‹ Seizième siècleChapitre 16 sur 43 · SA DOCTRINE · texte numérisé non relu

SA DOCTRINE

11 commença, comme tout protestant, mais plus que tout protestant, par répudier toute la tradition : « Il y a un erreur par trop commun d'autant qu'il est pernicieux: c'est que l'Ecriture sainte a autant d'autorité que l'Eglise par advis commun lui en octroie ; comme si la vérité éternelle de Dieu était appuyée sur la fantaisie des

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hommes. » — « L'Eglise n'a pas le droit de forger nouveaux articles de foi. » Toute V Institution chrétienne, comme dit très bien M. Ferdinand Buisson (1), est écrite « pour faire ce départ entre le christianisme authentique et les superfétations qui l'ont altéré. » Aux yeux de Calvin, ces superfétations sont infinies. La pensée première du christianisme n'a pas cessé d'être torturée et dénaturée par les grands docteurs même très anciens, que Calvin respecte, mais ne se croit pas tenu ni de croire ni d'acorder, et qui n'ont qu'obscurci au lieu d'éclaircir. On ne sait pas combien il y a de vraies hérésies dans Chrysostome et dans saint Hilaire. Tout le christianisme, et il faut en croire un homme qui a lu de près tous les Pères, tient dans saint Paul et dans saint Augustin. Encore faut-il suivre ce dernier avec liberté et l'écouter avec réserve : « Les Sorboniques croient que la grâce est seulement auxiliatrice des œuvres ; ils prétendent suivre l'opinion de saint Augustin ; mais ce qui était dit clairement par le saint homme, ils l'obscurcissent, et ce qui était un petit entaché de vice ils le corrompent du tout. »

En toute rigueur tout le christianisme est dans saint Paul, et il n'est que là. C'est une étude salutaire pour le docteur que d'en suivre le développement ailleurs, mais pour le fidèle on sent que Calvin estime que ce serait une assez vaine curiosité. C'est là une de ces « décisions hardies », comme dit Bossuet, conforme à l'esprit général du protestantisme, mais très caractéristique de Calvin. Si ce n'était pas l'effet d'une conviction très sûre, ce serait une très grande habileté. L'esprit d'examen n'a pas besoin d'être excité. Ce qui convient au fidèle c'est d'être l'homme d'un seul livre, du meilleur, sans doute, et aussi du plus difficile, pour lequel il ait besoin de l'éclaircissement de son pasteur,

(1) Sébastien Castellion.

et qu'il lise guidé par lui. Pour Calvin, le christianisme c'est saint Paul expliqué par Calvin. Point d'intermédiaire entre eux. Le christianisme se compose de cinq ou six grandes vérités. Elles sont dans saint Paul; elles sont expliquées dans saint Augustin. Tenons-nous-en là ; pénétrons-nous-en et faisons-en un corps de doctrines solide, toujours appuyé sur ces deux assises. Tout le reste de la tradition est négligeable. —Et maintenant voyons quelle doctrine en effetCalvin a tirée de ces deuxmaîtres.

L'invention du christianisme c'est l'infini. Au point de vue moral, il a apporté d'autres choses au monde ; au point de vue philosophique, il a apporté cette idéelà. Elle était absolument étrangère à l'antiquité. Ni Jérusalem, ni Athènes, ni Rome ne l'ont connue. Le Dieu des Juifs est un Dieu national et un Dieu humain. Il est un roi très puissant qui gouverne son peuple, le défend contre l'étranger, le punit quelquefois en l'abandonnant et en le faisant conquérir, reparaît pour le sauver, a des susceptibilités et presque descaprices, en un mot est un homme un peu plus juste, un peu meilleur, un peu moins imparfait, surtout plus fort, et qui vit toujours. — Les dieux du paganisme, quand ils ont cessé d'être des forces de la nature, sont des hommes aussi, plus forts, plus grands, à peine meilleurs, surtout plus beaux ; c'est une aristocratie céleste, exigeante, impérieuse, fastueuse et éblouissante, ne différant de la plèbe humaine que d'un degré hiérarchique. Le dieu des philosophes antiques, très vague du reste, est fini encore ; il est d'ordinaire conçu surtout comme un démiurge, comme une intelligence supérieure qui a trouvé de la matière sous sa main, qui l a organisée, mise en branle et qui, plus ou moins, la surveille. Dans tout cela la notion d'infini ne se trouve point.

