SON DESSEIN
La doctrine de Calvin c'est le protestantisme qui se démêle après la période d'insurrection tumultueuse, qui se dégage, se trouve, et s'arrête en sa forme la plus nette et la plus rigoureuse. C'est la clarté systématique dans la passion régénératrice; c'est l'esprit français dans le tempérament protestant .
Le protestantisme avait été jusque-là très confus. Il était en son fond une rébellion contre Rome et un appel à : i< u. Il venait d'un grand dégoût d'abus ecclésias-
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tiques qui, comme dit Bossuet, « n'étaient que trop véritables », d'un besoin d'indépendance et de croyance non imposée, pour être plus forte, d'un grand mépris des hommes interprètes de la parole divine, et du ferme propos de ne s'en rapporter qu'à Dieu. Il était l'homme croyant, passionné de foi, se détournant des hommes jugés impurs ou tièdes et criant à Dieu : « Inspire-moi 1 » C'est le plus grand réveil de l'esprit mystique dans l'humanité depuis l'avènement du christianisme»
De là soi* horreur instinctive tant de l'Église organisée que de la tradition. L'Église organisée c'est quelque chose entre l'homme et Dieu, pour l'interpréter, sans doute, mais pour le voiler aussi. Il ne faut pas, il ne faudrait pas d'Église. Si l'on ne peut s'en passer, etil est difficile en effet, parce que les hommes sont faits pour penser en commun, et il est difficile surtout quand on crée une religion nouvelle, car c'est bien alors qu'il faut s entendre ; du moins que l'Église soit un lien entre égaux, une communication de pensées fraternelles, où l'on sera édifié les uns par les autres, non instruit tous par un seul. Système à chercher, très difficile à trouver.
La tradition, c'est la mêrue chose. C'est quelque chose entre l'homme et la parole de Dieu. Dieu a parlé, dans l'Écriture sainte. La tradition c'est, entre la parole de Dieu et nous, la pensée humaine, pour interpréter, sans doute, la parole divine, mais aussi pour l'obscurcir. Il ne faut pas de tradition. Il faut, ici encore, marcher droit à Dieu, revenir purement et simplement à l'Evangile, « Christumcx fontibus prœdicare. » — Ne voyez-vous pas que le catholicisme est un paganisme? Il Test par son culte pour les images, par ses pompes extérieures, sa dévotion luxueuse, son caractère artistique, son adoration, car il les adore, quoiqu'il en dise, dç saints régionaux et de vierges locales, qui sont de véritables dieux. Mais ceci n'est encoaq que secondaire ; il l'est
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parce qu'il est une religion qui se développe, qui se transforme, qui à des dogmes anciens ajoute des dogmes nouveaux, tout au moins à des idées anciennes, des idées nouvelles, qui mêle sans cesse de la pensée humaine à la pensée divine ; une religion où, comme dans le paganisme, l'imagination se permet de travailler sur le fond primitif et d'y ajouter. Cette religion, avec une essence première excellente, puisqu'elle est divine, a contre elle qu'elle est une religion humaine. Elle l'est devenue, en partie. Il ne doit y avoir dans une religion que du divin. Débarrasser le catholicisme de toilt ce qu'il a pensé depuis ses fondateurs, Christ et apôtres, de tout ce que l'homme a ajouté à Dieu, de tout ce qu'il appelle la tradition, voilà ce que nous faisons. Place à Dieu 1 11 n'y a de divin que Dieu. Il n'y a de parole que la parole de Dieu. Il n'y a de livre que la Bible.
Cette réaction formidable, ce retour violent, dans le temps, au primitif, dans l'ordre des idées, à l'absolu, est, sans doute, un effort admirable et d'esprit et de conscience. Mais il renferme en soi une terrible antinomie où les premiers docteurs de la religion nouvelle étaient restés enveloppés. Il place l'homme en face de Dieu ou en face du Livré, et il supprime l'intermédiaire. Il supprime donc l'Église catholique ; mais aussi il va à supprimer toute Église. L'Église ancienne est humaine, soit, et parce qu'il faut retrancher tout ce qui s'est mêlé d'humain à Dieu, il faut la proscrire ; mais l'Église nouvelle est humaine aussi, et le même raisonnement va s'appliquer à elle. La tradition est humaine et par conséquent méprisable ; mais les nouveaux pasteurs etleur enseignement, qu'est-ce autre chose qu'une tradition qui commence ? Faut-il plus respecter la tradition qui commence que la tradition qui continue, et pourquoi le faut-il ? Nos nouveaux docteurs sont, dites-vous, inspirés de Dieu. Les anciens pouvaient donc l'être aussi, et nous voilà ramenés à eux,
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libres du moins de ne pas les mépriser à titre d'hommes, puisque vous Têtes comme eux et eux comme vous. — Mais nous, nous n'apportons que l'Evangile, nous n'y ajoutons rien, nous ne faisons que l'expliquer ; ce n'est pas nous que vous croyez, c'est lui ; nous ne sommes quedes verres à travers lesquels il passe. — Eux aussi ; et ils n'ont pas prétendu être autrechose. — Mais ils se contredisent. — Vous aussi. — Moins qu'eux. — Parce que vous commencez. Dans trois siècles, et sans doute avant, il y aura autant de contradictions dans votre tradition que dans la leur.
