‹ Seizième siècleChapitre 14 sur 43 · RABELAIS ÉCRIVAIN · texte numérisé non relu

RABELAIS ÉCRIVAIN

Ce n'est pas un médiocre écrivain que Rabelais. On s'en aperçoit surtout quand on prend garde à ne pas l'admirer pour ses défauts. Autant qu'on a dit qu'il était « mystérieux », autant on a répété qu'il était « énorme » et quelque chose de gigantesque, d'anormal et de magnifiquement monstrueux comme une force de la nature 11 prête un peu à ces admirations compromettantes et à ces louanges périlleuses, par quelques énumérations surabondantes, quelques fracas'de mots roulant et s'écroulant les uns sur les autres, quelques caprices de syntaxe et désordres de fougue verbale, où, comme il serait difficile de trouver du talent, rien n'est plus aisé que de trouver du génie.

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Mais ce n'est là qu'un Rabelais accidentel. Le plus souvent, et il semble qu'il n'y eût qu'à lire pour s'en apercevoir, le style de Rabelais est court, rapide, succulent et nerveux.

C'est un style de narration, très vigoureux, très puissant, d'une merveilleuse force à lancer le récit sur une pente où il court en bondissant, mais précis, net, d'un mouvement franc et d'un geste vif, nullement surchargé ou encombré.

C'est un style de dialogue, souple, vivant et marchant droit, relevant le mot qui tombe, lançant la réplique, croisant les interruptions et les a parte, le tout avec une précision, une netteté, une exactitude et une justesse suprêmes.

C'est un style de description, sans surabondance, à l'ordinaire, sans surcharge et surtout sans vague, d'un relief et d'une saillie incomparables. Personne n'a mieux vu que Rabelais. Il voit les choses et leurs mouvements (songez au combat du Frère Jean défendant son monastère ; à la jument de Gargantua fauchant les forêts de Beauce ; à la tempête dont sont assaillis les explorateurs, Pantagruel au gouvernail, Panurge geignant sur le pont, Frère Jean partout). Il voit mieux encore, dans une lumière plus vive, dans un ramassé plus énergique, les figures humaines. Les portraits sont courts, serrés et éclatants : « La vieille était mal en point, mal vêtue, mal nourrie, édentée, chassieuse, courbassée, roupieuse, langoureuse, et faisait un potage de choux verts avec une couanne de lard jaune... La vieille resta quelques instants en silence pensive et rechignant des dents... puis déchaussa un de ses sabots, mit son devanteau sur sa tête, comme les prêtres mettent leur amict quand ils veulent chanter, puis avec un antique tissu rie lé le lia sous sa gorge. » — Voyez encore Frère Jean <i regardant les filles de côté comme un chien qui emporte un plumail », — ou Couillatris retrouvant sa cognée et « sou-

riant du bout du nez. » Autant d'expressions promptes et brusques qui n'ont d'autre mérite que d'être la vérité même, mais qu'il fallait trouver.

Ce style est vivant. Il a cette beauté rare de ressembler à la parole, d'être continuellement ce qu'est la parole quand elle rencontre juste, et l'on sait ce qu'alors, unissant au spontané l'exactitude, la parole a de puissance, de grâce et de charme. Montaigne écrit; il écrit admirablement; mais il écrit. Rabelais parle. Il cause, il discute, il interpelle, il se parle à lui-même, quelquefois il crie ; mais il parle toujours, et c'est sa voix, alerte, sonore, joyeuse, puissante, quelquefois profonde, parfois empâtée, et l'on se demande pourquoi, toujours vivante, toujours personnelle et gardant son accent propre, que nous entendons.

Non pas absolument toujours. Il lui arrive (très rarement) d'être emphatique et d'approcher du galimatias. Je ne parle pas des discours ridicules qu'il prête à quelques-uns de ses personnages et où il parodie le beau style du temps. Mais deux ou trois fois, faisant parler ses personnages sympathiques, et par conséquent ne faisant aucune parodie, il leur donne un langage affecté qui détonne fort. C'est principalement quand il suppose des lettres écrites par eux qu'il glisse à ce travers. La fin de la lettre de Gargantua à Pantagruel étudiant à Paris, citée partout, est admirable ; mais elle commence bien par ceci: « Très cher fils, entre les dons, grâces et prérogatives, desquels le souverain plasmateur Dieu tout puissant a endouairé et aorné l'humaine nature à son commencement, celle me semble singulière et excellente par laquelle elle peut, en état mortel, acquérir espèce d'immortalité et en décours de vie transitoire perpétuer son nom et sa semence... » — A Pantagruel explorateur Gargantua écrit à peu près sur le même style : « Fils très cher, l'affection que naturellement porte le père à son fils bien aimé est en mon endroit

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tant accrue par l'égard et révérence des grâces particulières en toi par l'élection divine posées, que depuis ton partement m'a non une fois tollu tout autre pensement... » — A quoi Pantagruel répond en accord parfait : « Père très débonnaire, comme à tous accidents en cette vie transitoire non doutés ni soupçonnés, nos sens et facultés animales pâtissent plus énormes et impotentes perturbations (voire jusques à en être souvent l'âme désemparée du corps quoique telles subites nouvelles fussent à contentement et souhait) que si eussent auparavant été propensées et prévues ; ainsi m'a grandement ému et perturbé l'inopinée venue de votre écuyer Malicorne. »

Il est évident que quand Rabelais s'avise qu'une chose qu'il rapporte est censée chose écrite, il songe à écrire, et que quand il songe à écrire, il écrit majestueusement et lourdement, avec des souvenirs malheureux et des imitations maladroites de a rhétorique cicéronienne. » Les quelques lettres que nous avons de lui sont très soignées et un peu du même ton que ce que je viens de citer.

