SIÈCLE
réfugiera votre éternelle illusion de vous croire capables de quelque chose ? Abandonnerez vous toutes vos autres prétendues puissances pour vous croire doués de celle-là seule qui mènerait a la perfection humaine ? Non, certes ; la foi même vous vient de Dieu, comme le reste. Il vous la donne parce qu'il lui plaît ainsi. De cela, comme de tout ce qui est en vous, ne vous glorifiez pas ; remerciez. De cela, comme de tout ce qui est en vous, ne vous faites pas un mérite, mais .une humilité de plus. Dites-vous (et que dire autre chose?) : Je crois parce que Dieu veut que je croie. S'il me refusait la foi, je blasphémerais. « L'homme naturel n'est point capable d'entendre les choses spirituelles, mais au contraire ce lui est folie de la doctrine de Dieu, d'autant qu'elle ne peut être connue que spirituellement. Pourtant [c'est pourquoi] l'œuvre du Saint-Esprit en cet endroit est nécessaire, ou plutôt il n'y a que sa seule vertu qui règne ici. »
— Mais la vérité de Dieu devrait être éclatante comme la lumière du jour ! — Certes, et elle l'est : « La parole de Dieu est semblable au soleil ; mais c'est sans efficace contre les aveugles. Or nous sommes tous aveugles naturellement en cet endroit. »
L'homme n'a donc aucun mérite devant Dieu. Il n'a pas de mérite parce qu'il n'est pas libre. Il n'a pas besoin d'être libre, puisqu'il ne saurait avoir ni mérite ni démérite. Ces deux idées sont connexes, et sont preuves Tune à l'autre. Le faisceau de la doctrine se forme àla fois et se resserre Le centre en est: Dieu tout, l'homme rien.
S'il en est ainsi, quelle est la destinée de l'homme ? Que faites-vous de cet être aveugle, impuissant, dépouillé et trébuchant? Il sera bon, si Dieu le veut ; il sera obéissant, si Dieu veut qu'il obéisse ; il sera croyant, si Dieu veut qu'il croie. Et après ce court pas sage ici-bas que deviendra-t-il ? Calvin n'a pas
deux réponses, et voici ce qu'il nous répond encore : — Il n'y a que Dieu. Il n'y a que la volonté de Dieu. Et cette volonté ne change pas. Qui pourrait la faire changer? Nous, avec nos mérites, avec nos prières? J'ai répondu à cela. Lui? S'il avait deux volontés, il serait deux Dieux, celui d'avant son changement et celui d'après. Il se combattrait ; donc il serait deux forces contraires. Il aurait le système manichéen en lui-même. Il aurait un principe mauvais, ou moins bon, dont triompherait à un moment donné un principe supérieur. L'infini ne peut pas changer, le parfait ne peut pas se démentir ; il ne peut avoir deux décisions différentes, dont l'une, évidemment, ne serait pas parfaite. Il est un, il est immuable, ou il n'est pas infini. Il est infini, donc il est inflexible. — Ajoutez que le temps n'existe pas pour lui. Vivre dans le temps c'est vivre par fractions ; l'infini ne se fractionne pas ; il n'est pas successif ; il vit pleinement dons l'éternité, depuis les commencements jusqu'à la fin des temps, pour parler en langage humain, comme dans un seul moment. Il voyait au commencement ce qui se passait, ce qui se passe aujourd'hui et ce qui se passera indéfiniment. Tout cela est contenu dans la notion d'infini ou il faut renoncer à cette notion, nier Dieu, encore une fois.
Donc, de toute éternité, Dieu a su tous les pécheurs à venir et tous les justes. Il les a sus et il les a faits. Il les a sus, ou il n'est pas prescient, et n'est qu'un homme ; il les a faits, ou il n'est pas tout-puissant et n'est qu'un homme. Donc tous les justes et tous les pécheurs sont prédestinés. Vous êtes juste ou vous êtes pécheur, si Dieu l'a voulu depuis des milliards d'années, ce qui veut dire si Dieu le veut. Par conséquent vous êtes élu ou réprouvé d'avance en langage humain, vous êtes élu ou réprouvé, simplement, en langage divin, puisque d'avance en Dieu ne signifie
rien. Vous êtes choisi ou exclu. Ces mots ne sont pa» justes.^ Aux yeux de Dieu vous êtes sien ou non. Ou Dieu n'est pas infini, c'est-à-dire ou Dieu n'est pas, ou cela est. Il faut choisir.
Voilà le fatalisme calviniste, car il n'y a pas d'autre définition, arrivé à son terme. La prédestination est le point d'arrivée nécessaire du Calvinisme, c'est-à-dire de la notion d'infini comprise avec emportement et embrassée avec ivresse. La prédestination est renfermée dans tout ce quiprécêde et lerenferme. Le faisceau est complet et serré d'une attache victorieuse. L'homme n'est pas libre parce qu'il est prédestiné, il n'est pas méritant parce qu'il n'est pas libre ; il n'a pas besoin d'être libre puisqu'il n'a aucun mérite à avoir, il faut qu'il soit prédestiné puisqu'il n'est pas libre ; et il est prédestiné, esclave et imméritant parce qu'il n'y a que Dieu.
Cette prédestination, centre nécessaire de toute sa doctrine, c'est sans réserve que Calvin nous l'expose, et l'assène, pour ainsi parler, sur notre faiblesse. Il ne nous l'épargne pas. Il nous montre d'abord qu'elle est un fondement du christianisme depuis ses plus lointaines origines, ce qui est vrai, puisque la Bible est pleine de cette idée. Dieu a toujours choisi. Il a choisi son peuple entre mille autres dans l'antiquité. Il proscrit mille nations pour s'en réserver une : « Moïse crie que Dieu ayant rejeté toutes les nations, il en a aimé une seule. Les prophètes sont pleins de cette doctrine que les Juifs ne sont point plus excellents que les autres, sinon d'autant que Dieu les a aimés gratuitement. Dieu a dit : Je suis le Dieu jaloux faisant miséricorde en mille générations et me vengeant jusqu'à trois ou quatre races... En ce qu'il adopta jadis la semence d'Abraham, il a rendu un clair témoignage qu'il n'aimait pas également tout le genre humain. En: ce qu'ayant rejeté Esaii, il lui préféra Jacob, qui était plus jeune ; par un tel choix
il a donné une enseigne manifeste de son amour libre de laquelle il n'aime sinon qui lui plaît. » Il est ainsi, c'est la loi divine : « Tous ceux sont haïs de Dieu qui sont étrangers de lui. »
Et cette loi biblique, Calvin montre qu'elle n'est pas autre chose que la loi naturelle. La Bible l'inscrit, le monde la proclame. Ce que les deux racontent et la terre, c'est la gloire de Dieu, et sa partialité aux yeux de l'infirme raison humaine. Est-ce que le choix gratuit et arbitraire n'est pas partout sous nos regards ? Pourquoi ceux-là naissent-ils et non ceux-ci ? Pourquoi ceux-là meurent-ils en naissant et non ceux-ci ? Pourquoi ceux-là meurent-ils jeunes et non ceux-ci ? Pourquoi ceux-là sont-ils misérables et non ceux-ci ? Le bonheur est choix, la longévité est élection, la vie au lieu du néant est prédestination déjà. Et Ton s'étonnera de voir s'appliquer aux choses du salut une loi qui est universelle !
