RONSARD IMITATEUR
La première admiration littéraire de Ronsard fut Pindare. Elle était bien placée, mais l'idée de l'imiter
était malheureuse. Pindare est essentiellement national. C'est un prêtre, « sacer, interpresque Deorum. » C'est un érudit tout rempli et tout hanté des légendes fabuleuses de sa race et de son pays. C'est un philosophe, et un philosophe très subtil, d'un idéalisme très raffiné et très abstrait. A tous les égards il est inimitable en son fond.— Même dans sa forme très compliquée, très savante, il est un guide excessivement périlleux, et l'on voit bien qu'Horace imite peut-être tous les autres lyriques grecs et ne l'imite pas: « Pindarum quisquis studet œmulari ceratis ope Dœdalea nititur permis... » — Ronsard a eu plus d'audace qu'Horace, et, fond et forme, il a voulu tout imiter de Pindare. Pour le fond il a cru, sur la foi et l'exemple de Pindare, que l'ode était faite pour célébrer les grands de ce monde. Il a loué en vers lyriques le Roi, la Reine, Marguerite duchesse de Savoie, le Cardinal de Lorraine, François de Bourbon, le comte d'Anguien, la reine de Navarre, Michel de l'Hospital, etc. Cela était assez naturel chez les Grecs, parce que chez eux la vie était toute publique, et l'homme se confondait avec la cité. La poésie lyrique y pouvait être et y était le plus souvent (je ne dis pas toujours) nationale, et en quelque sorte collective. Déjà chez les Romains la poésie lyrique, parce qu'elle s'est développée, non pas au temps de la République, m&is aux temps où le pouvoir absolu dispense le citoyen de se confondre avec la cité, est beaucoup plus individuelle, et des lyriques grecs imite ceux qui, par goût, ont eu un lyrisme un peu personnel. Enfin chez les modernes la poésie lyrique est devenue l'expression la plus vigoureuse, la plus vive et comme la plus aiguë des sentiments les plus personnels et les plus intimes de l'auteur, de telle sorte qu il n'y a rien de plus différent du pindarisme que le lyrisme moderne. Il n'y a pas de genre qui ait subi, de 1 antiquité aux modernes, de modifications plus profondes, ou pour mieux dire, qui ait changé plus absolument de carac-
RONSARD
tère. Or ce lyrisme moderne, expression des sentiments les plus personnels de Fauteur, il existait avant Ronsard. Sans remonter aux Troubadours, qui, du reste, me donneraient raison, une ballade de Charles d'Orléans, une ballade de Villon, une canzone de Pétrarque sont des poésies lyriques personnelles, c'est-à-dire, pour aller au fond des choses, sont des élégies lyriques, caractère qu a le lyrisme moderne tout entier. Remonter à Pindare, c'était donc rompre la tradition et remonter tout le courant. C'était, sansdoute, risquer d'avoirraison; mais c'était à coup sûr beaucoup risquer.
Toujours est-il que Ronsard fit cette sorte de gageure. C'est du reste avec une intelligence très avisée de la méthode de composition de Pindare que Ronsard a procédé. Il le contrefait très judicieusement. L'ode de Pindare, poème d'un genre unique, et dont je ne trouve un fac-similé, un peu grossier et un peu gauche, que dans les Peristephanon de Prudence, est un mélange de lyrisme et d'épopée. C'est un chant qui admet en lui, parce qu'il est sûr de les emporter avec lui et de les entraîner dans son mouvement, des récits, desanecdotes, des légendes, des fragments épiques. Ronsard, en bon élève, procède exactement ainsi. Voyez l'ode (I, 6) sur la victoire de François de Bourbon à Cèrisoles. En voici le dessin: — L « Je chante Bourbon, mieux que Marot n'a pu faire, avec toutes les ressources d'un art plus savant... »
— II. « 11 a vaincu à Cèrisoles » . Court récit de la bataille.