Rien ne montre mieux que le style ordinaire de Rabelais est un style parlé, et parlé par un homme qui parlait admirablement quand il ne se surveillait point. C'est un style que Montaigne a parfaitement défini en croyant définir le sien : « décousu et hardi, le même au papier qu'en la bouche. »

Ce qui ne veut point dire que Rabelais n'atteigne pas le vrai grand style, la haute éloquence, le discours soutenu, large et fort et pathétique. Seulement il les atteint quand il ne les cherche point, et quand cette même parole parlée, s'échauffant et s'animant à vouloir prouver et convaincre, à poursuivre une iniquité ou une ineptie, grandit, brusque, comme une flamme, ourDule, large, comme une marée qui monte à l'assaut : «.. Et voyent les dolents père et mère hors leurs maisons enlever et

tirer par un inconnu, étranger, barbare, mâtin, leurs tant belles, délicates, riches et saines filles, lesquelles tant chèrement avaient nourries en tout exercice vertueux, avaient disciplinées en toute honnêteté, espérant en temps opportun les colloquer par mariage avec les enfants de leurs voisins et antiques amis, pour parvenir à cette félicité de mariage que d'eux ils vissent naître lignage rapportant et héréditant non moins aux mœurs de leurs pères et mères qu'à leurs biens meubles et héritages. Quel spectacle pensez-vous que ce leur soit? Ne croyez que plus énorme fut la désolation du peuple romain entendant le décès de Germanicus.Ne croyez que fut plus pitoyable le déconfort des Lacédémoniens quand de leur pays virent par l'adultère troyen furtivement enlevée Hélène grecque... Et restent en leurs maisons privées de leurs filles tant aimées, le père maudissant le jour et l'heure de ses noces, la mère regrettant que n'était avortée en tel tant triste et malheureux enfantement; et en pleurs et lamentations finissent leur vie, laquelle était de raison finir en joie et contentement d'icelles. »

Ainsi parlait le grand orateur Gargantua autorisant son fils à marier Panurge et lui conseillant de se marier lui-même en bonne maison avec consentement des parents, comme le veulent raison et nature, et jamais il ne fut plus éloquent, ne songeant qu'à penser juste, ou plutôt ne songeant à rien qu'à l'affaire qu'il avait à cœur. — Vrai Français dans son style comme en tant d'autres choses, latin seulement quand il s'avise de faire l'écrivain, Rabelais, avant Montaigne, est le père de cette prose française claire, robuste et souple, qui est faite pour être parlée plutôt qu'écrite, qui est faite pour tomber des lèvres, et qui n'a jamais été plus belle, comme Bossuet l'a prouvé peut-être, que chez ceux qui ne l'écrivent que pour la parler, ou qui en écrivant la parlent encore.

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Tel me paraît être cet homme très peu singulier, très peu mystérieux, et même assez peu profond, qui a eu ce seul mérite, mais assez rare, d'être à la fois un homme de bon sens et un homme d'imagination, et d'être l'un et l'autre fort également.

Son bon sens est de qualité très rare et de trempe extrêmement solide. Il lui rend les plus grands services.S'il l'empêche, à la vérité, d'être un philosophe puissant et qui impose, il l'empêche d'être systématique, et il y a de la tolérance en Rabelais, jusqu'au fond même de sa pensée, toujours conciliatrice, médiatrice, ou au moins exclusive de tout parti pris. Son bon sens combat ou réprime salutairement ses penchants secrets qui étaient épicuriens, jusqu'à en faire sinon l'apôtre, sinon même le professeur, du moins le peintre sympathique et presque ému de la générosité, de la charité et du dévouement. Il lui donne de la bonté ; car s'il ne suffit pas du bon sens pour être bon, du moins le bon sens persuade qu'il n'y a rien de plus raisonnable et de plus judicieux que d'être bon. — Son bon sens lui donne surtout et toujours l'idée de justice ; car la justice n'est pas autre chose que la raison appliquée ; c'est la raison sociale. Cette idée remplit Rabelais. Ce médecin ne voit pas dans la justice autre chose que la santé du corps politique, et le livre de Rabelais n'est qu'un livre à l'honneur, au service et au profit de la santé, tant du corps que de l'âme, que de l'esprit, que de la nation et que du monde. Son ataraxie ou son pantagruélisme, qu'on l'appelle de son nom ou de son sobriquet, est un système d hygiène morale et intellectuelle; ce système transporté dans le domaine des relations humaines devient la justice, l'équité, la tolérance, et le respect de la

liberté cT autrui, tout naturellement. Au milieu des passions déchaînées qui sont les maladies de l'âme, et des subtilités envenimées qui sont les maladies del esprit, il n'est pas douteux que son livre ne tombât très bien, jusqu'à être un très bon régime, non seulement pour son siècle, mais pour tous les temps.

Son imagination, qui était magnifique dans le bouffon d'abord, et même aussi dans la conception de grandes scènes humaines ou naturelles, comme batailles et tempêtes, n'a pas laissé d'être un peu limitée par son bon sens. Son roman, quoiqu'on ait dit, n'a de gigantesque que ses personnages, dont, du reste, il oublie à chaque instant les statures anormales. C'est un roman très réel, et très réaliste, où la part de fantaisie est très restreinte. C'est le roman bourgeois du xvie siècle. L'imagination de Rabelais est tellement compagne inséparable de son bon sens qu'elle ne va guère qu'à inventer des pays dont les naturels sont des lanternes, et à donner à des hommes des noms d'oiseaux. Ce n'est pas là une débauche de fantaisie. — Grand artiste cependant et grand créateur, en ce que l'incident gai et imprévu, le détail curieux, l'anecdote bouffe, le tableau plaisant abondent dans sa cervelle féconde et, intarissablement sans monotonie, s'en élancent en tourbillonnant ; grand artiste dans ses portraits, dans ses croquis, dans ses vignettes, qui à chaque instant arrêtent les yeux et amusent le regard ; grand artiste dans ses larges descriptions de ville populeuse, de foule grouillante, de festin copieux, de beuverie large et bruyante ; grand artiste dans l'art de conter, qu'il a poussé plus loin qu'homme au monde, dans Fart de faire d'un récit un monde vrai où nous sommes transportés, où nous vivons, où nous circulons à travers les choses, où nous coudoyons les hommes, et où nous sentons le temps couler, ce qui fait, le récit lu, que nous avons vécu véritablement un jour de plus; grand artiste enfin dans son style sobre le plus souvent

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Il alerte, pittoresque et infiniment expressif quand il le faut, abondant et touffu à la rencontre, extrêmement varié comme le ton et l'accent d'un homme qui cause et qui a naturellement l'art de causer, toujours vrai, toujours sincère, toujours personnel, toujours sonnant la voix humaine, si savant avec cela que toutes les formes de style français, depuis celui de Bossuet jusqu'à celui de Voltaire, en passant par celui de La Bruyère, trouveraient, ce qu'on ne peut dire d'aucun autre de nos vieux auteurs, sinon leurmodèle, du moins leur premier trait, déjà très marqué, dans l'historiographe de Panurge.