Vous me direz qu'elle est injuste I Ce qui est injusle c'est le Fatum des stoïciens que l'on confond avec le nôtre et qui ne l'est pas. « Nous ne sommes pas des stoïciens qui songions un Fatum, c'est-à-dire une nécessité, laquelle soit contenue en nature pour une conjonction perpétuelle detoutes choses... Lesstoïciensont appelé Fatum une nécessité faite et composée d'un labyrinthe divers et entortillé, laquelle assujettit Dieu même... » — Le nôtre est une nécessité réëfrdantnon daps la nature aveugle, mais dans une infinie intelligence; c'est « un libre conseil de Dieu par lequel il gouverne le genre humain et chaque partie du monde selon sa sagesse infinie et sa justice incompréhensible... » ; c'est Dieu « présidant par-dessus le monde quilcrée et non seulement ayant en samain le gouvernement des choses, mais aussi gouvernant le cœur des hommes... » Ce qui est injuste attribué à l'enchaînement mécanique des causes et effets naturels doit être cru juste attribué à une
intelligence supérieure à la nôtre et qui ne lui échappe que parce qu'il la dépasse, attribué à un être vivant et pensant, et vivantetpensant infiniment, attribuéàrinfini intelligent. Nous échappons au scandale de la fatalité, dès que la fatalité est infinie, véritablement infinie, c'està-dire infinie en sagesse comme en toutes choses, dès que ce n'est pas la fatalité qui lie Dieu, mais Dieu qui fait la fatalité.
Du reste, même à nos yeux humains, si débiles, la justice de cette fatalité-là se fait entrevoir. L'homme est maltraité parce qu'il a péché. Adam a péché, et tous les hommes en lui. Pourquoi tous les hommes ? Parce qu'il les contenait tous, étant le premier. La race humaine, c'était lui. L'espèce humaineparaissantdansle monde se montrait vicieuse. Elle a été condamnée. Nous sommes tous des coupables. Que parmi tous ces coupables Dieu pardonne à quelques-uns, ce n'est pas irijustice à ceux qu'il laisse condamnés, c'est bonté imméritée à ceux qu'il sauve, c'est indulgence à ceux qu'il aide.
Calvin tient essentiellement au dogme de la chute et du péché originel. C'est qu'il justifie Dieu ; c'est qu'il le montre, même au jugement humain, moins incompréhensible en ses choix arbitraires ; c'est qu'il permet à Calvin d'être fataliste sans avouer qu'il l'est et pour ainsi dire sans l'être ; c'est qu'il lui permet de croire à la fatalité après la chute et au libre arbitre humain avant. Adam était libre, les hommes ne le sont pas, Adam avaH une volonté, les hommes n'en ont pas. Ils n'ont que la concupiscence. La concupiscence c'est la volonté corrompue depuis la chute. Adam vivait dans la liberté, les hommes vivent sous la nécessité. « Origène déclare hérétique^ ceux qui ôtent à l'homme le libre arbitre » Il faut s'entendre. « S'il entend cela du premier état de nature, il ne dit rien que nous aussi nous retenions. Mais s'il ne fait distinction entre la nature entière et la corruption survenue depuis, il n'y a
fidèle qui ne dise qu'il confond les principes de la foi. »
A la vérité, cette concession est considérable ; car voici qu'on va dire à Calvin (et on le lui a dit) : « S'il a existé un état humain où l'homme fût libre, Dieu est entamé. Votre Dieu tout-puissant est ; mais alors il n'était pas. Votre Dieu tout prescient est; mais alors il n'était pas. Adamétait prédestiné à cette chute même,après laquelle la prédestination a commencé pour l'homme, ou il ne l'était pas : s'il l'était, il n'était pas libre, et sa chute n'est qu'une volonté de Dieu, et que venez-vous nous parler de l'homme coupable de par la chute et de par la chute méritant la mort ? S'il ne l'était pas, il y avait, alors, quelque chose qui n'était pas dans le conseille Dieu et qui ne dépendait pas de lui. Donc Dieu, d'après vos principes mêmes, n'était pas infini. Quelque chose était en dehors de sa prescience et de sa puissance ; quelque chose était en dehors de lui. Il n'y avait pas que Dieu. Dieu avait sa borne. Dieu était fini avant la chute, et a conquis son infini tude après. Qu'est-ce que c'est que ce Dieu qui change? »
Calvin n'a pas répondu h cette objection. C'est ici pour lui que le mystère commence. Dix fois, quand cette objection se dressait, il a dit : « Mettre ici en avant la prédestination de Dieu est hors de propos... Quant à ce que Dieu n'a pas soutenu Adam en la vertu de persévérance, cela est caché en son conseil étroit et notre devoir est de ne rien savoir qu'avec sobriété » (1).