La doctrine qui met l'homme en face de Dieu doit supprimer tout interprète. Elle doit laisser l'homme en face de ce que Dieu a dit, l'interprétant lui-même, en priant Dieu de l'aider à le comprendre. En d'autres termes, la religion nouvelle supprime toute religion collective, et en supprimant toute religion collective, se supprime elle-même au moment qu'elle se constitue. Elle se tue de l'effort qu'elle fait pour naître, et se nie plus elle s'affirme. Ne vous glorifiez pas de vos disciples. S'ils sont disciples, ils mentent à votre principe ; plus ils vous écoutent, plus ils vous réfutent ; plus ils vous sont dévoués, plus ils sont des catholiques sans le savoir ; plus ils sont fidèles, moins ils sont convaincus. Le vrai protestant est celui qui se tient à l'écart de vous, qui lit la Bible en priant Dieu, et qui redoute qu'une parole humaine, même la vôtre, ne s'interpose entre l'absolu et lui.
Vous aurez beau faire: tempérez-vous, atténuez-vous, exténuez-vous ; dites que vous n'êtes qu'un ignorant comme moi, qui ne veux que parler avec moi des choses divines ; encore est-il que vous m'appelez, que vous m'exhortez, que vous prétendez à m'instruire. D'après vos principes, qu'êtes-vous pour cela ?
Cette antinomie est insoluble. La religion nouvelle, brisant l'autorité humaine, ruinait la sienne ; elle con-
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tenait en elle le libre examen, le sens propre, la religion personnelle, la liberté de pensée, toutes choses que le nouveau fidèle n'avait besoin que d'un peu d'orgueil, ou de conviction, ou de logique, pour dégager.
A vrai dire, elle ne s'en doutait pas encore beaucoup. Elle avait, en ses commencements, à côté du mal le remède, et le remède beaucoup plus fort, pour un temps, que le mal. Le remède c'était la nécessité d'exister, et le grand plaisir que la religion nouvelle avait à être. Les protestants étaient des isolés par leur principe, et une collectivité par leur passion. Leurs idées leur commandaient d'être désunis, et leur ferveur d'être frères, et la lutte d'être disciplinés. Ils l'étaient presque. Ils écoutaient leurs ministres non pas tant comme des pasteurs que comme des chefs. Ils faisaient corps, moins comme religion que comme armée, moins comme église que comme ville bloquée. Cela suffisait pour un temps. Mais vienne la liberté et passe le péril, la doctrine reprendra ses droits, la pensée tiendra la place que tenait la passion, et l'individualisme ombrageux, âme même de la Réforme, conduira le protestant au pur sens propre et à la liberté de foi ; et c'en sera fait du protestantisme comme religion, si religion veut dire lien, et c'en sera fait du protestantisme comme Eglise, si église veut dire foi commune.
Déjà Luther le sent, et presque il l'accepte. La doctrine qui veut que tout chrétien soit un prêtre et ne relève que de lui-même est une doctrine hussite. Luther, sans s'être formellement déclaré là-dessus, car cette pensée flatte ses idées et heurte ses passions, n'y répugne pas. Il dit que, sinon tout chrétien, du moins tout groupe chrétien a le droit d'être autonome : « Toute communauté a le droit de prononcer sur la doctrine et d'élire ou de déposer ses docteurs ou pasteurs. » — « Nulle doctrine ne peut être établie avant d'avoir été examinée et adoptée par la communauté. Non seulement les audi-
teurs ont le pouvoir et le droit d'apprécier l'orthodoxie de ce qui leur est enseigné, mais encore ils y sont formellement obligés, souspeine deperdre leur âme. » Le chrétien même, isolé, peut et doit se considérer comme une église. Il a en lui le caractère sacerdotal : « Tout chrétien sait ce qu'il doit savoir ; tout chrétien a reçu Ponction. » — « Un chrétien sort à peine des eaux du baptême qu'ilest prêtre, et peut se vanter d'avoir reçu l'ordination et d'être clerc, évêque et pape » La différence entre le fidèle et le prêtre n'est qu'une différence de fonctions, et ces fonctions celui-ci ne les tient et ne les doit tenir que du choix dos fidèles, qui sont ses égaux : « Ce n'est que par rapport aux fonctions qu'il existe quelque différence entre chrétiens. Or les fonctions sacerdotales sont conférées à l'individu par le peuple, sans la volonté et l'ordre duquel personne ne doit se charger d'exercer le ministère ; et s'il arrivait qu'un chrétien, élu prêtr e de cette manière, fût ensuite révoqué, il en serait quitte pour redevenir ce qu'il était auparavant. Dès que les fidèles l'ont déposé, il redevient bourgeois ou paysan comme les autres... »
La liberté absolue de croyance, la religion sans sacerdoce, qui sera plus tard l'idée favorite de Benjamin Constant, l'individualisme religieux, et en définitive chacun maître de sa foi, rencontrant des croyances semblables à la sienne et les saluant, mais ne faisant partie d'aucun corps stable et durable où il soit attaché, tout cela h travers des incertitudes et des contradictions, est dans Luther, et, pour ainsi parler, ne pouvait pas n'y pas être. C'était l'essence même de la religion nouvelle, à savoir ce qui, à l'ordinaire, s'aperçoiUe moins d'abord, mais les langes du berceau écartés, se développe, s'accroît et domine, d'une marche précipitée et invincible.