Rien donc qui doive étonner dans l'immense succès de Rabelais, et la dévotion silongue, peut-être éternelle des Français à son endroit. Certainement on l'a surfait, en voulant le trouver profond, ce qu'il n'a jamais visé à être, en voulant le trouver énigmatique, ce que son bon sens se serait refu lé à affecter, et en voulant le trouver pyramidal, ce qui estaussi loin que possible de son génie et de son art tout français. Certainement Montaigne a presque raison, quoique peut-être un peu jaloux, en disant de son livre : « parmi les livres simplement plaisants » Certainement Gargantua et Pantagruel sont

avant tout des livres joyeux, et c'est ainsi qu'on doit les prendre ; mais ils sont aussi des livres intéressants, des livres qui, sans faire méditer, font réfléchir, des livres de bonne raison moyenne, et de bon profit moraL

C'est une plaisanterie de les estimer immoraux parce qu'ils sont souvent indécents. Sans doute ils ne sont pas lecture de jeunesfemmes ; maisils necontiennentpasun atome d'immoralité. L'immoralité littéraire est dans les peintures lascives et dans les narrations complaisante > d'actes honteux. De ces narrations et de ces peintures il n'y en a pas une, je dis pas une, dans Rabelais. Il y a, relativement aux choses honteuses, des propos libres et des allusions goguenardes en termes crus. C'est inconvenant, mais ce n'est pas immoral, ce n'est pascorrup-

teur. Je dirai même que rien ne Test moins. Les romans

modernes le sont cent fois plus. Rabelais est choquant, il n'est pas dangereux. Au fond c'est un livre très sain, écrit par un très honnête homme qui était railiard, dans un temps où Ton n'était pas bien élevé.

L'esprit général n'en est pas très sublime ; mais il est pur, généreux et surtout droit. Au fond ce médecin a tenu à nous dire, ou plutôt a bien voulu nous dire en se jouant : « Il y a un art de se bien porter. — Cet art contient une morale qui est simple, mais étendue, presque complète, et non point si facile à bien pratiquer ; et que voici. — Il contient une politique qui est plus simple encore, mais assez difficile aussi à réaliser, puisque vous êtes aussi loin que possible, d'ici à trois siècles, de la mettre en pratique ; et que voici. — Il contient une règle de conduite personnelle qui n'est pas bien raffinée, mais que les plus sages d'entre vous n'ont point encore réussi k s'imposer; et que voici. — Cet art a pour résultats bonne conscience et joie de l'âme. Je vous souhaite de l'acquérir en lisant mon livre ; et c'est le sens de ces mots que je répète soir et matin : Vivez joyeux et portez-vous bien. »

Et ce n'est pas si peu que d'avoir donné ce traité-là, avec de belles illustrations dans le texte. Après tout Rabelais a raison : il n'est pas sûr que les « mélancolieux » ne soient pas un peu coupables. Dante place dans un des cercles de son Enfer ceux qui pendant leur vie « pleurèrent quand ils pouvaient être joyeux. »

CALVIN

SA VIE

Jean Cauvin, en latin Calvinus, et, en francisant la forme latine, Calvin, comme la plupart des réformateurs genevois du xvie siècle, comme Guillaume Farel, comme Froment, comme Alexandre Dumoulin, comme Théodore de Bèze, était Français. Il était né à Noyon, le 10 juillet 1509, d'une famille de bourgeoisie aisée. Son père était notaire apostolique, procureur fiscal du comté, scribe en cour d'église, secrétaire de l'évêque, quelque chose comme moitié robin moitié clerc, moitié de basoche et moitié d'église. On peut trouver dans Calvin les instincts de discipline ecclésiastique et les goûts de dispute et de chicane rappelant ce double caractère originel.

Ce qui est plus sûr, c'est que son éducation fut tournée tour à tour du côté de l'Église et du côté du Palais. Il lit de bonnes études générales en compagnie des enfants de la famille de Monmor, protectrice de la sienne. Puis on l'envoya à Paris comme étudiant en Sorbonne. On le destinait à la théologie. Par quel revirement, en 1529, son père songea à le pousser vers le droit, on ne sait trop; mais toujours est-il que le jeune Calvin fut envoyé à Orléans pour suivre les leçons de Pierre de l'Etoile, puis à Bourges pour écouter André Alcial.

C'était un étudiant passionné. 11 était tout entier à ses professeurs et à ses livres, écoutant, compulsant, rédigeant, exposant et argumentant. Fréquentant peu les compagnies, très retiré, peu causeur, n'aimant à parler que pour faire une leçon ou discuter, c'était à cette époque un jeune homme de moyenne taille, d'aspect grave, maigre déjà, le teint brun et pâle, le fiez aquilin, la barbe noire, rare et taillée en pointe. Ses yeux noirs éclataient d'un feu ardent ; sa voix était forte, sonore et comme métallique. Opiniâtre et captieux dans la dispute, il faisait dire à un de ses maîtres, Melchior Wolmar: « Ce sera un grand défenseur de nos opinions, pour ce qu'il ne pourra si aisément être pris qu'il ne puisse envelopper ses adversaires en des empêchements plus grands. »

Il a toujours dit de lui-même qu'il était « de nature un peu sauvage et honteuse » et « timide et craintif.. » Il n'y paraît guère à sa vie ; mais il est possible. Il est vraisemblable même qu'il avait ce courage nerveux et violent des hommes timides et convaincus, volontiers retirés et tranquilles, indomptables et intrépides dès qu'on touche à leurs croyances ; et que ce courage particulier, sans cesse sollicité par les circonstances, il dut l'exercer toute sa vie, ce qui l'abrégea. Il aura sans cesse souhaité le repos et aussi l'établissement de sa foi, et toujours sacrifié celui-là à celui-ci, chaque fois contre son gré, et s'épuisant dans cette lutte d'une partie de sa nature contre l'autre.