Et du reste, en général, tant pour ce qui se place dans cette période préhumaine, en quelque sorte, dans cette
(1) Institution, Ailleurs (Traité, de la Prédestination) sur la même question : « Quant à ce qui a été ordonné par la prescience et décret de Dieu que l'homme devait trébucher comme il a fait et que néanmoins on ne peut envelopper Dieu dans une telle faute comme s'il en était l'auteur, n'ayons point honte de confesser notre ignorance en cet endroit, yu qu'on connaît assez que c'est un secret caché à l'esprit humain. »
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période théologique de l'humanité avant la chute, nue pour ce qui, même autour de nous, comme le mai sur la terre frappant les êtres qui n'ont pas péché, étonne notre jugement balbutiant, « il faut garder cette modestie de ne vouloir attirer Dieu à nous rendre compte, mais porter telle révérence à ses jugements secrets que sa volonté nous soit toujours cause très juste de tout ce qu'il fait. »
Encore une fois, oui, Dieu c'est la fatalité ; mais c'est la fatalité dans une personne, et dans une personne infiniment sage. Lafalalité des choses exaspère l'homme, la tyrannie d'un homme semblable à nous nous indigne, la fatalité résidant en un être souverainement intelligent ne doit que nous rassurer et nous affermir : « Si un homme mortel prononçait que sa volonté lui fût pour raison, je confesse que ce serait une voix tyrannique ; mais de ranger Dieu à une telle mesure, c'est une rage par trop excessive... 11 convient porter cet honneur à sa volonté qu'elle nous suffise pour toute raison, doutant qu'elle est la fontaine et règle de toute justice. »
Telle est cette doctrine rude et contraignante, admirablement liée et nouée, où l'on se sent pris comme dans un filet serré et lourd. Garrotter l'homme dans la logique, comme aussi dans larigueur matérielle, le serrer de près et quant à sa pensée et quant à ses actes, discipliner le protestantisme qui tendait à l'anarchie, c'est bien en effet ce qu'a voulu Calvin. L'homme faittoujours Dieu à son image ; Calvin a fait un Dieu qui ressemblait à Calvin, volontaire, rigoureux, tenace, qui ne change point, qui a toujours la même pensée, qui a les siens, qui les a d'avance, qui prédestine tel homme à la mort, comme Calvin prédestinait sept ans à l'avance Servet au feu, dont les desseins sont immenses, prolongés et invariables, et qui est tout dans sa cité. — 11 a fait un Dieu intelligent, sage, infatigable, qui suffit à tout,
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qui ne s'endort jamais, et qui est froid et implacable. Il a fait une théologie sur le modèle de la République de Genève et une République de Genève sur le modèle de sa théologie. Il a fait une religion où l'homme est dans le tremblement sous le juge terriblement sagace et terriblement vigilant qui le regarde, une religion rigoureusement théocratique et strictement dogmatique, où le « sens propre » n'a plus de place à se déclarer et à pousser ses audaces, aussi fermée de toutes parts que pourrait l'être le catholicisme le plus intransigeant d'un de Maistre ou d'un Bonald. « Œuvre éminemment ecclésiastique », comme dit très bien M. Ferdinand Buisson, qui rappelle bien moins l'exaltation lyrique des prophètes que l'instinct minutieusement gouvernemental d'un Moïse.
OEuvre très belle du reste, inspirée en ses parties hautes, en ses parties essentielles, par l'idée de l'infini aussi fortement conçue qu'il soit possible à un être humain de la concevoir, et qui semble faite par un homme qui a contemplé l'infini face à face, et qui en est resté ébloui, sans en avoir éprouvé d'étourdissement. OEuvre d'une suprême moralité, d'ailleurs, quoi qu'on puisse objecter, ou craindre. Calvin n'a pas de peine à montrer qu'en ruinant le « mérite des œuvres » il ne ruine qu'un calcul intéresséde notre concupiscence. Si l'on fait l'acte bon pour mériter le ciel, il n'est plus bon. Il est même détestable. Il ajuste le mérite de l'usure : « Ce ne sont pas bonnes œuvres que celles faites en vue 4u loyer..* C'est bien mal profité si l'on ne cherche autre chose sinon que les hommes servent Dieu pour rétribution et soient comme mercenaires qui lui vendent leur service. » Nous devons être purs parce que nous sommes enfants de Dieu, « temples du Saint-Esprit, lesquels il n'est point licite de polluer », et « cette seule cause nous devrait assez émouvoir h bien vivre afin que Dieu soit glorifié en nous. »
Cette morale gratuite qui est celle de Kant, cette obéissance au devoir sans raison d'y obéir, et simplement parce qu'il commande, cette morale qui dépouille l'homme de tous les motifs intéressés ou agréables de faire le bien pour le mettre comme en face même du bien absolu et lui commander de l'adorer pour luimême, est certainement un des plus beaux efforts de la conscience humaine vers la vertu pure (1).
Quant au terrible danger de « nonchalance », quant au danger que l'homme, trop pénétré de l'idée de cette fatalité qui domine toute la doctrine, ne se relâche, ne s'abandonne, se sachant perdu d'avance ou sauvé d'avance, ce danger existe certainement. Mais on a remarqué une chose assez singulière, c'est que les doctrines qui inclinent le plus à une sorte ou à une autre sorte de fatalisme, le stoïcisme par exemple, ou le protestantisme, comptent en leur sein les hommes les plus énergiques, les plus intraitables et les moins abandonnés. Le fait n'est pas douteux. La raison en est peutêtre très simple. Elle est peut-être que pour inventer ou accepter une doctrine aussi rude il faut être très énergique. On fait souvent aux doctrines l'honneur d'avoir fait ce qui au contraire les a produites. Ce n'est pas le stoïcisme qui fait les stoïques, c'est les stoïques qui font le stoïcisme. Ce n'est pas le protestantisme qui crée le puritain, c'est le puritain qui crée le protestantisme. Du même fond d'énergie sombre, d'entêtement, de rigueur et de dureté, le calviniste tire une conscience qui le tyrannise, et une doctrine qui le flagelle, et du tout une vie sévère. Sa doctrine n'est que la généralisation systématique de sa conscience ; son Dieu, comme toujours,
(1) Beaucoup do Kant dans Calvin, c'est-à-dire de Calvin dans Kant. De Calvin : « Y a-t-il une seule bonne œuvre en laquelle on ne puisse noter impureté ou imperfection ?» — De Calvin : « Le jugement de l'homme ne s'abuse guère en considération générale ; mais il se trompe en considérant particulièrement ce qui regarde sa personne. »
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n'est que lui-même projeté à l'infini, et son Dieu est presque cruel pour lui, parce que lui-même est presque féroce pour lui-même. Toutes les fois qu'il y aura des hommes qui sentiront le besoin de se maîtriser durement, ils inventeront un maître infini qui sera terrible. À cela le système s'ajoute, avec sa logique captieuse et tenace, qui tisse et serre le filet, et rive la chaîne. Et sans doute du système, de ïa généralisation qui embrasse le monde entier, l'instinct de conscience qui l'a produit revient à l'homme, renforcé, agrandi, multiplié, s'imposant à lui et l'étreignant d'une puissance nouvelle, cent fois plus considérable, et confirme en l'homme la tendance première d'où tout est parti ; et c'est là ce que produit la doctrine ; mais la doctrine elle-même a pris sa source dans le cœur, les entrailles, le fond secret de la complexion du croyant.