Or c'est à cette marche que Calvin a voulu s'opposer. Elle n'était que trop sensible déjà au temps où il parut. Trente ans après lespremiers commencements de Luther,
il y avait dans le monde protestant plus de doctrines différentes et opposées qu'il n'y avait eu d'hérésies dans les quatre premiers siècles du christianisme, et toutes ces doctrines se réclamaient sans le savoir de la liberté dépenser. Toutes avaient un Luther qui ne reconnaissait pas plus à Luther qu'au pape ou qu'à un autre le droit de dire de ce qu'il disait : « ceci est le vrai » ; toutes prétendaient apporter au monde uniquement l'Evangile, et de l'Evangile tiraient des conceptions sensiblement différentes. Comme aux premiers siècles de l'ère chrétienne, c'était la pensée philosophique qui, sous le couvert de l'Evangile, s'ouvrait toutes ses voies diverses, et coulait et courait sur toutes ses pentes. Le protestantisme c'était déjà la liberté de pensée ; c'était déjà le débordement et le déchaînement du philosophisme.
Ce que voulut construire Calvin, c'est la digue. Il voulut, en reprenant les premiers principes du protestantisme, en leur donnant leur dernière clarté et leur dernière rigueur, en en faisant un système très lié et solide, en l'imposant par tous les moyens, en combattant « l'opinion particulière » et le sens propre par toutes les rigueurs, en arrêtant le dogme dans une netteté, dans une dureté et dans une intransigeance redoutable, faire un protestantisme fermé, cohérent, résistant et crénelé, véritable église ferme et massive qui saurait où seraient ses limites, sa borne et son fossé, faire proprement un néo-catholicisme, un catholicisme ramené à ses origines, très dépouillé et très net, mais aussi imperméable et immobile que le catholicisme papal prétendait l'être. — Et pourquoi cette église au milieu des vingt autres serait-elle le vrai protestantisme et aurait-elle le droit d'exclure, d'anathématiser et de proscrire ? Parce qu'il l'établissait sur sa volonté, plus forte et plus inflexibie qu'aucune volonté humaine.
Effort inouï ! Triple réaction : réaction contre l'Eglise catholique et retour aax premiers âges du christianisme
en s'engageant à en avoir toutes les vertus et toute i'ardeur ; — réaction contre l'esprit moderne sous sa forme scientifique et rationaliste, et aussi sous sa forme littéraire, humaniste, néo-païenne, qu'affectait la Renaissance ; — réaction enfin contre le protestantisme même en ce qu'il contenait, ou admettait ou tolérait ou laissait s'infiltrer en lui de liberté d'examen et de sens personnel ; — réaction contre le monde entier, oui, sane doute, car c'était réaction contre la nature humaine ellemêine, qui, en son développement, en ses curiosités successives, avait introduit Fart, l'imagination et la grâce souriante dans le christianisme, inventé vaguement une conception naturaliste de l'univers, revivifié et ramené avec tous ses charmes séducteurs l'antiquité, transformé déjà, en quelque mesure, le protestantisme naissant en une libre arène de penseurs subtils et une psychomachie philosophique. — Tout ce monde il fallait le ramener à vivre dans l'enceinte apparemment étroite du christianisme primitif, dans l'église pauvre, nue et triste de saint Paul, dans une maison très ancienne, très oubliée et très obscure. Comment ?En lui montrant, de ce qu'il ignorait ainsi, ou méprisait, ou trouvait petit, qu'il n'y avait rien de plus grand.