Son pèrf: étant mort, vers la fin de l'an 1530 ou le commenc ment de l'an 1531, Calvin fut probablement libéré d' me certaine contrainte. Il est vraisemblable que son père l'avait dirigé du côté du droit pour le détourner, moins de la théologie que d'une certaine théologie. Dès son séjour à Paris, en 1527, le jeune homme avait fait la connaissance de Farel, beaucoup plus âgé que lui, très mêlé déjà à tout le mouvement protestant,

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et avait commencé à lire Luther. Le droit h Orléans et à Bourges fut sans doute une diversion. Libre de ses actions, Calvin réalisa sa part d'héritage, vendit les bénéfices ecclésiastiques, dont son père, de très bonne heure, l'avait fait pourvoir, s'assura une modique fortune qui le mettait à l'abri des besoins pressants, et vint à Paris, très décidé à ne plus s'occuper que de religion.

11 était bien armé, savait admirablement le latin, fort bien le grec et l'hébreu, avait beaucoup pratiqué Àristote, connaissait, on le voit par ses œuvres, les auteurs de l'antiquité profane (surtoutles prosateurs), traduisait, comme protestation contre lessupplices des protestants, qui commençaient, le De Clementia de Sénèque, avait pris dans l'étude du droit l'habitude de la dialectique déliée et du maniement des abstractions. Sa parole était vigoureuse, pressante, soutenue par une conviction profonde et l'impossibilité de supposer un instant que quiconque ne pensait pas exactement comme lui pût avoir raison.

Il prêcha, et il litprêcher. Il prêcha dans les environs de Paris, à Paris, dans des conférences particulières. Pour faire entendre sa pensée en pleine Sorbonne, iltngpira à Nicolas Cop, recteur, un discours tout plein de propositions très nouvelles, puis une justification de ce discours, moins novatrice, mais hétérodoxe encore, et tout autant, sur le point principal. Cop et Calvin durent s'enfuir, l'un à Baie, l'autre à Nérac auprès de la reine de Navarre. C'est là que Y Institution chrétienne, en sa première forme, fut écrite. Elle contenait déjà toute la doctrine de Calvin, moins rigoureuse, moins impérieuse et moins despotique qu'elle ne devint plus tard, mais entière, et déjà sous cette forme et en cet appareil systématique qui devait lui donner tant de puissance sur les esprits.

En 1534 Calvin se rendit à Baie où il publia Ylmtitu-

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lion (1536), puis à Ferrare, auprès de la duchesse, très attachée,comme on sait, aux doctrines nouvelles. Forcé par la pression du Pape de quitter cette cour, il se rendait à Strasbourg, et passait seulement par Genève pour y saluer son ancien ami Guillaume Farel, lorsque toute sa destinée, au moins politique, se décida. Farel le retint.

Il avait beaucoup à faire. Genève après avoir successivement secoué le joug du duc de Savoie, de Févéque souverain de Genève et des petits seigneurs crénelés de la banlieue, qui l'entouraient comme d'une ceinture de féodalité, était devenue une ville absolument libre. Elle avait,par horreur de son duc et de son évêque, adopté le protestantisme, et Farel y jouissait d'une grande autorité; mais la situation pourtant était difficile.il y avait un parti catholique, un parti libertin et un parti protestant. Le parti libertin était le parti des vieux patriotes, génevois avant tout,et qui voyaient de fort mauvais œil,sous couleur de protestantisme, les Français d un côté s'introduire à Genève et y gouverner, les Bernois de l'autre exercer une influence sur les affaires intérieures de la République. Ces partis étaient en lutte. Ils s'appuyaient Fun sur Fribourg, catholique, ancienne alliée des Génevois,Fautre sur Berne, protestante, alliée également, et qui tendait à faire payer assez cher l'appui qu'elle avait donné à Genève pour la conquête de son indépendance.

Partis à contenir, alliés gênants à ménager, c'était beaucoup pour Farel, citoyen courageux, grand orateur populaire, âme ardente, mais nullement homme d'Etat, Il reconnaissait à Calvin les qualités qui lui manquaient. Il retint Calvin.

Celui-ci sembl e avoir peu hésité. C'était un homme très avisé et un des plus grands politiques qui aient été. Il vit très vite les immenses difficultés de l'entreprise, mais aussi les chances de succès. Il comprit une très grande vérité, qui n'était pas alors mise en lumière comme aujourd'hui, et qu'il fallait une vue perçante et

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une grande connaissance des hommes pour démêler : c'est qu'après une grande et douloureuse révolution les hommes ont besoin du despotisme, et sont merveilleusement disposés à l'accepter, à condition que ce soit un despotisme plus dur que l'ancien, et très différent. — 11 le faut très différent, pour que le peuple ne s'aperçoive pas que c'est le despotisme, et ne reconnaisse pas l'ancien sous le nouveau. — 11 le faut plus dur quel'ancien, pour comprime? les ferments d'agitation sans but, d'agitation naturelle, que la révolution qui, elle, avait un but et l'a atteint, a remués en passant et a laissés derrière elle ; pour que le peuple se sente gouverné, ce qu'il ne sentirait pas, après les grands troubles, s'il n'était que gouverné à la manière ordinaire ; enfin pour que les conquêtes que la révolution a faites, non seulement soient consolidées, mais très manifestement paraissent l'être, ce qu'elles ne paraîtraient pas à tous les yeux s'il restait des partis libres, puissants, parlant haut et qui sembleraient toujours près de prendre revanche.