— III. « Que la Renommée, aidée de la Muse de Ronsard, aille porter aux aïeux de Bourbon le bruit de sa victoire. » — Voilà qui est très bien composé. Mais, la plupart du temps chez Ronsard, l'épopée déborde sur la partie lyrique et l'étouffé, ou au moins l'offusque. La plus célèbre, la plus glorieuse des odes de Ronsard, l'ode à Michel de l'Hospita1,est tout entière narration. En voici le sommaire très exact,fait par Richelet. « Le poète y traite la naissance des Muses — et le voyage qu'elles
font chez l'océan pour y voir leur père — où étant arrivées comme il soupait, elles chantent trois sujets qui représentent trois styles divers [cela fait cinq narrations déjà]. — Puis avec un ravissement merveilleux l'une d'elles demande à Jupiter plusieurs choses excellentes et dignes de leur profession; — après, ayant obtenu ce qu'elles demandent, lepoète lesfait revenir en terre où il décrit les commencements de la poésie, ses progrès et son déclin ; — enfin, pour venir au sujet spécial et particulier de son œuvre, il les fait retourner au ciel contraintes par l'Ignorance jusqu'au jour préfix de la naissance de l'Hospital. » — Voilà, de compte fait, sept narrations, plus un épilogue, et c'est de quoi l'ode est composée. Il n'y a rien là de lyrique. — De même encore Y ode (1, 1) au roi sur la paix de 1550. Voici le plan : I. La Paix a souri sur le berceau de Henri II. Eloge de la Paix. — II. Histoire de la Paix. Elle a dompté le chaos.
— III. Elle a protégé Francus quand il a quitté Troie.
— IV. Invocation à la Paix. Qu'elle protège toujours Henri II. Ici le chant (I et IV) encadre en quelque sorte les narrations (II et III) ; mais les narrations sont incomparablement plus longues que la partie lyrique, laquelle n'a dès lors plus l'air que d'une simple bordure. Ronsard a toujours dans ses odes été comme surchargé d'épopée et a comme cédé sous le poids.
L'imitation mal entendue de Pindare a aussi donné à Ronsard le goût ou plutôt le souci de ce fameux « beau désordre » dont parlera plus tard Boileau. Pindare a une composition, non pas flottante, mais un peu secrète et cachée, qui ne se marque point par des traits précis et accusés. Un disciple à demi expert peut prendre cela pour absence de composition et croire que cette absence même est une règle de l'art lyrique. C'est l'erreur où est tombé Ronsard. La digression brusque et le manque de transition, c'est où l'on voit que Ronsard s'applique constamment. Il s'applique à la négligence. Il cache avec
RONSARD
soin la route qu'il suit. La digression surgit, et soudainement aussi disparaît. Il le sait très bien, et s'en excuse (Odes, I, 1) :
Muse, reprend l'aviron, Et racle la prochaine onde, Qui nous baigne à l'environ, Sans être ainsi vagabonde.
Toujours un propos déplaît Aux oreilles attendantes, Si plein, outre règle, il est De paroles abondantes.
Celui qui en peu de vers Etreint un sujet divers Se met au chef la couronne...
Mais s'il le sait, s'il s'en excuse et s'il recommence, c'est qu'il croit être dans la règle de son art, et son excuse n'est qu'une manière de souligner son procédé, et donc encore une façon de s'en vanter.
Ce beau désordre, installé par Ronsard, proscrit par Malherbe, réhabilité et consacré par Boileau, a été une plaie de notre littérature lyrique. Rien n'étant plus contraire h l'esprit français, quand les Français s'y livrent, c'est qu'ils s'y efforcent, et il n'y a rien de plus gauche que le désordre prémédité.
C'est donc presque une erreur complète que le pindarisme dans Ronsard.
Cependant il faut remarquer, d'abord que les odes pindariques de Ronsard sont peu nombreuses (15, dont quelques-unes courtes, 2000 vers environ); ensuite que le goût de Pindare adonné à Ronsard celui de la grande strophe, de l'élargissement delà période lyrique, ce qui n'était pas mauvais. Comme l'habitude de l'hexamètre latin a donné aux Ronsardiens l'amour de l'alexandrin, de même les larges strophes de Pindare les ont amenés à chercher des combinaisons lyriques plus pleines et moins sautillantes que celles qui plaisaient tant à leurs
prédécesseurs. Il y avait bien le chant royal de dix ou
douze vers, la strophe de quatorze vers hasardée par Le Maire de Belges; mais le plus souvent c'était à la ballade, au triolet, à la stance de quatre ou cinq vers octosyllabiques que se ramenaient toujours les lyriques du xve et du xvie siècle. La phrase poétique renfermée dans ces limites étroites est une phrase courte ; ce n'est pas une période. Un élargissement était nécessaire. Au moins Pindare en a donné à Ronsard le désir et l'ambition.