Il ne faut donc pas s'étonner qu'une doctrine fataliste n'incline point les hommes qui l'embrassent à la nonchalance et à l'abandonnement, puisqu'elle ne peut être embrassée que par des hommes incapables d'abandonnement et de relâche et qui ne la conçoivent ou ne l'adoptent que parce qu'ils sont incapables de s'abandonner. Reste qu'une doctrine semblable n'est sans péril que pour ceux qui sont, de nature, très sévères déjà pour eux-mêmes et très énergiques, que pour ceux qui ne l'acceptent que parce qu'ils seraient capables de l'inventer, et que pour les autres elle ne laisse pas d'avoir les dangers que les adversaires de Calvin lui signalaient; et c'est en effet ce que je crois.
Ce dogme, Calvin l'a exposé avec une fermeté, une science et une habileté magistrales, un progrès aussi dans la rigueur qui est une des marques et de son tempérament et de son génie. Dans les successives éditions de Y Institution chrétienne, la doctrine prend comme chaque année un nouveau degré de précision. Dans les Opuscules (sermons, lettres de polémique, discussions,
petits traités), le ton, comme il est naturel, est plus varié. Tantôt comme dans la Supplication et remontrance sur le fait de la chrétienté et de la Ré formation de l'Eglise, aux princes tenant journée impériale à Spire, le plus bel ouvrage peut-être de Calvin, la doctrine est résumée avec une netteté et une plénitude merveilleuse ; tantôt, quand il s'agit de combattre les conciliateurs, les « moyenneurs » ou a médiateurs » ouïes tièdes, comme ceux que Calvin appelle spirituellement Nicodcmites (1), la doctrine est présentée avec un renforcement de rudesse et de majesté terrible; tantôt (moins souvent), quand il s'agit de défendre les idées nouvelles contre le reproche d'exagération et de violence, la doctrine, sans se faire plus douce, montre ses parties conciliâmes avec le bon sens humain et ce qu'on pourrait appeler la conscience commune.
Calvin, comme tous ceux qui ont, non seulement bâti un système, mais qui l'ont de plus discuté et défendu pied à pied, ne laisse pas d'être quelquefois sur le bord et aux premières pentes du sophisme. De ses demi-sophismes, de ses demi-atténuations et de ses demi-tempéraments inattendus, il y a une raison générale qui est fort importante. Calvin prétendait rompre la tradition prochaine, mais se rattacher très fermement à l'ancienne. Il repoussait l'autorité des Pères, mais il se réclamait de la Bible et de l'Evangile, et c'était le christianisme tel qu'il fut depuis le commencement du monde jusqu'à saint Paul où il prétendait ramener le monde, et qu'il prétendait faire revivre. A qui lui demandait : Où est la vérité ? il répondait : Dans la Bible, dans FEvangile, dans saint Paul ; de plus, dans saint Augustin • qui a compris saint Paul.
11 pensait ainsi, d'abord parce qu'il n'était pas un
(l)Nieodeme est ce pharisien, sénateur du grand Sanhédrin, gui alla visiter Jésus la nuit. C'est donc le pan on des tin ùdes.
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philosophe libre, pour quoi il aurait eu horreur de passer, mais un chrétien, ayant absolument foi aux livres saints ; ensuite parce que, de celte manière, il ne renonçait pas au bénéfice de l'autorité de la tradition. Il ne la rompait, il ne la considérait, avec douleur, comme ayant été rompue, que pour un temps relativement court. Du commencement du monde au second siècle après Jésus-Christ la parole de Dieu a été comprise, et c'est à cette immense période de temps que nous nous rattachons. Plus tard elle a été obscurcie, sauf encore pour quelques grands esprits, comme Augustin, qui Font bien entendue ; nous la reprenons. Nous ne sommes donc pas des isolés ; nous sommes les successeurs, trop tardifs, des patriarches, des prophètes, de Jésus et des apôtres, rapportant leur parole si longtemps en autorité, depuis quelques siècles seulement en oubli ou altération.
Il se tenait ferme en cette posture ; mais elle ne laissait pas de le gêner, parce qu'en vérité sa doctrine était quelque chose de nouveau, de rare dans le christianisme, dans l'Ancien Testament surtout, quelque chose, au moins dans son extrême rigueur, de très personnel, et que de vouloir la concilier de tous points avec l'Ancien Testament et même parfois avec le Nouveau, c'était des affaires.
De là les sophismes de Calvin. Le Dieu de la Bible n'est point du tout le Dieu immobile de Calvin, le Dieu qui ne change pas. Il est un Dieu qui s'irrite, qui s'apaise, qui menace et qui n'accomplit pas ses menaces, qui se repent, qui a des regrets, qui travaille et qui trouve son œuvre bonne après l'avoir faite, comme s'il y avait pour lui un avant et un après, ou qui la trouve mauvaise et se veut du mal de l'avoir faite, en bref c'est un homme, c'est un roi très puissant, ce n'est pas un être infini, et rien n'est plus étranger à la Bible que la notion de l'infini, si continuellement présente &
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l'esprit de Calvin, et qui est comme le tout de sa pensée.
Il n'était pas difficile de faire remarquer cela à Calvin et il lui était très difficile d'y répondre : « Dieu s'est repenti, lui criait-on : d'avoir créé l'homme, d'avoir élu Saûl, d'avoir trop châtié son peuple. C'est littéral dans la Bible. Vous contredisez la Bible. » — Ce sont des « figures », répondait Calvin, « comme toutes les autres formes de parler qui nous décrivent Dieu humainement. » De même la « colère » de Dieu. Dieu ne se met pas en colère. Il y est de toute éternité contre ceux que de toute éternité il réprouve ; seulement sa colère éclate aux yeux des hommes à tel moment. Dieu ne se repent pas. Ici « repentance ne veut dire que changement. * — Donc Dieu change ? — t Mais changement prévu de toute éternité. » C'est bien un peu subtil.
Cent fois, quand il a eu aiîaire à la Bible, Calvin a dû avoir recours à ces tours de pensée et à ces interprétations, sans s'apercevoir qu'il pouvait être accusé de tomber dans le travers qu'il a tant reproché « à la secte phantastique et furieuse des Libertins qui se nomment spirituels » de « contrefaire les livres saints par un tas d'allégoriques interprétations. » Avec les idées de Calvin il fallait rompre au moins avec l'Ancien Testament, qui, non seulement dans sa lettre, mais encore dans tout son esprit, est aussi peu conforme que possible à l'idée génératrice du système de Calvin, à l'idée métaphysique qui soutient ce système et en fait la grandeur. Mais comment rompre avec un livre où Ton rencontre un « Dieu terrible » et où la prédestination se retrouve à toutes les pages ? Ne sont-ce point marques certaines de sa vérité ? Et donc, là où il est embarrassant, il faut essayer d'interpréter.