Ce qui avait des chances de succès à Genève après la période héroïque de cette cité, c'était donc un despotisme qui ne vînt pas d'une puissance étrangère, qui ne fût pas catholique, qui ne fût pas aristocratique et qui fût très rude. Être très visiblement l'ennemi du duc de Savoie (ou du souverain régnant au delà des monts), être protestant, n'être pas grand seigneur et affecter en ses mœurs la simplicité la plus démocratique, être en mauvais termes avec Berne, qui n'était pas sans quelques airs de vouloir substituer sa suzeraineté à celle du Savoyard, être énergiquement local et municipal, enfin être un homme d'une volonté indomptable et d'une intolérance absolue, né pour commander et pour risquer continuellement sa vie à rencontre de toute résistance, impitoyable du reste sans colère et sans caprice de cruauté : c'était être le souverain désigné de Genève à cette époque.

Sans que ce fût nécessaire, il n'était pas mauvais, non plus, que le nouveau despotisme fût très moral, puritain et théocratique. Genève au xv* siècle était une ville riche, luxueuse et assez dissolue, Peu gênés par leurs évêques dans la liberté de leurs mœurs, du reste décentes, mais aimables etun peu abandonnées, les Génevois, d'abord touchés, pour la plupart, par cette contagion d'esprit religieux et de régénération morale qui est le grand fait psychologique du xvie siècle, devaient, de plus, pour que le despotisme nouveau fût très différent à leurs yeux de l'ancien, souhaiter obscurément, aimer ensuite, une autorité très sévère sur les mœurs, et qui, au moins en apparence, les réformât. C'est aux différences que les hommes mesurent le progrès. A voir Genève devenue triste, il fallait bien croire qu'elle avait changé, et à la voir changée, conclure qu'elle avait marché en avant. Son changement de caractère était le signe éclatant de sa rupture avec le passé, et il est impossible aux yeux des hommes que rompre avec le passé ne soit pas un progrès. La gaîté était réactionnaire, la tristesse signe de régénération, gage d'avenir et dignité nationale.

Voilà tout ce queXalvin dut comprendre pendant son premier séjour à Genève, de .1336 à 1538, et ne jamais oublier. Il vit très bien qu'il était de la tête aux pieds l'homme dont Genève avait besoin.

Mais ce raisonnement, qui fut certainement le sien, n'est qu'un raisonnement d'ambitieux. Il en eut un autre, de sectaire, de prophète et d'homme de foi. Il vit que si Genève avait besoin de lui, il avait, pour sa foi, besoin de Genève. Les protestants allemands avaient été comme absorbés par les princes séculiers. C'est le grand péril des nouvelles religions de ne pouvoir guère se passer des puissances temporelles. Slles s'appuient sur elles pour lutter contre la religion établie, et cet appui devient un joug. Ce que Luther avait fondé

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c'étaient, en somme, des églises indépendantes de Rome* et dépendantes des puissances allemandes ; c'étaient des « églises gallicanes » germaniques. « Le magistrat », comme dit Bossuet, o s'y était rendu maître de tout, et même de la doctrine », et ce qu'on gagna souvent au change, ce fut « en rejetant le pape ecclé-, siàstique de se donner un pape laïque. » Rien n'était plus périlleux, rien n'était plus odieux à Calvin, et souvent il s'en plaignit comme du plus grand désordre qu'on pût introduire dans l'Eglise.

L'eût-il voulu du reste, et il ne le voulait pas, il n'aurait pas pu, et il est homme à l'avoir compris, faire en France ce que Luther avait fait en Allemagne. Les rois de France ont hésité quelquefois entre le protestantisme qui flattait leurs ambitions secrètes, et le catholicisme qu'ils sentaient en majorité dans ce pays de race latine; mais ils n'avaient pas un très grand intérêt à s'afïïanchir en appuyant la religion nouvelle ; car ils étaient trèspeuliés.Parla Pragmatique Sanction de Charles VII, par le Concordat avec Léon X, ils s'étaient rendus fort indépendants sans être devenus hostiles. Nommant les évêques, ils étaient les vrais chefs du clergé français. Ils auraient pu désirer s'approprier les biens du clergé ; mais, par des moyens constitutionnels et traditionnels, ils le faisaient contribuer aux charges de l'Etat, ce qui Suffisait, et même valait mieux*

Cette situation était excellente ; ils n'étaientpas sans le comprendre, et le bon sens pratique français leur montrait qu'ils avaient peu de chose à gagner à appuyer la Réforme et d'assez grands risques à courir. Le mouvement protestant français avait de grandes chances d'être féodal s'il était aristocratique, ou communaliste s'il était populaire, dans les deux cas peu monarchique. Tel qu'il se montrait, il semblait devoir être aristocratique et féodal, ce qui était ce que la monarchie française craignait et détestait par-dessus tout. En ces conditions,

mieux valait sans doute s'en tenir au Concordat, et, à travers les flux et reflux de la politique, c'est encore où la monarchie française se ramenait assez constamment.

Calvin vit très bien ces choses. Comme les autres, il avait bien commencé par tâter un peu le gué du côté des puissances temporelles, et son E pitre à François 7er, si admirable d'ailleurs, est une avance ; mais il n'y revint pas, et, Genève trouvée, il sut très exactement ce qu'il voulait et devait faire.

Il devait aviser une ville libre, très indépendante, et très jalouse de son indépendance récemment conquise, ennemie des princes étrangers, pour en avoir trop fait Tépreuve, s'y établir fortement, ne rien demander à personne, y constituer une religion municipale et nationale, chère au peuple à ces deux titres, exercer par rayonnement une influence toute morale sur le reste de l'Europe, faire ainsi de cette cité la « ville de sûreté » par excellence, le lieu d'asile des réformés, en même temps la capitale morale du protestantisme, et de cette sorte établir quelque part le protestantisme dans toute sa pureté, sans compromission et sans alliage, et faire de la ville qui l'aurait accueilli une ville sainte, une tête glorieuse d'un monde religieux, capable, sans alliance ni soutien temporel, de regarder Rome en face.

