SES IDÉES
Caria philosophie de Rabelais, j'enparleraî, puisqu'on en parle, et puisqu'elle existe; mais ce n'est pas la philosophie de Rabelais qu'on va chercher quand on le lit, et il n'y auraitpas un lecteur pourlui s'il n'avait qu'elle, et ce ne serait pas une injustice criante qu'il n'y en eût pas. Cette philosophie est la philosophie du bon sens, et certes ce n'est pas un méprisable mérite que d'avoir du bon sens au xvie siècle; mais elle n'a rien d'original, ni de profond, ni même de très utile. On peut ne l'avoir pas étudiée sans un grand dommage, et c'est plaisii de voir comme lui-même y tient peu.
Cela se voit à ce qu'il en a dit, d'abord, et que j'ai rapporté fidèlement, et ensuite au peu de place qu'il lui donne dans son roman. Quand un homme tient à ses idées générales, n'ayez peur qu'il les oublie, et craignez plutôt qu'il ne les mette partout. Dans Cervantes, Sancho et Don Quichotte discutent sans cesse sur les questions les plus élevées; Voltaire ne raconte que pour exposer ses idées avec un surcroît d'agrément; La Fontaine n'expose presque jamais, Rabelais très rarement, et voilà la vraie mesure: Rabelais n'est qu'un peu plus philosophe que La Fontaine.
La philosophie de Rabelais, c'est lui qui Ta nommée, c'est le Pantagruélisme. Le Pantagruélisme, il l'a défini plusieurs fois, c'est « une certaine gaîté d'esprit confite en mépris des choses fortuites. » — Autrement dit, c'est un stoïcisme gai ? — Précisément. La conclusion, ou pour mieux en parler, le point d'aboutissement de Rabelais ne diffère guère de celui de Montaigne. La différence est du stoïcisme souriant au stoïcisme joyeux.
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C'est une différence de tempérament. Très souvent, en voyant Montaigne se peindre lui-même, on se rappelle le portrait suivant, qui n'est pas de lui : « C'était le meilleur petit bonhommet qui oncques ceignit l'épée. Toutes choses prenait en bonne partie, tout acte interprétait à bien ; jamais ne se tourmentait, jamais ne se scandalisait. » De qui parlons-nous, de Montaigne ou de Pantagruel? Montaigne fuft pantagruéliste « et non autre. »
Rabelais a le même point d'arrivée qu'aura Montaigne et pour les mêmes raisons. Comme il adviendra à Fauteur des Essais, Rabelais n'a pas été touché par la Réforme ; et il a été captivé, sinon pénétré par la Renaissance. Il a accepté avec bonheur l'Antiquité tout entière et en a fait la nourriture de son esprit. Je ne dis point de son caractère. D'humeur Rabelais est moyen âge, et d'esprit il est Renaissance. D'humeur il est gaulois des temps précédents, amateur de coq-à-l'âne, de gaillardes plaisanteries, de propos de beuverie, et de bons contes ; c'est le dernier des lecteurs, des diseurs et des auteurs de fabliaux. D'esprit il est Renaissance, amateur d'antiquité, de sagesse antique, de bon sens socratique, de prudence et savoir hippocratiques et de justesse d'esprit cicéronienne. C'est son fond intellectuel. L'Antiquité n'est pas sa mère, mais elle est sa nourrice. C'est elle, par les stoïciens, un peu aidés des cyniques, qui lui a enseigné le Pantagruélisme et mépris gai des choses fortuites. Seulement il l'a moins approfondie que n'a fait Montaigne ; il s'en est moins pénétré. Il n'a pas été jusqu'aux maîtressespièces, auxparties hautes etauxparties fortes. Moins qu'elle et moins que Montaigne il connaît l'homme, moins qu'elle et moins que Montaigne il considère, même sans vouloir en décider, les destinées probables ou possibles de l'humanité. Il se borne à avoir, ce que les anciens enseignent très bien, un bon sens ferme, une raison pratique droite, et le mépris des événements qui ne dépendent pas de nous, sorte d'ataraxie
allègre, qui est faite de beaucoup de réflexions sur un fond non altéré de bonne humeur.
