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RABELAIS ET LES MCEURS DE SON TEMPS

Le satirique dans Rabelais vient immédiatement après le conteur dans l'estime des hommes. Rabelais est un peintre humoristique de son temps singulièrement clairvoyant et avisé. Ce qu'il a poursuivi de sa verve abondante et forte, c'est tout ce qui, à son avis, trompe les hommes, à savoir les juges, les moines, les pédants, les charlatans, et si vous tenez à faire une épigramme facile, vous pouvez y ajouter les femmes.

Les juges lui paraissent iniques par leur art de prolonger indéfiniment les procès, par leur complaisance à souffrir le verbiage énorme et funeste des avocats, par leur souci des formes et leur insouciance du fond, par cette conviction, commune à tous les serviteurs privilégiés du public, que le public est fait pour eux. De là. ses boutades continuelles contre eux ; ses peintures, consacrées désormais et devenues immortelles, des chatfourrés; de là surtout ce portrait merveilleux, tracé avec une ironie tranquille et imperturbable, digne de Swift, du juge parfait et idéal. Ce modèle du juge jouait les procès aux dés. Quelle idée de génie 1 Quelle solution! Ni plus ni moins d'erreurs qu'avec l'autre façon de juger; et quelle célérité, quelle simplicité, quelle loyauté, quelle impartialité, quel retranchement salutaire de tous les auxiliaires coûteux et tous les parasites encombrants de la justice l

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Les moines sont des ennemis de Rabelais pour d'autres causes. Il leur reproche leur inutilité sociale, sans songer que le thélémiste rabelaisien est inutile aussi à la société, et « ni ne garde la maison comme le chien, ni ne tire Faroi comme le bœuf, ni ne produit laine et lait comme la brebis, ni ne porte faix comme le cheval »; il leur reproche leur grossièreté, leur ignorance, leur malpropreté, leur couardise et leurs mauvaises mœurs. Le moine lui parait être je ne sais quel gui attaché à l'humanité et qui lui prend tout sans rien lui rendre. Il n'a que trop raison pour son temps. Le siècle n'est plus des moines défricheurs et civilisateurs, le siècle n'est pas venu des moines lettrés et érudits, défricheurs aussi, à la moderne. Le moine duxvi6 siècle est un être dégénéré qui n'est pas encore régénéré. — MaisalorspourquoiThélème?Il est vrai que Frère Jean, le moine selon le cœur de Rabelais, ne reste pas longtemps èi Thélème, et je ne sais même s'il y met le pied; et peut-être Rabelais a-t-il voulu faire entendre par là qu'il ne faut pas prendre Thélème fort au sérieux; c'est très possible.

. Voici maintenant les pédants, les professeurs de scolastique, les bourreaux de jeunesse, la tourbe noire de Montaigu. Rabelais exècre ces tourmenteurs de l'âme, de l'esprit et du corps. « Ne pensez pas, Seigneur, dit Ponocrates, que je l'ai mis [Gargantua] à ce collège de pouillerie ; mieux l'eusse voulu mettre entre les guenaux [gueux] de Saint-Innocent pour l'énorme cruauté et vilenie que j'y ai connue ; car mieux sont traités les forcés entre les Maures, les meurtriers en la prison criminelle, les chiens en votre maison que ne sont ces malautrus au dit collège ; et si j'étais roi de Paris, le Diable m'emporte si je ne mettais le feu dedans I » — Plus que l'ignorance, plus que la subtilité vide, plus que la cruauté, ce que Rabelais reproche à Montaigu, c'est la saleté. Autant en disait-il des moines. La crasse

du moyen âge a eu un très grand ennemi dans Rabelais. Il y a beaucoup d'hygiène dans l'éducation de Pantagruel. Médecin, homme du monde, familier de prélats grands seigneurs, Rabelais estime que la propreté est une vertu, et je gagerais qu'il a pratiqué scrupuleusement au moins celle-là.