Il en arrive de même parfois aussi pour l'Evangile. A la vérité, il ne faut pas dissimuler que l'Evangile est plus près du cœur de Calvin que la Bible : « C'est ce
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qu'emportent les mots de Jésus-Christ que combien qu'entre tous ceux qui sont nés des femmes Jean-Baptiste soit le plus grand, toutefois celui qui est moindre au royaume des cieux est plus excellent que lui [ce qui veut dire que] après avoir préféré Jean à tous les prophètes, il exalte l'Evangile en degré souverain et le nomme à sa façon commune Royaume des Cieux. » Mais l'Evangile lui-même le contrarie quelquefois encore et le force à louvoyer un peu. Jésus-Christ n'a-t-il pas dit qu'on est sauvé par les œuvres? N'a-t-il pas dit qu'on est sauvé par le seul fait « d'obéir à la Loi »? C'est contraire au Calvinisme, cela; c'est contraire au Calvinisme qui assure qu'on n'est sauvé que par la grâce, et qu'obéir à la Loi n'est point un mérite. C'est contraire au Calvinisme et c'est une parole de Jésus!
Calvin interprète. Il nous prie de remarquer à qui Jésus-Christ parle ainsi, ce qui.au premier regard, semble importer peu. Jésus par ces paroles répondait à un docteur de la Loi qui lui demandait quelles choses sont nécessaires au salut : « Si tu veux entrer en la vie, garde les commandements », répondit Notre-Seigneur. Sans doute, explique Calvin, mais « le Christ a toujours conformé ses réponses à ceux auxquels il avait à faire. Or en ce passage il avait été interrogé par un docteur de la Loi... La personne qui parlait induisait Notre- Seigneur à ainsi répondre. Car ce docteur enflé d'une fausse opinion de la justice légale était aveuglé en la fiance de ses œuvres... C'est donc à bon droit qu'il est renvoyé à la Loi... La somme est telle: si nous cherchons salut en nos œuvres, il nous faut garder les commandements, lesquels nous instruisentàparfaite justice. Mais il ne faut pas ici nous arrêter si nous ne voulons défaillir au milieu du chemin; car nul de nous n'est capable de les garder... Comme le Seigneur en ce passage renvoie à la Loi le docteur d'icelle, lequel il connaissait être enflé de vaine confiance en ses œuvres,
afin qu'il se connaisse pour pécheur, aussi en un autre lieu il console par promesse de sa grâce ceux qui sont humiliés par telle reconnaissance et les console sans faire mention de la Loi. *
L'explication est bien difficultueuse, et il semble en résulter que, tout compte fait, Jésus a trompé ledocteur, ou lui a imposé une épreuve périlleuse et assez vaine, alors qu'il pouvait l'éclairer entièrement tout de suite. Mais Jésus n'a pas pu croire aux mérites des œuvres, voilà l'essentiel pour Calvin, et voilà ce qu'au prix de grandes tortures de textes, et presque irrévérencieuses, il fallait sauver.
Calvin est sans doute plus à l'aise avec les Pères, puisqu'une fois pour toutes il les récuse. Mais comme encore il les respecte, il tergiverse aussi quand ils sont contre lui ; car il voudrait bien avoir moins de contradicteurs parmi les chrétiens considérables, et décidément il s'en rencontre trop. 11 faut expliquer pourquoi les anciens Pères de l'Eglise ont penché presque tous pour le libre arbitre. Ils ont été timides, répond Calvin; ils ont eu peur que les philosophes ne se moquassent d'eux. Ils ont tempéré la doctrine pour l'insinuer plus facilement dans le monde, alors que les difficultés étaient si multipliées qu'il fallait ménageries passages. Il suppose encore (ceci moins nettement) qu'ils ont eu peur du fatalisme oriental, et que, de ce chef, une confusion ne s'établit.
Il faut expliquer pourquoi les anciens docteurs ont cru très fermement au mérité des œuvres. La cause en est que les philosophes encore, et gens du monde, étaient tellement enchantés de cette idée fausse qu'ils auraient repoussé tout l'Evangile si on l'avait trop résolument combattue. L'Evangile vient dire rudement « que tout ce que nous apportons du nôtre devant Dieu n'est qu'ordure puante. » C'est un scandale pour le bon sens humain tout pénétré encore de paganisme. « Ç a été la
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principale cause pourquoi les philosophes et gens d'état se sont formalisés contre l'Evangile dès le commencement... Plût à Dieu que les anciens docteurs ne se fussent pas tant étonnés de la résistance de tels gens ; car en mettant peine à les apaiser ils nous ont laissé une théologie froide et déguisée.., Origène, Tertullien, saint Basile, saint Chrysostome ont voulu complaire aux sages du siècle... Ils ont laissé quelque chose au franc arbitre et quelque vertu naturelle aux hommes ; mais ce pendant la pureté de la doctrine est profanée. » Pour Calvin, tous les fondateurs, à peu près, de la religion chrétienne sont des semi-pélagiens.
Le vrai en tout cela, c'est que la doctrine de Calvin se cache en germe dans le christianisme des premiers siècles, et dans les parties métaphysiques les plus abstraites du christianisme des premiers siècles, mais ne l'est pas ; que Calvin la cherche dans tous les Pères, ne la trouve que dans quelques-uns, et mêlée, dans saint Augustin même, s'irrite de ne pas l'y trouver, sans vouloir briser absolument avec les anciens docteurs, et tantôt accuse les Pères de ne l'avoir pas osé exprimer, tantôt se console de ne pas l'y trouver en l'y mettant, le tout avec des souplesses de dialectique un peu inquiétantes.
De là viennent aussi, à l'ordinaire, les très légères mais sensibles atténuations qu'il apporta à sa doctrine même. Par exemple, après avoir fermement établi son principe du serf arbitre, il arrive à cette objection qu'on lui fait : « Si le commencement même du désir de croire ne peut être donné à l'homme que par Dieu, il est inutile que vous prêchiez. » — Pardon ! réplique-t-il, avec plus d'esprit que de logique, « c'est comme si Ton disait qu'il est inutile de semer. Il faut semer, encore que ce soit Dieu qui fasse lever la graine. » — Mais n'est-ce pas là un partage entre l'homme et Dieu, et ne voilàt-il pas l'homme qui redevient quelque chose, et Dieu
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qui cesse d'être tout, et Dieu qui cesse d'être infini, d'après vos principes mêmes ? N'est-ce pas là un partage, inégal même, et où l'homme a une part plus grande que Dieu, puisque c'est l'homme qui sème et Dieu qui seulement arrose? Vous repondrez : «mais à moi exhortant c'est Dieu qui inspire l'exhortation, et toute gloire lui revient encore et toute puissance. » Je le veux bien et cela met l'exhortant hors du débat, mais non l'exhorté. L'exhorté peut-il être tenu pour tout passif ? Le seul fait de vous prêter l'oreille est un acte, et voilà encore l'homme qui fait quelque chose. — Il fait quelque chose, direz-vous, qui est inspiré encore et voulu de Dieu. — Et si Dieu voulait quïl fût converti, il était inutile que vous vous missiez à prêcher ; et nous voilà revenus ; nous voilà au rouet. Il faut toujours ou que l'homme, celui-ci ou celui-là, peu importe, n'ait rien à faire et ne fasse rien, ou que Dieu ne soit pas tout, et dès que vous dites : « il faut semer », vous faites une concession compromettante.