Tout n'a donc pas été dommage dans cette incursion peu heureuse de Ronsard dans le lyrisme grec.
C'est encore le caractère tout grec de ce lyrisme qui est le plus à regretter. Répétons-le en finissant. Ce lyrisme impersonnel n'était ni français ni moderne. Les modernes devaient ne comprendre le lyrisme que comme l'expression vive et ardente des sentiments de l'auteur lui-même. Ils étaient déjà habitués à cette manière d'entendre le lyrisme avant Ronsard. Ronsard rétrogradait. Or, comme en ceci Malherbe a suivi Ronsard, le lyrisme s'est trouvé comme interrompu par ces deux obstacles successifs, détourné plutôt, et amené à se réfugier dans la tragédie, où la place lui était mesurée, dans quelques œuvres religieuses (Imitation de Corneille), et dans l'opéra. On dit parfois que Malherbe,avec sa façon de comprendre le lyrisme, Ta tué pour deux cents ans. Il ne Ta que gêné et détourné, comme je viens de l'indiquer, mais il est certain qu'il lui a fait du tort; mais aussi il faut ajouter qu'en cela il n'a que continué Ronsard, entendant le lyrisme tout à fait comme Ronsard l'entendait, et que Ronsard est la vraie cause première de cette déviation du lyrisme en France à laquelle seul le Romantisme, sous l'impulsion de Chateaubriand, devait mettre fin.
Quand Roçsard eut abandonné Pindare... Car il l'abandonna franchement. Il semble même lui en avoir
BONSARD
voulu. Il rapportait de cette lutte disproportionnée une sorte de courbature dont il gardait rancune. Il écrivait à Remi Belleau :
Me loue qui voudra les replis recourbés Des torrens de Pindare en profond embourbés, Obscurs, rudes, fâcheux, et ses chansons connues Je ne sais bien comment, par songes et par nues: Anacréon me plaît, le doux Anacréon.
Il l'aima même trop, si Ton peut trop l'aimer. La grande qualité de ce que nous possédons sous le nom d' Anacréon est la concision élégante. Ronsard délaie un peu le texte de son modèle (l'Amour mouillé — f Amour piqué). Il insiste et il alourdit. Il avait peu d'esprit, et l1 esprit « qui sert à tout » sert surtout dans l'imitation qu'on veut faire des hommes spirituels. Il prévient de la mesure qu'il faut garder, laquelle en choses de badinage est infiniment délicate. Marot était mieux fait que ne pouvait l'être Ronsard pour transposer Anacréon, et je n'ai pas besoin de dire que La Fontaine l'était non seulement pour lui conserver toutes ses grâces, mais pour en ajouter.
Théocrite l'a mieux inspiré. Ronsard avait assez fort le sentiment de la nature. Il était provincial, et volontiers rural aussi. Théocrite Tétait de tout son cœur. Ils se sont bien entendus. Il faut bien savoir qu'il y a dans Ronsard plus de Théocrite que de tout autre poète ancien. Uindex en serait gros, même sommaire. Il y en a dans les Amours de Marie, dans les poésies pour Hélène, dans les Hymnes, dans les Eglogues. Ronsard a transposé la Quenouille et presque traduitle Cyclope. Il mêle un peu Théocrite, d'une part de vulgarités, et, d'autre part, de pointes qui sentent l'influence italienne ; mais enfin il le sent bien, et c'est encore le poète grec qu'il aie mieux senti. Avec lui il était en pleine et saine
SETZTÈME STIKILE
poésie, maïs à mi-côte en quelque sorte, et pour parler comme Sainte-Beuve, sur les coteaux modérés.
Homère aussi, si grand qu'il soit, est accessible, et même il est accessible parce qu'il est grand. Ronsard 1 adorait du reste :
Je veux lire en trois jours l'Iliade d'Homère, Et pour ce, Corydon, ferme bien l'huis sur moi ; Si rien me vient troubler, je te jure ma foi, Tu sentiras combien pesante est ma colère.