Au portrait qu'il a tracé plus haut de son cher Pantagruel il ajoute, parlant formellement en son propre nom, ce petit commentaire qui est tout le Pantagruélisme : « Aussi eût-il été bien forissu [sorti] du déifîque manoir de raison si autrement se fût contristé ou altéré. Car tous les biens que le ciel couvre et que la terre contient en toutes ses dimensions, hauteur, profondité, longitude et latitude, ne sont dignes d'émouvoir nos affections et troubler nos sens et esprit. » — Voilà le Pantagruélisme en toute son ampleur. Qui estchoses fortuites? En général tout ce que le globe enserre. Nous sommes sur la terre pour ne pas nous en soucier. Elle nous ennuiera beaucoup, nous transira, nous brûlera, nous rendra malades, nous donnera des soucis, nous imposera des tâches, nous infligera des peines. (Test une maîtresse dure et inintelligente. Il faut s'en moquer. C'est très bien fait. Il faut cultiver notre espritdans le dessein de la connaître, ce qui est essentiel pour n'en être pas dupe, et excellent pour la mépriser. Acette condition elle est habitable et même amusante. Le mépris des choses fortuites c'est sans doute d'abord le mépris de ce grand peut-être qui est l'univers tel que nous le voyons.
Si nous entrons dans le détail, les choses fortuites ce sont les choses où nous portent le plus vivement nos passions. C'en est la marque. Est fortuit tout ce que nous aimons avec ardeur. Ce qui est fortuit c'est l'objet de l'ambition, l'objet des désirs, l'objet de l'amour. Il n'y a rien qui soit plus que l'ambition application aux choses fortuites ; car l'ambition est un jeu. Elle consiste à compter pour un sur cent sur soi et pour quatre-vingtdix-neuf sur cent sur le hasard. Dans ces conditions, l'homme est le féal du fortuit, et son corvéable, et sachose. Il n'y a point de destinée plus misérable. Picrochole joue sa vie aux dés. Il s'attache à la roue de la Fortune et
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tourneavec elle, iifautètre fou du cerveau pour se mettre dans une barque au cours des rapides et compter qu'on a des chances d'arriver quelque part et d'y être bien.
Il en faut dire autant des désirs, des vœux que nous formons sans cesse. Ils consistent à souhaiter comme meilleur ce que nous ne connaissons point. C'est fort naturel et excellemment absurde. Il n'ya qu'un vœu raisonnable, c'est celui de notre ami Couillatris, qui, ayant perdu sa cognée, demande sa cognée, rien qu'elle et celle-làmême qu'il a perdue. A la bonne heure ! Celle-là, il la connaît, et quand il la demande, il sait ce qu'il désire. Et ce sont là, comme l'histoire le prouve, les seuls vœux que le ciel tienne pour justes.
Quant à l'amour, c'est l'empire même du hasard, n'y ayant rien de plus hasardeux que les femmes. Elles son! essentiellement fortuites et aléatoires. Elles ont toutes sortes de défauts, dont Rabelais n'épargne point la nomenclature ; mais la capriciosité est leur vice de fondation et de nature. Le bréviaire de Frère Jean nous apprend « qu'en la Révélation », je ne sais laquelle, « fut comme chose admirable, vue une femme ayant la lune sous les pieds. » Que signifiait ce symbole? « Qu'elle n'était de la nature des autres, qui toutes, au rebours, ont la lune en tête. » L'amour a donc pour objet un être parfaitement instable, et nul ne s'abandonne au hasard plus que celui qui se laisse aller à l'amour.
Voilà les principales des choses fortuites.
Il en est une qu'il ne faut pas oublier de ranger dans cette classe : c'est la mort. Dieu a voulu que la mort fût fatale en soi et fortuite quant à son heure, quant à ses causes, quant à ses approches, en un mot quant à sa manière d'être. Il faut la traiter comme les autres fortuits, ne pas la désirer, ne pas la craindre, quand elle arrive l'accueillir avec douceur. Ainsi fit le poète Raminagrobis (très probablement Guillaume Crétin), que Panurge et Frère Jean, le jour de sa mort, trouvèrent en si grande
tranquillité d'esprit et d'âme. « Sur l'heure fut par eux chemin pris, et arrivant au logis poétique trouvèrent le bon vieillard en agonie, avec maintien joyeux, face ouverte et regard lumineux. » — Puisque la mort arrive à l'improviste, sans que nous puissions ni nous en garder, ni la vaincre, il faut la traiter comme toutes les choses qui ne dépendent pas de nous, par le mépris.