C'est comme quand vous dites au franciscain que vous maltraitez si fort : « Dieu endurcit ceux qu'il lui plaît et a pitié de ceux qu'il lui plaît, sans qu'on puisse lui demander pourquoi il le fait ; mais cr n'est pas à dire pourtant que les réprouvés, étant endurcis de Dieu, ne s'endurcissent aussi. » De quelle sorte et de quelle puissance, s'ils ne peuvent rien? Si l'homme peut s'endurcir, comme en collaboration avec Dieu, il y a partage et encore, il y a liberté, partielle au moins, de l'homme ; et l'homme est libre comme était Adam. Et l'on va vous demander si l'homme, ayant une certaine liberté pouf s'endurcir, n'en a pas une aussi pour s amender, et il vous sera difficile de ne l'accorder pas ; et nous voilà dans la grâce seulement auxiliatrice et en plein pélagianisme.
C'est surtout, comme il arrive toujours, contre les exagérateurs de sa doctrine que Calvin emploie dos
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arguments par où il semble reculer jusqu'au camp de ses adversaires ordinaires. Les « libertins qui se nomment spirituels » prétendant sans aucune espèce de réserve que Dieu littéralement fait tout, Calvin se moque beaucoup d'eux, et non sans esprit, mais semble à chaque instant se réfuter lui-même. Il en vient à leur dire que si Dieu fait tout, il n'est plus licite de rien condamner, et c'est précisément ce que les catholiques disent à Calvin, et Ton ne voit pas très nettement alors par quoi Calvin est séparé sur ce point ou des catholiques ou des spirituels.
Tout cela ce sont des concessions au sens commun, au sens général, lequel ne se pique pas de logique rigoureuse, et avec qui les plus rigoureux et intraitables logiciens sont forcés de compter. Elles sont rares dans Calvin, mais elles existent, elles ont dû l'inquiéter luimême, et, sinon elles prouvent contre lui, du moins elles montrent que sa doctrine, puisqu'elle était forcée sous sa plume même de se tempérer, devait s'adoucir singulièrement après lui et comme s'exténuer parmi les hommes.
C'est qu'en effet l'idée de l'infinitude de Dieu est une idée dont les hommes sont capables, et qui révèle chez eux un magnifique effort de conscience comme aussi d'esprit, mais qui est rare, qui est comme intermittente dans l'humanité, toujours réservée du reste k quelques esprits supérieurs, et parfaitement étrangère, surtout en ses conséquences extrêmes, à l'humanité moyenne. I/humanité moyenne a épuré le paganisme, elle l'a « nettoyé », comme dit de Maistre; elle ne l a pas abandonné. Dieu est toujours pour elle un Dieu. Il est unique, à la vérité (en ajoutant presque : à peu près), et cela fait une grande différence ; mais il est un Dieu. Il est fini. Il est un père, très bon, très puissant, très secourable; non pas tout-puissant. Il est un roi qu'il faut servir bien, qui a de bons sujets, qui a des ennemis.
qui court des dangers, qui dispute le monde à quelqu'un, qui n'a pas victoire certaine. Il est un être qui nous aide beaucoup, que nous aidons aussi, qui fait beaucoup en nous, pour qui nous faisons quelque chose, à qui nous pouvons ne pas obéir, qui s'en irrite alors, et qui nous punit, et qui nous pardonne ; à qui nous pouvons obéir, à qui nous plaisons alors, aux yeux de qui c'est un mérite, faible sans doute, mais réel, parce que nous pouvions faire autrement, et qui nous aime alors, non comme des choisis, mais comme des serviteurs qui ont su se faire choisir. — C'est ce Dieu que nous imaginons sans cesse, qui est à la portée de nos intelligences faibles, et il faut confesser que c'est à condition de l'imaginer ainsi que nous l'aimons. — Tout cela est plein de manichéisme et infecté de pélagianisme, c'est incontestable ; mais c'est cependant à cela que l'humanité moyenne, et même assez élevée, se ramène toujours, et c'est sur quoi les religions les plus épurées, les plus fîères et les plus rigides finissent toujours par fermer un peu les yeux.
C'est ce qui est arrivé au Protestantisme comme aux autres doctrines. Un siècle après Calvin, Voltaire s'amusait à prouver aux docteurs de Genève qu'ils étaient semi-pélagiens, et il n'avait tort que de s'en amuser. Des hauteurs de l'infînitude divine le calvinisme était redescendu dans ces régions moyennes, où l'exaltation de l'infini entrevu ne règne point, où la logique contraignante et rudoyante ne gouverne pas ; mais où il y a place encore pour les hommes de sens droit, de conscience délicate et de bonne volonté.
Il devait, je ne dis pas descendre plus bas, mais s'éloigner encore plus du programme étroit que Calvin lui avait tracé, et de l'espérance tout particulièrement chère à son cœur qu'il avait conçue. Il devait devenir une libre philosophie, en s'abandonnant à ce « sens propre » que personne n'a plus redouté ni détesté que Calvin
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Calvin n'avait que trop prévu cette déviation, et il l'avait combattue à l'avance de toutes forces ; Car il était avant tout homme de gouvernement et à ce titre de ceux pour qui « gouverner c'est prévoir. » Il s'emportait, tout autant que contre les hérétiques, contre ces tièdes et ces indépendants, ces« Nicodémites »qui « convertissent à demi la chrétienté en philosophie ; ou, pour le moins, ne prennent pas les choses fort à cœur. » Il yen a « une partie », disait-il, « qui imaginent des idées platoniques en leur tête touchant la façon de servir Dieu. »
C'était là le danger qu'entraînait nécessairement le mouvement religieux d'alors, d'abord parce qu'il n'y a pas de mouvement religieux sans un grand travail intellectuel portant sur les idées religieuses, partant pas de mouvement religieux sans divergences, et c'est pourquoi l'Eglise a dit : « oportet hereses esse » ; mais c'était une nécessité que Calvin ne voyait guère ; — ensuite parce que, par une coïncidence remarquable, le mouvement religieux du xvie siècle rencontrait la Renaissance des lettres et de la philosophie antiques, comme le christianisme commençant avait rencontré les lettres et la philosophie antiques elles-mêmes, et ne pouvait pas en éviter l'infiltration, non plus que le christianisme naissant n'avait pu l'exclure.