Il Ta « pillé » très congrument. On trouve dans Ronsard: l'allégorie des Prières, Priam aux pieds d Achille, le chant des Sirènes, le chien Argos mourant aux pieds de son maître, Euriclée reconnaissant la cicatrice d'Ulysse, Achille regrettant la vie, l'évocation des morts aux bords d'une fosse, les adieux d'Hector et d'Andromaque, Hélène sur les murs de Troie. Ce dernier morceau est si beau, du reste, que je ne peux pas le laisser passer sans le citer:
Il ne faut s'ébahir, disaient ces bons vieillards, Dessus le mur troyen voyant passer Hélène, Si pour telle beauté nous soutirons tant de peine. Notre mal ne vaut pas un seul de ses regards.
Toutefois il vaut mieux pour n'irriter point Mars, La rendre à son époux atin qu'il ta remmène, Que voir de tant de sang notre campagne pleine, Notre havre gagné, l'assaut à nos remparts.
Pères, il ne fallait, à qui la force tremble,
Par un mauvais conseil les jeunes retarder ;
Mais, et jeunes et vieux, vous deviez tous ensemble
Pour elle corps et biens et ville hasarder. Ménélas fut bien sage et Paris, ce me semble, L'un de la demander, l'autre de la garder.
Et l'on peut trouver qu'il est d'un goût déjà hasardé de terminer un couplet d liomèpe par un trait de Pro-
perce pour en faire un sonnet. Ce sont jeux d'humaniste; mais ici le jeu ne laisse pas d'avoir grand air.
Virgile n'est pas le poète que Ronsard imite le plus. On peut même dire qu'en dehors de la Franciade, et iïOrphée (dans le Bocage royal), il l'imite peu. A peine on trouverait çà et là quelques courts souvenirs («On cueille du baciet la fleur toute noirette, Et le beau lis tout blanc tombe souvent à bas. » — « ... je n'ose espérer Pour mon salut que la désespérance. » — « ... de sa faux tortue Le laboureur façonne une dague pointue ») ; mais ces traces sont assez rares.
Quant à la Franciade, elle est toute pétrie à' Enéide. On sent que Ronsard, et c'est la plus grande erreur qu'il ait faite, a relu l'Enéide, crayon en main, avant d'écrire la Franciade, et pour l'écrire. Vous trouverez dans la Franciade: Francion excité par Vénus et Jupiter à assembler les Troyens (Enéide, II); Neptune et Junon ligués contre Francion (Enéide, I); Tempête (Enéide, I); Ile de Crète (Enéide, I); Les filles de Dircé, deux Didon au lieu d une, amoureuses de Francion (Enéide, IV); Combat de Francion contre le Géant (Enéide, XII) ; Amours de Francion et de Hyante, et ici tout le quatrième livre de Y Enéide, mêlé d'allégories dans le goût du moyen âge; la descente aux Enfers avec le cours de métempsycose et toute Thistoire de France montrée à l'avance en une vision (Enéide, VI). On ne voit guère comment la Franciade aurait pu continuer, Ronsard ayant déjà versé à peu près toute l'Enéide dans les quatre chants de la Franciade qu'il a écrits.
Il doit beaucoup à Horace qu'il connaît très bien. On trouve chez lui les quatre genres d'odelettes qu'Horace a coutume de parcourir comme en cercle: l'odelette amoureuse, l'odelette littéraire, l'odelette paresseuse chantant les doux loisirs, l'odelette philosophique. La philosophie d'Horace surtout, la morale discrètement et élégamment épicurienne du « Carpe diem » est répan-
due dans tout Ronsard et lui donne, en quelque sorte,
son refrain. Il faudrait ajouter à cette liste Martial, Tibulie, Properce, Ovide, Catulle, dont Ronsard a imité faiblement le Vivamus (à Gassandre : « La lune est coutumière... ») et enfin Lucrèce, dont il reproduit les traits connus (vitaï lampada, etc.) et dont il a traduit tout l'épisode de la Vache {Franciade, III).
On voit que toute la littérature poétique latine est présente à la mémoire de ce prodigieux écolier. Il le dit, avec orgueil :
Mais que me sert d'avoir tant lu Tibulie, Gallus, Ovide et Pétrarque et Catulle... (1)?