Inutile d'ajouter que se rattache aux choses fortuites tout ce qui entretient en nous le goût que nous en avons, les superstitions, la prétention à connaître l'avenir, Fartdesdevineurs et des devineresses, la magie, les sortilèges, la démonologie, tout « l'occultisme ». Rabelais a vivement combattu toute cette classe des penchants humains. C'est certainement Tordre d'idées qui lui est le plus fermé, et où le médecin, le naturaliste, le savant, le « positiviste » pouvait le plus difficilement entrer. Ce qu'il y voit, c'est du mystérieux d'abord, et personne n'eut moins que lui le sens du mystère ; c'est ensuite, comme danstousles sentiments ou passions qui poussent l'homme vers les choses fortuites, une manière de faiblesse de cœur, une forme subtile de la paresse, une sorte d'abandonnement à des puissances supérieures ou étrangères, dans le dessein de ne plus se sentir seul et de se décharger de soi-même sur autrui. C'est le sens du discours hardi de Grandgousier aux pèlerins qui reviennent supplier saint Sébastien : « Allez-vous-en, pauvres gens,au nom de Dieu le créateur, lequel vous soit en garde perpétuelle. Et dorénavant ne soyez faciles à ces otieux et inutiles voyages. Entretenez vos familles, travaillez chacun en sa vocation, instruisez vos enfants et vivez comme vous enseigne le bon apôtre saint Paul. Ce faisant vous aurez la garde de Dieu, des anges et des saints avec vous. »
Telles sont les choses fortuites ou les choses ayant parentage avec elles.
Ce qui D'est pas fortuit, c'est le savoir, et surtout le
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savoir scientifique. L'homme doit connaître soi-même et sa maison, sa maison surtout. Il doit réfléchir sur lui-même, quoique ce ne soit pas où Rabelais le pousse le plus, pour connaître ses vraies forces et faire le départ des instincts qui l'entraîneraient vers les hasards, et de ceux qui le retiennent au raisonnable et au pratique. Il doit surtout connaître cette terre où la dest inée Ta placé, pour s'y accommoder le mieux possible. Trait essentiel dans Rabelais, en pleine Renaissance, presque à l'aurore de la Renaissance française, au moment où les esprits sont surtout frappés et ravis des beautés littéraires et artistiques que l'Antiquité apporte avec elle, l'éducation selon Rabelais, l'éducation que donne Ponocrates, est surtout, est presque exclusivement scientifique. C'est l'esprit positiviste qui la domine, le goût des faits, le goût (ce qui est comme un signe précurseur très longtemps à l'avance) des masses de faits, d'abord parce que les faits ne commencent en effet à prouver ou à faire prévoir quelque chose que quand ils sont en masse, ensuite parce que l'homme d'esprit positif aime comme à remplir de l'amas des notions exactes les places que le surnaturelou le rêve pourrait occuper dans son cerveau, ou comme à dresser le monceau des faits précis en rempart compact entre le surnaturel et lui. L'air formidable et cyclopéen des travaux et recherches de Ponocrates avec son élève tient à cela, tout autant qu'au goût d'exagération gigantesque que Rabelais n'abandonne jamais complètement au cours de son iivre.
Toujours est-il que Ponocrates est un professeur du xvie siècle qui ressemble beaucoup moins à un Budé ou à un Erasme qu'à un Buffon, un Darwin ou un Spencer. Surtout il ne ressemble pas à un Montaigne. C'est ici qu'est la plus sensible différence. Au fond Montaigne désire qu'à l'enfant on n'apprenne rien du tout. Il veut qu'on cause avec lui et qu'on le plie doucement à avoir un jugement sain. Savant pour lui-même, il ne craint
nullement l'ignorance. Il ne craint que la déraison. Tous ses conseils, un peu copieux en paroles, se réduisent à ceci: «Tâchez que votre fils ait du bon sens. » Rabelais estime la raison infiniment ; mais il veut que l'homme sache beaucoup. Il ne se borne pas à le dresser, ilTarme et ne laisse pas de le « remplir », ce qui à Montaigne déplaît si fort.