Tous les genres de superstitions sont pourchassés dans les livres « légers et hardis au pourchas (1) » de François Rabelais : les pronostiqueurs, les devinsses oracles, les songes considérés comme signes des choses futures. Presque tout le troisième livre du Pantagruel est consacré à la parodie de ces exercices qui étaient en si grand honneur au moyen âge, au xvie siècle et même aux siècles suivants. La démonologie ou diabologie, comme dit Rabelais, tellement prise au sérieux alors qu'on sait que Bodin la traite comme sujet très scientifique et que jusqu'au milieu du xvne siècle il y aura, à la honte de l'humanité, des procès de sorcellerie, est moquée par le médecin naturaliste avec une ironie froide et dure où Ton sent un peu de colère. Ici même le penseur gêne le conteur. Le conteur a besoin des sibylles pour faire son conte; le moraliste proteste. Rabelais s'en tire en donnant à tous les deux la parole, et à chacun selon son caractère, laissant au lecteur à juger qui a raison : « Jamais ne me ferez entendre, dit Epistémon, qui est le sage, que chose beaucoup avantageuse soit prendre d'une femme, et d'une telle femme, conseil et avis. » — « Je me trouve fort bien, dit ce

(1) C'est comme cela, ainsi qu'a très bien montré Seherer, qu'il faut comprendre le « légers au pourchas et hardis à la rencontre » du Prologue du premier livre. « Légers au pourchas » s'entend ; « hardis à la rencontre » peut signifier hardis quand, après avoir pourchassé le gibier, ils le rencontrent. Mais cette interprétation est un peu tirée. Pourquoi ne pas comprendre : légers au pourchas, et même hardis, quelquefois, d'aventure, quand l'occasion s'en rencontre ? — 11 faudrait alors ponctuer : « légers au pourchas, et hardis, à la rencontre, » Après réflexion, sans trouver l'autre sens déraisonnable, c'est à celui-ci que je m'arrête.

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fou de Panurge, du conseil des femmes et mêmement des vieilles... Bien proprement parlent ceux qui les appellent sages femmes, et ma coutume et mon style est de les nommer présages femmes... Croyez que vieillesse féminine est toujours foisonnante en qualité soubeline [sublime], je voulais dire sibylline. » — Et le sage Epistémon consent, pour que le conte se poursuive.

Il faut songer à la masse énorme de puériles superstitions diverses qui encombrait alors les cerveaux, pour comprendre chez Rabelais, comme chez Montaigne, comme chez quelques autres, lagrande défiance à l'égard de la métaphysique. La raison en est là. C'est le merveilleux qui a fait tort au surnaturel, comme de chaque chose, institution, doctrine, opinion, métier, les parties basses ont toujours fait tort aux parties supé-r rieures. Une métaphysique, une philosophie tenant compte de suprasensible, une religion, ont beau être pures, elles traînent toujours à leur suite, dans les demiténèbres des cerveaux enfantins, c'est-à-dire dans les cerveaux des trois quarts des hommes, des crédulités si grossières et si susceptibles de devenir funestes, que toujours de très grands esprits se sont trouvés pour rompre, par réaction, même avec les hypothèses, même avec les probabilités métaphysiques les plus élevées, les plus belles et les plus salutaires, ou tout au moins pour avoir à l'égard de ces conceptions si honorables pour l'humanité, une prudence, une réserve, un mouvement de recul ou d'hésitation, un manque d'abandon et même de complaisance dont ils ne savaient que trop les raisons et dont il serait un peu injuste de leur en vouloir. Le temps peut venir où les crédulités basses auront assez disparu pour que ces raisons de résister aux très nobles excursions de l'âme humaine dans l'infini disparaissent aussi, ou s'atténuent.

En l'attendant, Rabelais poursuit la superstition jus-

que dans la médecine, dans cette médecine du moyen âge qui, comme Ta très bien vu Victor Le Clerc, avait été infectée de trois illusions, l'astrologie, l'alchimie, la magie. Comme fera plus tard Montaigne, qui, je ne suis pas fâché de le montrer en passant, doit beaucoup, sans s'en être vanté, à Rabelais, il poursuit de sarcasmes leurs airs magiques, leurs procédés qui sentent un peu trop le sorcier, leurs nombres cabalistiques. Frapper neuf fois sur le ventre d'un hydropique, attacher une queue de renard du côté gauche à la ceinture des fiévreux, tout cela, — comme le pied gauche d'une tortue, l'urine d'un lézard et le foie d'une taupe des médecins de Montaigne, — comme les grains de sel en nombre impair des médecins de Molière, — ne sont que mines et simagrées. Faites comme moi, semble dire le docteur Rabelais, disséquez.