Le dessein était grand, hardi, très pratique aussi et très prudent, un des plus intelligents et des plus justes qu'ait formés une tête humaine. Il réussit.

Il ne réussit pas tout d'abord. Quelque bon qu'il fût, il avaitun défaut, relativement léger, mais irrémédiable. Calvin n'était pas Génevois. Il n'était pas prince, il n'était pas noble, il n'était pas évêque, il n'était pas Bernois ; et tout cela était excellent ; mais il n'était pas Genevois. Il le devint, le temps aidant, mais il ne Tétait pas. Ce fut toujours sa plus grande difficulté. Au commencement çlle le fit échouer. Les « libertins », c'est-à-dire les vieux

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patriotes génevois, qui avaient versé leur sang pour faire la patrie, trouvaient étranges ces Français, ces Froment, ces Farel, ces Calvin, qui, tout en assurant qu'ils n'étaient que des ministres de la religion, par leur influence dans les conseils de la cité, gouvernaient une ville qu'ils n'avaient nullement affranchie. En 1538 ils l'emportèrent aux élections, et firent chasser Farel et Calvin. Calvin s'en alla à Strasbourg, s'y établit dans le personnage de pasteur et de professeur, et attendit les événements. Renonçait-il à ses grands projets ? On le peut croire, puisqu'il semaria, et avec une Allemande. Il était plutôt dans son plan d'épouser une Génevoise. Mais, au moins, sa femme n'était pas française, et son mariage ne lui fut pas plus tard une difficulté de plus.

En 1540 son parti à Genève reprit le dessus, et il fut rappelé avec instances. Il hésita ou feignit d'hésiter. Les deux hypothèses sont acceptables. Il ne faut pas oublier, puisqu'il Ta dit, qu'au fond, tout à fait au fond, il était craintif. On peut dire aussi que rien n'était plus habile sans laisser d'être très légitime, que de se faire prier pour se faire désirer. L'ambition, et j'ai montré quelle noble ambition, l'emporta. Il revint à Genève en 1541, et n'en sortit plus.

îl avait trente-deux ans, parlait de lui dans ses lettres comme d'un vieillard, et l'était presque. Blanchi de bonne heure, creusé, les traits tirés, les bras maigres, la main sèche, faible et de mine chétive comme ce saint Paul qu'il a tant aimé, n'ayant pour ainsi dire que les yeux et la voix, et une physionomie plutôt qu'un visage, et un geste plutôt qu'un corps, torturé de maladies sans nombre, le cerveau tenaillé d'une migraine presqueincessante, il resta sur la brèche pendant vingt-trois ans, gouvernant, prêchant, écrivant et dogmatisant sans trêve, domptant les souffrances du corps à force de volonté, profitant de son mauvais estomac "pour ne pas manger, et de ses m graines pour ne pas dormir, passn nt

toute sa vie, comme il l'a dit, in tumultu tt festinatione.

Ce fut un combat admirable de tous les instants. Il fallait gouverner d'abord. Ce n'était pas facile. Les catholiques n'étaient plus en nombre ; mais les « libertins » étaient encore forts. Ils Tétaient par eux-mêmes, par les anciens services rendus, aussi par les arguments qu'ils tiraient de l'entourage de Calvin. Calvin attirait à lui des Français persécutés dans leur pays, et s'en faisait comme une garde personnelle. Il ne pouvait pas agir autremeiit. La charité évangélique l'y obligeait absolument, l'humanité môme ; et qu'eût été Genève si elle n'avait pas été lieu d'asile, et quel était son intérêt sinon de s'agrandir des pertes de ses voisins, et qu'eût été Calvin s'il se fût borné au rôle de chef religieux, exclusif, égoïste et obscur, d'une petite ville ? îl le devait donc. Mais c'était aussi son intérêt ; il constituait ainsi son armée et son instrument de règne, et c'est ce que ses ennemis faisaient remarquer sans cesse. Cette force était donc pour Calvin une faiblesse, en raison même de sa force, et augmentait les difficultés en s'accroissant. t)e là dés conspirations et des séditions perpétuelles (quatre en huit ans, de 1548 â lo5o), qui avaient de bonnes raisons pour elles et qui étaient presque légitimes. Il les étouffa avec la dernière rigueur, et sans scrupule fit couler le sang. Il y mit fin par un gouvernement qui est un modèle de tyrannie.

L'inquisition et la délation du haut en bas dë la société, à la fois pour raison et sous prétexte de régénération morale, tel fut le système. Les & Anciens », sortes de censeurs à la mode de Rome, mais infiniment plus nombreux, surveillant et examinant la conduite des citoyens, ayant le droit dé pénétrer à toute heure dans la vie privée, et faisant procès aux citoyens pour des infractions morales comme pour des crimes sociaux , au-dessous d'eux une légion de délateurs leur rappor-

CALVIN

tant tous les méfaits commis contre la loi, contre la religion, contre la morale et contre Calvin, ce fut l'organisation de la société génevoise à cette époque. C'était ia Terreur. Elle n'a jamais été ailleurs en aucun temps plus savamment ajustée. Calvin y tint la main jusqu'à sa mort avec une inflexible constance.

Il fallait ensuite gouverner, non plus la cité, mais l'Eglise, poursuivre les hétérodoxes, extrêmement nombreux à cette époque, où le réveil religieux avait naturellement pour effet que chacun avait son système religieux, extrêmement nombreux surtout à Genève, où, pat* une illusion assez plaisante, mais naturelle, une foule de gens venaient pour penser librement. Il fallait combattre contre les anabaptistes, les antiprédestina^taires, les antitrinitaires, les « libertins spirituels », contre Bolsec, contre Gentil, contre Castellion, contre Servet. Il fallait démêler leurs erreurs, les réfuter, démontrer qu'ils étaient bien hérétiques, puis les faire chasser.