Remarquez même, sans que je veuille pousser loin cette considération un peu hasardée, qu'il ne semble pas que Ponocrates tienne beaucoup à entretenir Pantagruel de discours vertueux. Il en est question, mais en passant. Il l'entretient de propos raisonnables, et de notions concrètes, et de leçons de choses. En somme, il forme très peu son caractère. Rabelais s'est arrangé de manière à lui donner un élève qui d'avance avait un caractère très bon. S'il y a songé, peut-être veut-il dire par là qu'on ne forme pas un caractère, qu'il naît boa ou mauvais, et qu'on ne peut, sur un caractère né bon, que mettre une tête bien faite et bien nourrie. Il n'est pas impossible que c'ait été là sa pensée.
Mépris des passions, culture de l'esprit, insouciance gaie de tous les peut-être qui nous environnent et qui nous dépassent ; cette doctrine a quelque chose d'un peu égoïste, et, malgré la vigueur morale qu'elle comporte, d'un peu décourageant. Il y a là-dedans beaucoup de qu'importe ? Est-ce le scepticisme qui en va sortir?
Non pas précisément le scepticisme. Rabelais croit à un petit nombre de choses, mais il y croit bien. Il aime Dieu, la raison et le savoir, et il y croit. 11 les tient pour choses réelles, et il ne portera jamais jusqu'à elles ni l'analyse dissolvante de Montaigne, ni son qu importe à lui. Il y a même, relativement au scepticisme aperçu déjà, ou prévu, une scène grave et presque solennelle dans ce livre bouffon. Cependant que Panurge consulte Trouillogui dans une scène merveilleuse, imitée plus tard par Molière, et que Trouiilogan lui répond : «Use
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pourrait ; il y a apparence ; par aventure ; la chose est faisable, etc. », le vieux Gargantua, qui ne disait mot, « se lève » toutà coup et dit avec tristesse : « Loué soit lebon Dieu en toutes choses ! A ce que je vois, le monde est devenu beau fils depuis ma connaissance première. En sommes-nous là ? Donc sont hui les plus doctes et prudens philosophes entrés au phrontistère et école des pyrrhoniens, aporrhétiques, sceptiques et éphectiques. Loué soit le bon Dieu ! Vraiment on pourra dorénavent prendre les lions par les jubés, les chevaux par les crins, les bufilesparle museau, les bœufs par les cornes, les loups par la queue, les chèvres par la barbe et les oiseaux par le pied ; mais jamais ne seront tels philosophes par leurs paroles pris. Adieu, mes bons amis. » Ces mots prononcés, se retira de la compagnie, Pantagruel et les autres le voulaient suivre ; mais il ne le voulut permettre. » — Mélancolie de Gargantua, chose rare, etretraite, un peu précipitée et boudeuse, du bon géant, grand homme d'action, qui, devant l'incertitude se faisant dogme, ne répond rien, mais s'étonne, se lève, se départ de la compagnie et prie qu'on le laisse. L'amertume de Rabelais n'est jamais vive, mais il y en a ici quelque trace.
Non, ce n'est pas au scepticisme que tend Rabelais ; c'est à une certitude limitée par une grande prudence, restreinte à -un petit nombre de points, et dans cette certitude, à une grande tranquillité d'esprit dédaigneuse des vaines disputes, du fracas des passions, des agitations mondaines, et de tous les hommes qui n'ont pas su se donner cette paix de l'âme. L'ataraxie dans deux ou trois certitudes raisonnables et consolantes et dans le savoir, voilà bien l'idéal de Rabelais. Il a détesté les raisonneurs, les abstracteurs de quintessence, ce que nous appelons les métaphysiciens; il a attaqué les catholiques dans ses premiers livres, les protestants dans le quatrième, la cour de Rome dans le cinquième,
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si le cinquième est de lui, eu général tous ceux qui se battent et qui bouleversent le monde pour des idées subtiles. Il croit fermement que l'homme, à la condition de savoir beaucoup de faits et de prendre à cet exercice un esprit juste, a en lui de quoi se conduire, de quoi bien vivre, et de quoi bien mourir, en sérénité et en joie, et sans secours religieux, chose à noter, comme a fait le bon poète Raminagrobis. Une vie de bon sens1 de prudence, d'occupations intellectuelles, et de calme un peu dédaigneux et ironique, c'est ce qu'il souhaite pour lui et recommande aux autres.