C'est dans les premiers temps du christianisme que cette idée a traversé le monde. Un être infini existe et un être parfait, c "est-à-dire un être qui n'est pas séparé

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de la terre et de l'homme par une différence de degré, si immense qu'on la fasse, mais par une différence de tout à néant, un être tel que comparé à lui le monde n'est rien, l'homme nul, la vertu humaine crime, la plus grande splendeur terrestre nuit. Plus aucune commune mesure. Entassez les grandeurs ; le monceau comparé à lui, n'augmente pas d'une ligne, il reste un rien, il n'existe pas. Accumulez les héroïsmes ; comparée à la sienne, la grandeur morale humaine reste une turpitude misérable et ridicule. Cesdéfinitions mêmes, où l'on essaye de faire comprendre la différence de tout à zéro, sont des blasphèmes encore pour le définir, parce qu'étant en langue humaine, elles ne peuvent encore que le rapetisser et l'avilir, et ce n'est que l'imagination sans parole, et l'extase silencieuse dans le tremblement qui met sur le chemin seulement de le concevoir.

Cette idée extraordinaire, cette idée violente, par laquelle l'homme cherche à se dépasser lui-même, et à sortir de ses moyens propres de connaître et de penser, est parfaitement étrangère à l'humanité moyenne en tous les temps; mais elle peut s'emparer de certains hommes, et quand elle les possède, elle ne les lâche plus. Elle est une ivresse intellectuelle ravissante, extrêmement dangereuse pour les âmes faibles, qui heureusement en sont presque toujours incapables, merveilleusement salutaire aux âmes fortes, capables, non pas de la soutenir sans cesse, mais d'en avoir toujours au fond d'elles-mêmes le ressentiment secret et l'arrière-goût. Cette idée de l'infini c'est le christianisme des esprits puissants. Depuis que le christianisme existe elle vit, quelquefois très faible et seulement dans quelques rares esprits, quelquefois, d'une contagion soudaine, se répandant, faisant conquête, s'amplifiantparle retentissement du succès, se fortifiant par la juxtaposition de ceux qui communient en elle, créant ou une religion nouvelle, ou un mouvement religieux inattendu, sans

que l'ancienne forme religieuse soit changée, dans tous les cas renouvelant le monde moral.

Le protestantisme a été une explosion de l'idée d'infini,

Quelles causes prochaines à cette explosion, on ne sait. On peut croire, si Ton veut, que les découvertes scientifiques du xv* siècle y ont contribué. La terre agrandie par Christophe Colomb, c'est déjà Dieu s'éloignant, senti moins proche, pour les esprits légers commençant à s'évanouir, pour les esprits vigoureux conçu comme plus grand. Mais ce n'est que le ciel agrandi par Copernic, l'ancien firmament tout voisin de nous brisé, les champs de l'éther indéfiniment prolongés et élargis, qui ont pu vraiment avoir ces effets, et le livre de Copernic est postérieur à Luther. L'exaltation protestante a été une révolution morale, apparemment non préparée, sans cause précisément connue.

Quant à être une renaissance de l'idée d'infini, cela est certain. Voyez, pour vous en convaincre, que sur bien des points essentiels, les premiers protestants ne sont pas d'accord. Sur la présence réelle Luther est d'un avis et les autres d'un autre avis ; sur le péché originel, d'une si capitale importance dans le christianisme, Luther dit ouietZwingle dit non; mais sur la justification par les œuvres et sur le libre arbitre, ils disent tous la môme chose; ils sont tous résolument négatifs. Cela signifie qu'ils comprennent que Dieu est tout et que l'homme n'est rien, et qu'ils poussent cette idée jusqu'à ses dernières conséquences avec une vaillance que l'homme ne met pas d'ordinaire à se dépouiller. L'homme n'est pas libre si Dieu est tout-puissant et tout prescient. Donc l'homme n'est pas libre. Qu'il frémisse decette conséquence etque sonbon sens y répugne, c'est qu'il n'a pas l'idée de l'infini, c'est qu'il fait une part h Dieu pour s'en réserver une. Faire une part à Dieu est insensé; c'est une idée de païen.

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L'homme ne se justifiepas devant Dieu par ses œuvres, c'est-à-dire n'a devant Dieu aucun mérite à bien faire, parce que quand il s'agit de l'homme en face de Dieu, une bonne action humaine est un pur rien. Fût-elle immense, elle reste un pur rien; multipliez furieusement cette immensité humaine, en face de Dieu, elle reste un néant. Toutes les bonnes œuvres de toute l'humanité supposée sainte, devant Dieu seraient encore une fumée. Celui qui ne comprend pas cela n'a pas l'idée du parfait; il le prend pour un degré ou deux de plus. Entre le parfait et ce qui ne l'est pas il n'y a pas de degré, parce qu'il n'y a pas de commune mesure.