Et Ton voit que toute l'antiquité a été mise à contribution par cette abeille diligente, comme il aime à dire. Je n'aperçois qu'une lacune: les Tragiques Grecs. Ronsard les avait pratiqués ; on se rappelle l'anecdote du Prométhée d'Eschyle; mais il ne les imite point. Je n'en chercherai pas les raisons qui n'auraient rien que de conjectural. Ce qu'il vaut mieux remarquer, c'est que Pindare et Virgile semblent avoir été étudiés par lui une seule fois et dans un but déterminé, l'un en vue des Odes, l'autre en vue de la Franciade, puis plus ou moins laissés de côté, et qu'au contraire sont toujours présents à. pa mémoire Homère, Ànacréon, Théocrite, Horace et les élégiaques latins. Et en effet Ronsard a été poète épique (ailleurs que dans la Franciade), poète élégiaque, poète rural, et ce que j'appellerai petit hjrique à la manière d'Horace, après avoir été un temps lyrique pindarique et avoir renoncé à l'être.
L'influence de Pétrarque sur lui, quoique beaucoup
(1) Il a lu Gallus? Il a de la chance ! — Il faut s'entendre: Au xvi* siècle on croyait posséder Gallus. On avait six élégies de Maxiinien (v siècle) qu'on attribuait à Gallus et qui avaient été publiées par Pomponius Gauvicus à Venise en 1501, sous le titre Qornelii Gallt Fragmenta.
ROiNSÀiu)
moindre, doit être étudiée encore d'assez près, quoique brièvement. Ronsard a été pétrarquiste dans les Amours de Cassaridre, dans la seconde partie des Amours de Marie et un peu, à la rencontre et çà et là, dans toutes ses œuvres élégiaques. Il faut d'abord lui savoir gré de n'avoir pas pris dans Pétrarque et d'avoir laissé aux Héroët et aux Maurice Scève la métaphysique amoureuse, Tidée cent fois exprimée, et toujours d'une façon plus raffinée, qu'un grand amour est une vertu, épure Famé et l'élève jusqu'au domaine sacré des idées pures. Cette conception très féconde en galimatias est à peu près (1) étrangère à Ronsard. Mais ce qu'il emprunte à Pétrarque et connaît bien, et exprime heureusement, c'est, plus humainement, les délicatesses de Tamourpur, respectueux, élevé sans être sublime, et qui est une admiration et une tendresse sans être un désir. Cette nuance moyenne, ce Pétrarquisme adouci, il l'a bien, il en use comme de quelque chose qui est sien, et avec beaucoup de bonheur. C'est, j«e crois, le degré de Platonisme où les Français, qui ne mêlent presque jamais aucun mysticisme à leurs sentiments, peuvent atteindre, et c'est celui de Ronsard. Ce qu'il saura très agréablement peindre, à l'imitation de Pétrarque, c'est le silence ému en présence de la femme aimée. Pétrarque avait dit : « Plus d'une fois trompé par les apparences de son air compatissant, j'ai conçu l'audace d'aborder mon ennemie avec des paroles respectueuses et courtoises et dans une attitude humble et suppliante. Mais aussitôt ses yeux rendent ma résolution vaine... C'est pourquoi je n'ai jamais pu assembler un propos qui pût être compris d'un autre que de moi-même, tellement l'amour m'a rendu tremblant et timide.., »— Ronsard dira très élégamment et sobrement :
(1) A peu près ; les sonnets lxxxiv et clxvii du premier livre des Amours me contredisent un peu, mais en général ce que je dis ici est vrai.
Uç2
Quand je te vois seule assise à part toi» Toute amusée avecque ta pensée, Un peu la tête en contre-bas baissée, Te retirant du vulgaire et de moi ;
Je veux souvent, pour rompre ton émoi, Te saluer; mais ma voix offensée De trop de peur se retient amassée Dedans la bouche et me iaisse tout coi.
Souffrir ne puis les rayons de ta vue ; Craintive au corps mon âme tremble émue ; Langue ni voix ne font leur action.
Seuls mes soupirs, seul mon triste visage
JParlent pour moi,et telle passion
De mon amour donne assez témoignage.
Il savait encore bien interpréter ce sentiment qui consiste à porter envie aux lieux habités par la femme aimée, ou, inversement?à retrouver partout et en tout objet lapersonne qu'on aime. Ici l'imitation estflagrante. Pétrarque : « Depuis que ma mauvaise fortune m'a éloigné de mon meilleur bien, Amour m'a soutenu par le seul souvenir... En regardant les feuilles sur la branche ou les violettes sur la terre, j'ai dans les yeux les violettes et la verdure dont l'amour était tellement armé au commencement de la guerre qu'il me fit... Je ne vis jamais après une pluie nocturne les étoiles s'en aller vagabondes dans le ciel serein sans avoir devant moi les beaux yeux de Laure... Si jamais mes yeux ont contemplé en un vase d'or des roses vermeilles et blanches que venait de cueillir Àa main d'une vierge, il leur a semblé voir le visage de celle qui surpasse toutes les autres merveilles... » — Ronsard, avec plus de netteté et de précision, quelques-uns diront avec plus de sécheressse :
Et soit que j'erre aux plus hautes montagnes Ou dans les bois loin des gens et du bruiif, Ou dans les prés ou parmi les campagnes, Toujours à l'œil ce beau portrait me suit.
