune grande aventure ; et ils n'ont aucun vaste dessein, comique ou autre ; à proprement parler ils n'ont pas de dessein du tout. C'est un roman bourgeois joué par des géants. Gargantua part pour Paris, sur sa grande jument qui fauche de sa queue les forêts de la Beauce, pour y faire son droit. Pantagruel y vient à son tour pour juger le procès fantasque des seigneurs de Baisecul et de Humevesne. Quand vient le moment des grands voyages à travers le monde, Pantagruel ne les entreprend que pour s'instruire, et pour savoir de la bouche de quelque oracle, si Panurgesera trompé quand il prendra femme. C'est une histoire de bourgeois de France qui cherchent distraction plutôt qu'aventures.

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Rabelais est essentiellement homme de moyen état, dans ses conceptions, dans l'invention de ses personnages, dans l'invention des faits, comme dans son tour d'esprit et son comique.

Que reste-t-il donc pour qu'il soit grand conteur ? et certes ill'est. Précisément l'art propre du conteur sans rien qui le soutienne etl'appuie, l'art du conteur en soi, le talent de bien conter n'importe quoi. Il Ta à ravir. Son récit va d'une allure juste, qui n'est ni hâtive ni lente, d'un ton gai, d'un tour aisé, d'un mouvement qui tantôt se précipite et tantôt s'apaise ; il semble se faire tout seul ; sans aucune intervention d'auteur qui pense, prévoit et compose. Le récit de Rabelais est un animal qui naît, vit, se meut, gambade et meurt naturellement ; c'est une création de la nature. Il n'y a jamais eu d'art plus impersonnel Ce n'est pas Rabelais qu i raconte l'histoire de Panurge et de Dindenaut, c'est Panurge qui vit comme il doit vivre, et Dindenaut, et les moutons aussi. Que nous sommes loin des contes de Voltaire, qui du reste sont des chefs-d'œuvre, mais où Ton voit toujours dans le fond, et non pas très loin, la fine silhouette du malin auteur qui sourit, fait un joli geste, ou cligne de l'œil ! Je dirai presque qu'auprès de Rabelais La Fontaine même paraît maniéré. Le conte gras et large, abondant et facile, spacieux et aisé, qui non seulement coule de source, mais se déroule et se déploie en jeux puissants, joyeux et alertes où il semble se plaire lui-même, c'est dans l'Homère bouffon qu'il faut le chercher. Voilà bien des mots pour dire que Rabelais est naturel. C'est le mot qui suffisait et qui dit tout. Mais c'est qu'il l'est comme personne chez nous ni peutêtre ailleurs ne l'a été. C'est le roi du naturel dans le récit. Mérite secondaire peut-être, mais, à ce degré là, si puissant, si décisif, que c'est pour ce don-là uniquement, presque uniquement, si Ton veut, que Rabelais a eu des légions de lecteurs et en aura toujours.

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