Ce n'est pas la pleine confiance en la « bonne nature» et en tout ce qu'elle conseille ; et il ne faut pas faire de Rabelais un pur « naturaliste ». Il emploie beaucoup le mot nature, mais toujours ou comme synonyme ou comme compagnon et associé du mot raison. «Nature ne veut et raison condamne ; — le vœu de nature et raison ; — le peut par raison, le doit par nature » ; ce sont ses formules habituelles. On pourrait dire que ce qu'il veut c'est la raison naturelle, c'est-à-dire la raison qui raisonne peu, la raison qui ne raffine point, c'est-à-dire le bon sens un peu cultivé.
Raison naturelle, caime d'esprit, insouciance des folies et témérités humaines, voilà Rabelais.
A cet idéal il a donné une forme concrète ; il a bâti le sanctuaire de l'ataraxie intelligente ; il a construit ses Templa serena ; c'est l'abbaye de Thélème. Abbaye extraordinaire et anormale, mais abbaye. On y est très libre, très à l'aise, hommes et femmes réunis ; on y lit, on y joue, on s'y promène, on n'y obéit à aucune règle, on y « fait ce qu'on veut » ; mais on y est séparé du monde ; on y est désintéressé des affaires terrestres, égoïste et célibataire. Quand on veut se marier, il faut la quitter. - C'est le réve d'un moine intelligent et instruit? — Sans aucun doute. Au fond Rabelais est resté moine, ou au moins clerc. Il est sorti de 1 Eglise ; il n'est
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jamais sorti complètement de l'esprit ecclésiastique. Il était moine révolté à Fontenay ; il devait être chanoine très satisfait à Saint-Maur.
Ne forçons rien pourtant. Ce que nous venons de voir, c'est bien le fond de Rabelais ; c'est bien sa pensée intime et son penchant le plus naturel. Mais nous avons plusieurs caractères. Tel homme qui, chez lui, parmi ses papiers et ses livres, ne demande à l'immense univers que de le laisser tranquille, aussitôt qu'il est sorti est bon, serviable et presque dévoué. La vie pratique, et ce n'est pas un mal, est loin d'être modelée sur la vie intérieure. Où Ton voit la vie intérieure de Rabelais, c'est à ses propos, à ses réflexions, à ses dissertations et à ses rêveries : où l'on voit le reste, c'est à ce que font ses personnages,qui, comme je l'ai montré, ne sont que luimême. Or ses personnages ne sont pas égoïstes. Ils sont très pitoyables, secourables et généreux. Le pardon et la charité envers les ennemis vaincus, l'horreur du sang versé, l'horreur des guerres de conquête, l'amour de la pai x, l'horreur même du droit strict et de i'amour-propre puéril qu'on met à soutenir tout son droit, des sacrifices faits en ce sens à l'intérêt commun de l'humanité, voilà les traits essentiels de Grandgousier, Gargantua et Pantagruel. Us représentent en perfection la royauté paternelle et le despotisme intelligent, qui est l'idéal politique de Rabelais comme de presque tous les artistes et « studieux ». Surtout ils ont à un très haut point Jes vertus de famille. Nuls pères, nuls fils meilleurs, ni plus tendres, ni plus respectueux, les fils du respect que Ton doit aux pères, les pères du respectparticulier, non moins délicat, que l'on doit aux enfants. — Ce livre est un livre doux, de bonne conscience en même temps que de bonne humeur, et, à travers toutes ses folies, très bon, très pacifique et très apaisant. Il faut bien que la dureté du siècle s'y retrouve, et on la rencontrera dans certaines firees de Panurge qui passent la plaisanterie,
qui sont cruelles et quelquefois même sanglantes; mais Rabelais les rapporte sans les approuver, et en général son roman est plein d'hospitalité, d'amitié, de bienveillance et de « aimez-vous les uns les autres ». Son esprit général est fait de Pantagruélisme avant tout, et nous savons ce que Pantagruélisme veut dire, mais en y ajoutant un peu de bonté et d Evangile, d'Evangile enseigné « simplement et entièrement », sans subtilité et sans casuistique. C'est à peu près là, si doctrine il y a, la doctrine de Rabelais quand il est sérieux.