C'était pour Calvin une raison de plus de sonner l'alarme et de serrer l'étau. Non, il n'est pas loisible à chacun d'adopter ou de rejeter ce qu'il, lui plaît, selon l'inspiration de sa conscience. Il faut rester attaché à son église, et ne jamais faire sécession. Les plus scandaleux spectacles qu'on serait exposé à y voir ne seraient pas une excuse à la quitter.
« C'est une chose horrible à lire ce qu'écrivent Isaïe, Jérémie, Joël, Habacuc et les autres du désordre qui était en l'église de Jérusalem... Néanmoins les prophètes ne forgeaient point nouvelle Egiise pour eux, et ne drossaient pas des autels nouveaux pour faire leurs
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sacrifices à part, mais, quels que fussent les hommes, pour ce qu'ils répulaientque Dieu avait mis là sa parole, au milieu des méchants ils adoraient Dieu d'un cœur pur et élevaient pures leurs mains au ciel. Il n'y avait autre chose qui les induit à demeurer en l'Eglise au milieu des méchants que l'affection qu ils avaient de garder unité. Or, si les saints prophètes ont fait conscience de s'aliéner de l'Eglise à cause des grands péchés qui y régnaient, et non point d'un seul homme, mais quasi de tout un peuple, c'est une trop grande outrecuidance à nous de nous oser séparer de la communion de 1 Eglise dès que la vie de quelqu'un ne satisfait pas à notre jugement... Pourtant [par conséquent] que ces deux points nous soient résolus que celui qui de son bon gré abandonne la communion externe d une Eglise en laquelle la parole de Dieu est prêchée et ses sacrements sont administrés n'a nulle excuse; secondement que les vices des autres, encore qu'ils soient en grand nombre, ne nous empêchentpasque nous ne puissions là faire profession de notre chrétienté, usant des sacrements de Notre-Seigneur en commun avec eux, d'autant qu'une bonne conscience n'estpoint blessée par l'indignité des autres, fût-ce même du pasteur. »
On dirait que cette page est d'un catholique gourmandant Calvin, et il n'y en a pas un mot que Calvin ne pût s'appliquer à lui-même pour se condamner ; mais ce n'est pas, naturellement, à cela qu'il songe, et s'il s'en avise, quelques pages plus loin, il en est quitte pour dire que les protestants ont beaucoup plus de raison de se séparer des catholiques que les prophètes des prêtres idolâtres ; et, ce n'est pas cela qui est intéressant à relever ici, .aux yeux des gens habitués aux querelles des partis, rien n'étant moins étonnant que ce genre de naïveté ; ce qu'il faut remarquer en ce passage, c'est l'horreur de Calvin pour toute liberté d'opinion particulière, horreur que Bossuet lui-même n'eot pas
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capable de ressentir davantage ni d'exprimer plus vivement. Si Bossuet ne l'avait pas dit, c'est Calvin qui l'aurait déclaré : « L'hérétique est celui qui a une opinion » ; et, pour mieux en parler, ils l'ont proclamé l'un et l'autre.
G'est de cette horreur que procède chez Calvin, non seulement le despotisme qu'il a exercé, lequel on peut expliquer par des nécessités locales, mais le despotisme qu'il a recommandé sans relâche, son despotisme doctrinal. La liberté de conscience lui parait un monstre exécrable qu'il faut exterminer de la terre. A la vérité, au temps où il écrit, ce monstre tient peu de place sous le soleil ; il le voit pourtant et le signale à la réprobation : « Il est aisé de rédarguer la folie de ceux qui voudraient que les magistrats, mettant Dieu et la religion sous leurs pieds, ne se mêlassent que de faire droit aux hommes... Si les princes et autres supérieurs connaissent qu'il n'y a rien de plus agréable à Dieu que leur obéissance ; s'ils veulent plaire à Dieu en piété, justice et intégrité, qu'ils s'emploient à la punition, et correction des pervers ; Moïse était ému de cette affection quand il punit l'idolâtrie du peuple par la mort de trois mille hommes. »
Personne n'est plus que Calvin ému de cette affectionlà. Aussi les guerres religieuses sont très loin de lui déplaire. Elles sont même, très évidemment, les seules qu'il admette comme vraiment légitimes : a S'il n'était question que de la servitude- des corps, il vaudrait possible mieux quelquefois la porter patiemment que de mouvoir grandes séditions qui viennent jusqu'à l'effusion du sang... mais quand il est question de la ruine éternelle des âmes nous ne devons estimer nulle paix si précieuse que pour la garder nous périssions à notre escient. Il vaudrait mieux que le ciel et la terre fussent abîmés ensemble que l'honneur qui lui a été donné de Dieu son père fût diminué. Faut-il que pour vivre nous quittions l'auteur c*e vie ? *
Une chose surtout l'inquiète, et à très bon droit ; c'est qu'on peut faire le raisonnement suivant : Rome, partout où elle le peut, soutient sa doctrine en faisant mettre à mort ceux qui ne la partagent pas. Ne seraitce pas lui ressembler que de faire comme elle ? Et le moyen de se montrer antipapiste ne serait-il pas de faire différemment ? Oui, il y a des intelligences assez faibles ou des sophistes assez effrontés pour raisonner de la sorte ou feindre d'argumenter ainsi. Qu'on se garde bien de se laisser séduire ou à ces défaillances ou à ces prestiges. Ce n'est pas de tuer que Rome est coupable, c'est de tuer sans avoir pour elle la vérité. Quant à ceux qui l'ont, quel scrupule les pourrait arrêter ?
« Quelques-uns scandalisés » par les moyens employés par les catholiques « ont en horreur toutes punitions sans discerner si elles sont justes ou non... Mais quoi ? Si les papistes sont ainsi excessifs en tyrannie, ce n'est pas à dire pourtant que toute sévérité soit à condamner... Nous condamnons à juste raison le zèle enragé et sans science qui transporte les papistes;... mais si on repousse un zèle inconsidéré à cause de l'ignorance, pour ce qu'il n'est point fondé en raison, pourquoi, je vous prie, le zèle ne sera-t-il louable en un fidèle quand il débat pour la vraie foi, qui lui est certaine ? » — C'est la certitude qui donne le droit de punir et l'infaillibilité qui donne le devoir. Par conséquent les calvinistes seuls auront et ce devoir et ce droit : « Dieu ne commande pas de maintenir si étroitement toute religion quelle quelle soit, mais celle qu'il a ordonné de sa propre bouche. Ainsi le scandale qui trouble beaucoup de simples gens est ôté : ils craignent que sous couleur de défendre la vraie religion les bourreaux du Pape ne soient armés à faire leurs cruautés... Dieu condamne la témérité de tous ceux qui entreprennent de défendre à feu à sang une religion forgée à Tappé-
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fit des hommes. » — On ne saurait accuser Calvin d'avoir incliné vers la liberté de croyances, ni d'avoir fondé une religion ouverte.