Je dis les faire chasser. En général, et il n'estquejuste de le dke, Calvin n'a pas tué l'hérétique. Théodore de Bèze fait remarquer qu'en France on brûle les protestants, qu'en Allemagne « on met les anabaptistes à mort, à bon droit », qu'à Genève on s'est « contenté du bannissement », que « Bolsec, Valentin (Gentil), Castellion ont blasphémé et ont été simplement bannis » ; que « le seul Servet a été mis au feu. Mais qui en fut jamais plus digne? »— -De Bèze a à peu près raison; je veux diré qu'il compte à peu près juste. Cependantje ferai remarquer qu'il est très difficile de faire ce compte et d'établir ces proportions, parce que les conspirateurs qui ont été mis à mort comme conspirateurs l'ont toujours été aussi comme hérétiques. Gruet par exemple, coupable de chansohs contre Calvin et de placards séditieux, fut exécuté le 24 juillet 1547. Calvin poursuivant sa vengeance contre lui, même après sa mort, et deman-

dant au Conseil de Genève de brûler un livre attribué au malheureux, dit formellement : « Comme ainsi soit que tel et tel jour Jacques Gruet, tant pour blasphèmes énormes contre Dieu et moquerie de la religion chrétienne que pour conspiration contre TEtat public de notre cité, a étécondamné à telle punition...» Et en effet Gruet avait été condamné pour avoir « insulté Calvin ; été plutôt enclin à dire, réciter et écrire fausses opinions et erreurs qu'à la vraie parole de Notre-Seigneur; affiché le placard de Saint-Pierre. » Il semble donc que Ton tuait juridiquement à Genève, quelquefois pour hérésie, souvent, non proprement pour hérésie, mais pour mépris de Calvin et tendance à ne pas croire à la religion réformée ; et la distinction est subtile. Reconnaissons cependant qu'il semble qu'on a moins tué à Genève pour hérésie, proportionnellement, que dans les autres parties de l'Europe.

Ce gouvernement de l'Eglise, il fallait y pourvoir même au delà des frontières, discuter et négocier avec Berne, soutenir le zèle protestant de la duchesse de Ferrare, encourager et éclairer celui de la reine de Navarre et la prémunir contre les séductions des « libertins spirituels ( i) », réchauffer sans cesse et réconforter ces pauvres petites églises protestantes de France, église de Lyon, église de Paris, églises du Poitou, d'Angers, de Loudun, « des lies » (Ré, Oléron) ; et ces exhortations auxmartyrs dontest pleine la volumineuse correspondance de Calvin sont ce qu'il a écrit déplus élevé, de plus fort et de plus touchant.

11 fallait faire pénétrer partout l'esprit de Calvin, cet esprit d'intransigeance et de rigueur dont il marquait

il) Ou celles de son cœur : « Sur ce que je vous avais allégué que David nous instruit par son exemple de haïr les ennemis de Dieu, vous répondez que c'était pour ce temps-là duquel, sous la loi de rigueur, il était permis de hair les ennemis. Cette glose serait pour renverser toute l'Ecriture, et la faut fuir comme peste mortelle. »

CALVIN

tout ce qu'il touchait. A côté de ces lettres si belles et si évangéliques que je citais tout à l'heure, il y en a qui peignent bien Phomme de gouvernement, et de gouvernement tyrannique, qu'était Calvin. On connaît la fameuse lettre « à Monsieur de Poët, dauphinois », que Voltaire cite avec horreur dans Y Essai sur les mœurs : « Ne faites faute de défaire le pays de ces zélés faquins qui exhortentles peuples à se bander contre nous, noircissent notre conduite, et veulent faire passer pour rêverie notre croyance. Pareils monstres doivent être étouffés comme fut ici en l'exécution de Michel Servet, Espagnol. » — Eh bien... cette lettre est fausse, très probablement. De très bonnes raisons le font croire. Mais les défenseurs de Calvin qui triomphent de cette inauthenticité, publient eux-mêmes la lettre suivante à Madame de Cany : « Madame, il me fait bienmal que l'acte si louable que vous fîtes il y a environ demi an n'a mieux rencontré. C'est que quelque bon serviteur de Dieu ne s'était trouvé à l'endroit d'un tel secours qu'a reçu une aussi méchante et malheureuse créature qu'il y en ait au reste du monde. Sachant en partie quel homme c'était, j'eusse voulu qu'il fût pourri en quelque fosse si c'eût été à mon souhait, et sa venue me réjouit autant comme qui m'eût navré le cœur d'un poignard. Mais jamais je ne l'eusse jugé un monstre si exécrable en toute impiété et mépris de Dieu comme il s'est ici déclaré, et je vous assure, s'il ne se fût sitôt échappé, que pour m'acquitter de mon devoir il n'eût pas tenu a moi qu'il ne fût passé par le feu. » — La lettre ii Madame de Cany vaut la lettre à M. de Poët, et Voltaire n'a qu'égaré son indignation.

C'est avec moins de cruauté, mais le même souci d'inquisition tyrannique, qu'on le voit s'inquiéter dans les pays les plus éloignés du sien des plus menus détails, pourvu qu'ils soient de quelque intérêt pour la religion. En Angleterre il y a des universités, et dans ces univer-

sites des boursiers. Ces boursiers ne sont pas tous très bons protestants, et il faut veiller à cela. Lettre au duc de Sommerset , lettre au roi d'Angleterre , pour faire cesser cet abus et retirer ces facilités à des jeunes gens a qui, au lieu de donner bon espoir de servir l'Eglise, montrent plutôt signe d'y vouloir nuire, et qui font profession manifeste de résister à l'Evangile. »