L'homme est donc sans mérite aucun. Il n'en a que si Dieu veut prendre pour des mérites les ombres de vertu qu'il peut montrer; en d'autres termes, il n'a que les mérites que Dieu lui donne. C'est Dieu qui le justifie.

Voilà les idées sur lesquelles les protestants étaient d'accord. Ils étaient d'accord sur les idées religieuses et morales dérivant delanotion d'infini, comprise et sentie comme jamais elle n'avaitété comprise ni surtout sentie encore. Ce sont ces idées qu'avec sa logique et avec sa passion dansla logique, Calvin a poussées jusqu'à la dernière rigueur possible, jusqu'à une rigueur comme implacable.

Pour lui le protestantisme, sa main dans celle de saint Augustin, c'est l'anti -manichéisme, et le manichéisme peu s'en faut que ce ne soit pas le catholicisme tout entier. Les manichéens croyaient en Dieu, mais ils donnaient au principe contraire presque autant de puissance; il y avait pour eux un Dieu du bien, et, en vérité, un Dieu du mal, l'homme entre les deux. Autrement dit, ils n'avaient pas l'idée d'infini. Ils concevaient Dieu comme un roi très puissant qui a un adversaire très redoutable lequel lui diepute ses sujets. C'étaient des païens. Leur christianisme était un paganisme simplifié. L'effort qu'il faut que l'homme fasse pour s'élever à

Tidée d'infini, ils n'avaient pu le faire et étaient restés à mi-chemin, ce qui en pareille affaire équivaut à n'être pas parti. Or le catholicisme glisse et retombe sans cesse au manichéisme, comme entraîné par le poids de l'humanité qu'il ne soulève pas à Dieu d'un bras assez vigoureux.

Il ne sait pas montrer Dieu comme tout-puissant. Croit-il Dieu tout-puissant? Il ne laisse pas de montrer le diable comme un personnage très fort et redoutable, ce qu'il est, mais, de plus, comme un personnage indépendant , ce qu'il n'est pas , agissant pour lui et de par lui , comme s'il avait une puissance personnelle. C'est du manichéisme. D'abord il n'y a pas un diable. Quand l'Ecriture dit: le diable, c'est le chef des démons qu'elle désigne ainsi (Institution i, xiv, 14). Il y a des diables, des esprits immondes à qui Dieu permet de tenter l'homme. N'oublions pas ce point pour ne pas tomber dans la grossière conception de Manès, digne des Persans. -Ensuite le diable, si nous le nommons ainsi, n'est que l'exécuteur des volontés de Dieu : « Quant est du combat etdiscord que nous avons dit que Satan a contre Dieu, il le faut entendre en sorte que cependant nous sachions qu il ne peut rien faire sinon par le vouloir et congé de Dieu. Le Diable qui tourmentait Satil est nommé esprit mauvais de dieu. Dieu a frappé de plaies l'Egypte par ses mauvais anges... Quand nous disons donc que Satan résiste à Dieu et que ses œuvres sont contraires à celles de Dieu, nous entendons que telle répugnance ne se fai t pas sans la volonté divine. » — En somme, le diable n'est pas l'ennemi de Dieu, mais l'ennemi de l'homme et le ministre de Dieu irrité, et le ministre irrité de Dieu. Il n'y a pas deux principes. Il n'y a pas deux puissances. Il n'y a que le tout-puissant ; il n'y a que Dieu.

— Il n'y a que Dieu. Le diable n'est pas libre. L'homme non plus. S'il était libre, il y aurait encore deux puis-

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sarices, et le manichéisme renaîtrait. Il y aurait deux êtres pouvant quelque chose, l'homme et Dieu, l'un beaucoup et l'autre peu, mais il n'importe; dès que 1 infini est limité, il n'est pas. Quand 1 homme croit pouvoir quelque chose, il nie le tout-puissant ; dès qu il se croit libre, demi-libre, un peu libre, tout comme il voudra, il nie Dieu. Dieu est, donc l'homme est sa chose. Dieu « besogne » en nous pour le bien, comme, pour nous éprouver, il permet aux démons de besogner en nous pour le mal Mais c'est toujours de lui que vient tout acte, et tout ce qui se fait dans l'univers est de lui.