Elle Tétait pourtant, comme sans le vouloir, par le seul fait qu'elle existait. Elle était une sécession. La sécession autorise, du droit qu'elle a pris elle-même, la sécession dans son propre sein. Elle l'était parce qu'elle avait rompu la tradition. Une partie des autorités récusée, devant quelles autorités s'arrêtera-t-on ?
Elle l'était parce qu'elle contenait en son essence même le droit d'examen. Il est déjà dans Luther ; il est même dans Calvin, au moment même où il le nie ; il y est, entouré de mille précautions, mais de précautions qu'il ne réussit pas à rendre fortes, et qui paraîtront faibles malgré toute la force qu'il tâche à leur donner, parce qu'elles le sont en soi : « Faut-il permettre à chacun de recevoir ou de rejeter ce qui aura été déterminé en un concile?/* dis que non. Il faut qu'on pèse diligemment en quel temps H a été tenu, à quelle fin, et quels gens y ont assisté ; puis après, qu'on examine, à la règle de l'Ecriture, le point dont il est question. »
Fort bien ; mais qui on ? Pour Calvin, on veut dire Calvin. Mais quand Calvin ne sera plus là, et là où il n'est pas, qui on ? Une église, un consistoire ? C'est-à-dire un autre concile à qui s'appliqueront les mêmes règles que vous venez d'établir pour le premier, et ainsi de suite. Nous arrivons par degré à l'individualité, au libre examen personnel, au sens propre. On veut dire tout le monde et veut dire chacun.
Ailleurs : « La Foi gît en la connaissance de Dieu et de Christ, non en la révérence de l'Eglise... Ignorants reçoivent tout ce qui leur est présenté sous le titre d'Eglise... Ils les papistes) déterminent que ceux qui s'abrutissent en ne sachant rien et même se flattent en leur bêtise croient dûment ainsi qu'il est requis... » Non ! « L'Inteliigence est conjointe avec la Foi. »
Rien n'agrée plus à un philosophe que cette définition de la foi éclairée ; mais elle ouvre évidemment la porte à toutes les religions individuelles. On peut faire une église fermée avec des bonnes volontés décidées à soumettre leurs intelligences aux exigences d'un dogme, non avec des intelligences que l'on convie sans doute à « se conjoindre avec la foi », mais d'abord à s'exercer sur elle. Les Eglises qu'on fondera ainsi, seront des Eglises, et je ne chicanerai pas sur ce terme ; ce seront des Eglises, parce que les hommes se sentent unis et ramassés en un corps bien plus, ou au moins autant, par le sentiment qui les anime que par la foi qu'ils professent ; ce seront des Eglises par la communauté des sentiments, des sympathies, des haines et des espérances ; ce seront des Eglises pendant les persécutions par la communauté des périls, après les persécutions, quelque temps encore, par la communauté des grands souvenirs qui sont une immense force à former et à soutenir les religions et les patries ; ce seront des Eglises parce que ce seront des familles ; mais au point de vue desdoctrines, ce qui vous importe si fort, ce seront des Académies. Elles le deviendront de plus en plus, par Teflet naturel de leur tempérament même, et sans le vouloir, maispar l'effet même de leur bonne volonté. Leur honneur serade s'éclairer sans cesse, et en s'éclairant elles courront le risque, que vous leur permettez d'accepter, ou d'adhérer plus fortement à votre pensée, ou de s'en éloigner infiniment.
Il arrivera même, et for t naturellement encore, qu'elles se feront gloire de leurs changements et variations, de la variété surtout des conclusions de leurs différents groupes, et ce que Bossuet leur reprochera, ce que vous avez mis toutes les forces de votre vie à combattre, sera ce dont elles auront penchant à se glorifier ; et ce ne sera pas si étrange, puisqu'il est impossible parmi les hommes que la recherche la plus sincère, pourvu quelle
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soit ardente, ne mène pas à des conclusions les plus diverses et qui n'ont de commun que leur bonne foi ; et puisque, en cherchant ainsi, vos héritiers pourront être infidèles à votre église en proportion de ce qu'ils seront fidèles à votre esprit.
Et par suite éclatera ce revirement imprévu qu'on pouvait prévoir. Vous reprochiez à l'Eglise catholique, depuis si longtemps quelle élaborait pour ainsi dire la parole du Christ, d'avoir changé cette parole, d'y avoir ajouté, de l'avoir surchargée, de l'avoir enveloppée et fait disparaître sous le monceau d'interprétations qu\ n'étaient que des idées étrangères et nouvelles ; et vous en vouliez revenir à la parole pure, dépouillée et une ; et qu'on s'y tînt; — et voilà que ce seront vos successeurs qui paraîtront plus que les catholiques partir de la parole pour aboutir où ils voudront, avoir des idées à eux, ce que vous teniez pour un sacrilège, et non seulement, comme vous avez très bien dit, « convertir à demi la chrétienté en philosophie *, mais la transformer en plusieurs philosophies ; — et le coup de génie de Bossuet sera précisément le vôtre, serade dire contre les vôtres ce que vous aviez dit contre les siens, à savoir que la vérité ne peut pas être dans une multiplicité de doctrines difi'érentes et de vérités qui se combattent.
Cela marque qu'entre les mains des hommes les doctrines qu'on prétend arrêter le plus fermement évoluent toujours, quoi qu'on fasse, et qu'on ne peut, quand on a le souci de l'unité, que voiler discrètement les variations inévitables, ou, ce qui est mieux, au-dessus des variations éphémères, montrer l'esprit général commun, qui est encore, pour la doctrine toujours flottante, un signe au moins d'unité ou de ralliement. Cela veut dire aussi que les esprits les plus grands ici-bas fondent ordinairement le contraire de ce qu'ils ont rêvé, et cela n est pas une mauvaise leçon. Cela rappelle à l'humilité, que vous avez connue, que vous avez estimée, dont vous
avez fait le plus grand cas, et dont vous avez eu l'éternel souci, surtout,s'il faut tout dire, pour la recommander aux autres.