Ce qu'il voudrait, c'est que non seulement la religion de Genève, mais le gouvernement de Genève servît de modale à l'univers tout entier, et que toutes les puissances protestantes fussent réglées sur, les maximes et sur les pratiques de Calvin. Conseils ou plutôt programme de gouvernement au duc de Sommerset: « Je viens maintenant au dernier article, qui est de châtier les vices et réprimer les scandales. Je ne doute point qu'il n'y ait loix et statuts bons et louables au royaume pour tenir le peuple en honnêteté de vie. Mais les grands débauchements et énormes que je vois par le monde me contraignent de vous prier à prendre aussi cette sollicitude que les hommes soient tenus en bonne et honnête discipline. Surtout que l'honneur de Dieu vous soit recommandé pour punir les crimes dont les hommes n'ont point accoutumé de faire grand cas. Je le dis parce que quelquefois les larcins, batteries et extorsions seront âprement punis, pour ce que les hommes y sont offensés. Cependant on souffrira les paillardises, adultères, ivrogneries, blasphèmes au nom de Dieu quasi comme choses licites ou bien de petite importance. L'office des évéques et des curés est de veiller sur cela ; mais en l'autorité où Dieu vous a mis, la principale charge en revient sur vous, voire de mettre les autres en train afin que chacun s'acquitte de son devoir. »

Le monde entier soumis èt des gouvernements théocratiques, l'homme par tout pays régi et surveillé de près en ses mœurs, en sa conduite privée, en ses pro-

CALVIN

pos, en sa tenue et en son maintien, le grand couvent universel sur le modèle du couvent genevois, voilà le grand rêve, dépassant toutes les puissances humaines, et presque l'imagination, que le rude réformateur poursuit à travers toute l'Europe, et essaye de commencer à réaliser, en prodiguant ses conseils, ses exhortations, son temps et ses forces,

Et il faut ensuite revenir à Genève, et y trouver ces difficultés locales, presque domestiques, dont l'exiguïté rebute et dont la multiplicité épuise. C'est son frère Antoine qui le compromet par ses mœurs relâchées, c'est son vieux maître et ami Farel, qui, à Neufchâtel, s'avise de se marier à quatre-vingts ans et qu'il faut essayer de dissuader, puis excuser; c'est son armée môme, sa vieille garde de réfugiés français, qui est compromettante aussi, quelquefois, et quémandeuse et indisciplinée. Il a souvent à la gourmander avec une âpre éloquence qui lui fait honneur, et qui, du reste, à l'adresse des vieux Genevois, est une habileté : « De ceux môme, dit-il (1), qui ont abandonné leur pays pour venir ici servir Dieu, il y en a qui s'y portent assez lâchement... Que ceux qui sont venus ici de loin qu'ils avisent à se gouverner saintement, compie en la maison de Dieu. Ils pouvaient bien vivre ailleurs en débauche et ne fallait point qu'ils bougeassent de la papauté pour mener un train dissolu. Et de fait il y en a aucuns desquels il vaudrait mieux s'être rompu le cou que d'avoir jamais mis le pied en cette église pour s'y porter si Oi al. »

L'embarras est grand de maintenir dans le devoir ce peuple errant, très mêlé et très suspect, de gens qui viennent à Genève pour y chercher le salut, ou la paix, ou la fortune, ou du pain, et parmi lesquels il est difficile de démêler du premier coup les croyants, les persécu-

(1) Sermon sur le thème du psaume 27.

tés, les faméliques et les intrigants : « Il y a beaucoup d'afïronteurs qui courent l'aiguillette, trottant çà et là pour dérober et tromper. Tels rustres, étant déjà si décriés qu'ils ne peuvent trouver lieu aux églises de Dieu, pour user de leurs ruses, prenant leur vol d'un autre côté, babillent contre nous impudemment, disant tout ce qui vient en leur bouche. Que devons-nous faire ? Nous voyons des fainéants de moines ou d'autres qui leur ressemblent du tout, encore qu'ils n'aient jamais vêtu le froc, qui tous promettent qu'ils seront petits anges, et si on leur trouve moyen de vivre, qu'ils se contenteront de pain et d'eau. Toutes ces belles vanteries patience s'en vont incontinent en fumées, et après aToir montré quelque temps combien ils sont fainéants et inutiles, troussent quilles sans sonner mot. Je confesse que beaucoup qui seront venus ici espérant y trouver condition après l'avoir cherchée s'en retournent frustrés de leur espoir, comme il ne se peut autrement en si grande multitude de gens qui demandent... et ces galants iront ensuite semer leurs complaintes partout, pleines de mensonges incroyables... »

C'est au milieu de ces embarras incessants, chef d'Église, chef d'État, chef d'églises extérieures, chef de partis extérieurs, négociateur avec des puissances étrangères, chef de doctrine et ayant à la défendre sans cesse contre une religion traditionnelle quinze fois séculaire et contre vingt « hérésies », écrivant, parlant, discutant, administrant, négociant, sollicitant et sollicité, sans aucune interruption qu'un sommeil maladif de quelques heures par jour, traînant à travers ces tracas un corps débile et usé, qu'il a vécu vingt-trois ans, soutenu par une volonté de laquelle il semble que celle des plus grands conquérants et chefs d'empire n'approche pas

Toujours impérieux, il devint, vers la fin de sa vie,

CALVIN

« colère, chagrin et difficile », au témoignage môme de Théodore de Bèze qui l'excuse, et qui, en vérité, n'a pas besoin de l'excuser. Il avait perdu en 1549, sa femme après une union de dix ans, n'en ayant eu qu'un enfant qui ne vécut pas. Il vieillissait dans le tumulte des affaires et la solitude domestique, les deux choses qui tuent le plus vite. Eu lo63 il était épuisé, et les crises morbides se multipliaient pour lui. Il était prêt. Il fit au commencement de 1564 ce testament d'une admirable simplicité de forme, au fond un peu orgueilleux, où, du moins, si Ton veut, la satisfaction du devoir accompli se montre trop. Le 27 mai 15G4, il s'éteignitau milieu de ses frères, si complètement usé par le labeur et la maladie que dans ses funérailles si simples et dénuées, dignes de sa vie, on n'avait presque plus rien à remettre à la terre. — Ce fut un homme de combat et de création, qui sut renverser et qui sut bâtir, une des plus vigoureuses inleiligences qui aient été, une des plus hautes consciences, surtout un des plus grands courages qui se soient montrés dans la race humaine.

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