Rabelais a touché, plus légèrement, à bien d'autres travers et ridicules de son temps, au commerce des indulgences, par exemple, sur lequel il n'a qu'un trait, mais singulièrement vif : « Je vis là [aux Enfers] maître Jean Le Maire qui contrefaisait du pape... et donnait sa bénédiction disant : « Gagnez les pardons, coquins, gagnez. Ils sont à bon marché ; je vous absous de pain et de soupe, et vous dispense de valoir jamais rien. »

Il a dit son mot sur une question grave, le mariage des jeunes gens contre la volonté de leurs parents. A cette époque, le consentement paternel n'était pas nécessaire, et très souvent les jeunes filles riches étaientcirconvenues par des entremetteurs intéressés, ecclésiastiques ou autres, pour conclure des mariages où les officieux trouvaient leur compte. Rien de plus grave ni de plus sain, comme il arrive toutes les fois que Rabelais parle de la famille, que la page du Pantagruel où cet abus est dénoncé : « Démon temps, dit le vénérable Gargantua,... ont été dites [établies] bien malignes et barbariqueslois sur le fait de mariage... Telles sanctions

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connubiales toutes sont à l'avantage des mystes [associations religieuses, couvents], nulles au bien et profit des mariés... Moyennant les lois dont je vous parle n'est ruffi en, scélérat, pendard, ladre, brigand, voleur qui violentement ne ravisse quelle fille ilvoudrachoisir, tant soit noble, belle, riche, honnête, pudique, de la maison de son père, d'entre les bras de sa mère, malgré tous ses parents, si le ruffien s'y ha une fois associé quelque myste qui quelque jour participera de sa proie... Fils très cher, après mon décès, gardez que telles lois ne soient en cettui royaume reçues ; tant que serai en ce corps spirant et vivant, je y donnerai ordre très bon avec l'aide de mon Dieu. » — On sait que le concile de Trente, très peu de temps après que Rabelais eût écrit cette page, donna raison à Rabelais et exigea « sur le fait de mariage » le consentement des parents.

C'était un abus un peu moindre à coup sûr que la fureur latinisante qui sévissait alors dans les moindres discours des lettrés ou prétendus tels. Si Rabelais l'a attaqué si joliment, c'est d'abord parce qu'il s'amuse et que tous les ridicules sont desajuridiction ; c'est ensuite parce qu'il est, sinon très patriote, du moins très national, de bonne souche gauloise, et que l'importation soit étrangère, soit antique, n'est point du tout son fait. Là aussi son ferme bon sens le guide droit. Certes il sait l'antiquité ; mais c'est pour les choses qu'il l'aime et non pour lesmots, pour sasagesse etnon poursa langue, pour son esprit et non pour sa forme. Il voit très bien dans l'affectation des « écoliers limousins » un vice assez grave, ou une infirmité d'esprit assez triste, le goût de ne prendre des choses que l ecorce et non le solide. Quand Rabelais vit Ronsard à Meudon, chez les Guise, « ils se picotèrent » l'un l'autre, dit un contemporain, et la rancune, comme on peut le voir par les œuvres de Ronsard, ne fut pas courte. Cette entrevue réelle a quelque chose de symbolique. Rabelais en présence de

Ronsard, c'étaient deux Renaissances qui se rencontraient. Sans doute Ronsard n'est pas un «écolier limousin » ; bien au contraire, il a toujours recommandé, jusqu'au « testament », de maintenir et de garder sauve la « bonne vieille langue » des Français ; mais cependant Ronsard et son école ont eu ce défaut, dans l'adoration qu'ils professaient pour l'antiquité* d'être éblouis par les beautés de forme et de s y trop arrêter sans pousser au delà, Rabelais, c'était la Renaissance savante, scientifique et rationnelle; Ronsard c'était la Renaissance lettrée, littéraire, scolaire, « pure livresque », comme dit Montaigne, et qui au pédantisme scolastique en allait substituer un autre. Rien d'étonnant quo ces deux Renaissances ne soient pas reconnues Tune dans l'autre, et n'aient guère eu d'oreille à s'entendre ni de prise à se joindre,

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