Et la conclusion, la formule définitive et le dernier mot ? demandera-t-on peut-être. Il n'y a pas dans Rabelais de conclusion ni de dernier mot. On a voulu les surprendre dans les dernières pages, dans l'oracle de la Dive Bouteille, et Ton a fait remarquer que dans ces dernières pages éclatent le mépris de l'intempérance et particulièrement du vin, l'éloge de la sobriété, et le mot « Bois » prononcé par l'oracle, mot qui, ainsi préparé, entouré et interprété par les entours, doit signifier « Bois la sagesse, bois la science, bois la vérité », — d'autant, faii-on observer, que la dive bouteille qui sert d'oracle est une bouteille d'eau.
C'est là un très beau commentaire, spécieux, et peutêtre juste après tout, et qui fournit matière à une belle élévation philosophique. 11 n'est pas très convainquant. D'abord la visite à l'oracle, puisqu'elle est dans le cinquième livre, est-elle de Rabelais ? Ensuite, à la tenir pour étant de lui, et à la prendre en elle-même, elle n'est pas si claire qu'on veut bien le dire.
Oui, le personnage qui conduit Pantagruel et ses amis vers la Dive Bouteille leur commande de mettre des pampres dans leurs souliers pour marquer « que le vin leur est en mépris et par eux conculqué et subjugué » ; — mais il leur fait manger k chacun trois raisins et les fait passer sous l'arc de Bacchus, « ce que n'eût osé faire le pontife de Jupiter ». Jusqu'ici les choses se balancent.
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Au seuil même du temple que lit-on, « écrit en lettres ioniques d'or très pur » ? Cette « sentence : En oinô alêthéia: c'est-à-dire en vin vérité » La mosaïque du temple quereprésente-t-elle? La victoire deBacchus sur les Indiens. - Il me semble que le mépris du vin diminue et que les hommages au vin se multiplient.
La fontaine où Ton mène boire les pèlerins est pleine d'eau, il est vrai ; mais cette eau a goût de vin de Bordeaux, de Bourgogne ou de Chinon, selon le goût et l'imagination du buveur, parabole aimable pour nous avertir que nous trouvons dans les plaisirs ce que nous y mettons, mais non pas condamnation bien formelle ni du vin, ni des plaisirs.
La Dive Bouteille elle-même de quoi est-elle pleine ? Non point d'eau. Elle repose dans une vasque pleine d'eau; mais qu'elle contienne elle-même eau, vin ou autre liqueur, c'est ce que l'auteur n'a point marqué.
Et que dit-elle ? « Bois », et rien de plus. Mais que boire ? C'est ce qu'elle n'indique nullement.
Et comment le grand prêtre interprôte-t-il l'oracle mystérieux du sacré flacon ? En faisant déguster à Panurge un beau livre sacré qui n'est autre choae qu'un cruchon de vin de Falerne, sur quoi tous mes galants entonnent des chants sibyllins qui n'ont absolument rien de religieux, et qui ne respirent point l'amour de la tempérance.
Il faut conclure de tout cela qu'il n'y a rien à en conclure, que Rabelais (ou son continuateur) a voulu se moquer de Panurge et de nous jusqu'à la tin, peut-être beaucoup plus à la fin qu'au commencement, et quela visite à l'oracle, après tant de traverses, pourrait bien être une dernière mystification. Ce n'est pas là que s'ouvre le Saint des saints ; ce n'est pas là qu'est le dernier mot; et c'est à l'ensemble du livre qu'il faut revenir pour en saisir l'esprit général.
Cet esprit général, j'ai essayé plus haut de le démêler.
Il reste complexe et un peu confus, sans mystères du reste. C'est ainsi que l'a voulu l'auteur. Quelques vérités de bon sens et de bon cœur, sans lien très ferme entre elles, c'est tout ce qu'il a prétendu nous donner.