Nous n'avons pas même de liberté pour les choses indifférentes, et qui ne sont ni bien ni mal? — D'abord il n'y a pas de choses indifférentes; ensuite, pour celles qu^on peut à la rigueur nommerainsi, même pour celleslà, il est mauvais de nous croire libres. Cela nous inclinerait à nouscroire libres dans les affaires d'importance. La vérité est que nous ne le sommes jamais: « Veuillons ou non, 1 expérience journelle nous contraint d'estimer que notre cœur est plutôt conduit par le mouvement de Dieu que par notre élection et liberté: vu que souvent la raison et entendement nous défaut en choses qui ne soint point trop difficiles àconnaître et perdons courage en choses qui sont aisées à faire ; au contraire en choses très obscures et douteuses nous délibérons sans difficulté et savons comment nous en devons sortir ; en choses de grande conséquence et de grand danger le courage nous y demeure ferme et sans crainte. D'où procède cela, sinon que Dieu besogne tant d'une part que de l'autre? Le Seigneur fait que l'oreille oye et l'œil voie. »

— Mais rien ne répugne plus au bon sens humain ; nous nous sentons libres toutes les fois que nous agissons. Nous ne pouvons pas nous imaginer autrement que libres, même dans le moment où nous faisons le raison-

nement qui nous démontre esclaves. — Il est vrai ; mais le bon sens n'est pas juge de ces choses, a L'homme naturel, comme Ta dit saint Paul, ne comprend point les choses qui sont de l'esprit de Dieu. Dieu a affolé la sagesse humaine pour confondre la gloire des sages. »

Il ne suffit pas de concevoir l'infini, et de tirer de cette pensée la conviction que nous ne sommes pas libres; il faut s'y perdre avec joie et sentir alors qu'on n'est que goutte d'eau dans l'océan, et cette sensation devient aussi habituelle en nous que l'était celle de tout à l'heure qui nous persuadait que nous étions une force.

— Mais c'est la nature humaine changée ? — Précisément, et le christianisme n'est pas autre chose qu'une nouvelle nature donnée à l'homme.

— Mais il y a un immense danger à persuader à l'homme qu'il est incapable d'agir par lui-même. Il va s'endormir dans la nonchalance. — Et quand il se croit libre, « il s'élève en vaine confiance et témérité ». Lequel vaut le mieux ? La doctrine qui flatte le moins son orgueil. Il faut lui apprendre qu'il est « dénué de tout bien » et que, dénué de tout bien, « il doit aspirer au bien dont il est vide, à la liberté dont il est privé. »

— Mais pourquoi la prière? Pourquoi priez-vous ? On ne prie pas la fatalité ; on ne prie pas une puissance infinie qui a tout réglé de toute éternité et dans laquelle nous sommes engagés comme la poussière dans le vent. On prie un être qui peut s'adoucir, s'apitoyer, être fléchi. — En d'autres termes qui est un homme. C'est toujours comme un homme que vous considérez Dieu. Vous êtes des païens. On ne prie pas Dieu pour le fléchir ou l'apitoyer. Ce serait comme lui donner des conseils. L'homme donnant des conseils à Dieu 1 On ne prie pas Dieu pour l'éclairer sur nos besoins. Ce serait comme lui donner des renseignements. L'homme renseignant Dieu I On ne prie pas Dieu pour obtenir. C'est

païen encore. Dieu sait ce qu'il a à nous donner. On prie Dieu pour s'unir à lui, « pour s'accoutumer à avoir en lui notre refuge comme au port unique de salut », pour, non pas le faire témoin de notre âme, il Test sans cela ; mais nous rappeler sans cesse qu'il en est témoin, « pour que notre cœur ne soit ému d'aucun désir duquel nous ne l'osions faire immédiatement témoin, déployant tout notre cœur devant lui. » La prière est humiliation devant Dieu, élévation à Dieu. Dès qu'elle est autre chose, elle est païenne, elle est ce blasphème : proclamation que Dieu est fini.

— Mais si l'homme n'est pas libre, où est son mérite ? — Les mérites de l'homme ? Ceci est la grande question. Reprenons.

— Il n'y a que Dieu. Nous sommes imparfaits, il est parfait ; nous ne sommes rien devant lui, ni rien de ce que nous faisons n'est quelque chose. Dès lors quel mérite avons-nous? Jamais aucun. Je ne dis pas qu'une action bonne soit mauvaise, je dis que devant Dieu elle est nulle. Je ne dis pas qu'elle déplaise à Dieu, je dis qu'elle ne l'oblige point, qu'il n'a aucun compte en tenir, qu'elle ne constitue pas pour nous une dignité, un mérite, un gage de salut, que c'est un crime épouvantable d'orgueil que de croire que parce que nous l'avons faite Dieu nous doit quelque chose ; car ici encore c'est traiter avec lui, sinon d'égal à égal, du moins de petit à grand. Or Dieu n'est pas grand, il est; nous ne sommes pas petits, nous ne sommes pas. Ici encore, comme toujours, nous le prenons pour un roi, nous pour des sujets : « Nous te servons bien. Paye-nous. » Paganisme pur. Rien n'est plus difficile à arracher de l'esprit de l'homme que cette folie. « Cette fierté est une ivrognerie mortelle de l'entendement. C'est s'adorer au lieu de Jésus. » Il faut en finir avec cette idolâtrie. « Il est difficile de nous attirer à ce point de quitter toute gloire entièrement à Dieu ; car nous vou-

Ions toujours être je ne sais quoi et sommes si fols de penser être ce que nous ne sommes pas. » Mais il y faut arriver. Point de ménagement, point de tempérament là-dessus. 11 n'y en a pas entre tout et rien.

On tergiverse, on dit : Nos mérites ne sont rien si Dieu n'y ajoute ; mais ils valent avec l'aide divine. Un peu de nous et beaucoup de lui, c'est ce qui nous sauve. — Toujours un peu et beaucoup dans des choses qui n'admettent, par définition, que rien et tout ! Que la faiblesse humaine est étrange en cela ! « La plupart des hommes imaginent une justice mêlée de la foi et des œuvres... La justice de foi diffère tellement des œuvres que si Tune est établie, l'autre est renversée... Il faut que celui qui veut obtenir la justice du Christ abandonne la sienne... Tant qu'il nous reste quelque goutte de justice en nos œuvres, nous aurons quelque matière à, nous glorifier. » La prétendue justice des œuvres, le prétendu mérite des bonnes actions n'est que cela, de l'orgueil. Etre orgueilleux devant Dieu, ce n'est pas seulement de la démence, c'est le plus grand crime que l'homme puisse commettre envers Dieu ; car c'est le nier.

— Cependant ne peut-il y avoir un certain mérite, non pas à bien agir, mais à bien agir parce que Dieu l'ordonne ? Ne peut-il pas y avoir un certain mérite dans I1 obéissance à Dieu? Exécuter la Loi n'est-ce pas un mérite ? — Comment serait-ce un mérite, puisque nous sommes parfaitement incapables d'exécuter la Loi par nous-mêmes, puisque nous ne l'exécutons que si Dieu veut que nous l'exécutions et que par conséquent le mérite de l'exécution en revient à Dieu ? Sommes-nous donc capables de quelque chose ? Mais de rien absolument. Dieu seul est une force. Si nous exécutons la Loi, c'est qu'il l'exécute par nous. « L'homme est insuffisant, non seulement à accomplir la Loi, mais même à la commencer. Non seulement la plénitude de justice

parfaite, mais la plus petite partie d'icelle surmonte toutes nos facultés. »

— Alors pourquoi Dieu commande-t-il ? — Pourquoi? Mais précisément pour nous faire sentir notre impuissance, etpour que nouslui demandions la force de réaliser ce qu'il commande. « 11 nous prescrit pour que nous lui demandionsla vertu de lui obéir. * Dieu est infini, sa loi est infinie, et s'impose à des êtres finis. Pour qu'ils l'exécutent? Ce serait contradictoire. Non ; pour que nous n'ayons de recours et d'espoir qu'en lui. Il nous impose une loi infiniment disproportionnée à notre nature, « et qui nous battrait les oreilles en vain, sinon que Dieu inspirât à nos cœurs ce qu'elle enseigne. » Autrement dit, il nous prescrit une loi que nous ne pouvons accomplir qu'à la condition qu'il l'accomplisse en nous. Dès lors où est le mérite ? Il est nul. Ilestl'illusion d'un être qui croit remplir une mission parce qu'il la connaît, exécuter un ordre parce qu'il l'entend, aller au but parce qu'il y est porté par un fleuve qui l'entraîne. C'est le chemin qui marche et non lui qui chemine. Son devoir, c'est de ne pas essayer de remonter le courant; être fier d'arriver où le courant le mène, s'en faire un mérite, c'est ridicule.

— Et la foi même, enfin, n'est-elle pas un mérite? Dire : je ne faisrien, quoi que je fasse, je ne ne puis rien, je ne suis rien. J'adhère seulement à la volonté de Dieu qui est tout, j'ai foi en elle, j'espère en elle, je n'espère qu'en elle, je m'y réfugie et je m'y confonds: ceci n'estil pas un mérite devant Dieu? — Ce n'est pas un mérite à proprement parler. C'estl'excellence de l'homme, c'est son état de perfection, si ce mot n'est pas blasphématoire à lui appliquer, c'est ce qui Le justifie, c'est par quoi il devient un juste. Mais point d'orgueil encore, et ne nous croyons pas méritants pour cela. Cette foi elle-même, étiez-vous capables de vous la donner ? Prétendez-vous qu'elle vient de vous ? Est-ce là que se

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