RONSARD
Si j'aperçois quelque champ qui blondoie D'épis frisés à travers les sillons, Je pense voir ses beaux cheveu* de soie Refrisottés en mille crépilions.
Quand à mes yeux les étoiles brillantes Viennent la nuit en temps calme s'offrir, Je pense voir ses prunelles ardentes Que je ne puis ni fuire ni souffrir.
Quand j'aperçois la rose sur l'épine, Je pense voir de ses lèvres le teint ; Mais la beauté de Tune au soir décline, L'autre beauté jamais ne se déteint.
Voilà comment, pour être fantastique, En cent beautés ses beautés j'aperçois, Et m'éjouis d'être mélancolique Pour recevoir tant de formes en moi.
On pourrait multiplier les rapprochements. Je n'en ferai plus qu'un bien significatif. On sait quelle tendresse vraie respirent les regrets sur la mort de Marie. C'est pourtant quelquefois avec des souvenirs de Pétrarque que Ronsard la pleure, ce qui ne veut pas dire que Ronsard ne soit pas sincère. Un humaniste pleure sincèrement un être cher avec une réminiscence classique, comme un dévot le pleure profondément avec une citation des livres saints. Pétrarque avait parlé ainsi de la mort de Laure: « Ce gracieux, doux, cher et chaste regard semblait dire : Prends de moi ce que tu peux; car jamais plus tu ne me verras ici-bas* quand tu auras porté hors d'ici tes pas si lents à le mouvoir... $ilencieux,plusétincelantsquede coutume, ils disaient : 0 lumières amies qui pendant si longtemps avez fait de nous vos miroirs, le ciel nous attend.... » — Ronsard, avec plus de clarté, moins de raffinement et de maniérisme, à la française, s'exprime ainsi ;
Si je n'eusse eu l'esprit chargé De vaine erreur, prenant congé
De sa belle et vive figure, Ayant sa voix qui sonnait mieux Que de coutume, et ses beaux yeux Qui reluisaient outre mesure, Et son soupir qui m'embrasait, J'eusse bien vu qu'elle disait :
Or soule-toi de mon visage, Si jamais tu en eus souci :
Tu ne me verras plus ici, Je m'en vais faire un long voyage.
Il faut bien ajouter que c'est aussi le mauvais Pétrarquismp que Ronsard a imité souvent. Les Amours de Cassandre surtout sont pleins d une certaine langueur fade, qu'on peut préférer à la gauloiserie, mais qui est bien monotone et fatigante, de pleurs éternels, d'éternelle inquiétude, d'éternels appels à la mort. Combien de ces sonnets semblent être adressés à Toboso ! Le Pétrarquisme devient très facilement une manière de Dulcinisme. Ronsard est loin d'en être exempt, et des mignardises puériles où ce genre mène fatalement. Pétrarque avait maudit les miroirs où celle qui l'aime va l'oublier. Ronsard renchérit, et ce grand et fier poète nous étale des colifichets comme celui-ci:
Je parangonne à vos yeux ce cristal, Qui va mirer le meurtrier de mon âme, Vivé par l'air il éclate une flamme, Vos yeux un feu qui m'est saint et fatal.
Heureux miroir ! Tout ainsi que mon mal Vient de trop voir la beauté qui m'enflamme, Gomme je fais, de trop mirer ma dame, Tu languirais d'un sentiment égal.
Et toutefois, envieux, je t'admire D'aller mirer le miroir où se mire Tout Tuuifers devant lui remiré...
Etc., et en voilà sans doute assez. Toutes ces contorsions de la pensée, antithèses recherchées, comparaisons et parallèles forcés, métaphores tirées et bizarres,
RONSARD
avaient séduit les Français du xvi6 siècle, autant, il faut le savoir, que les beautés antiques. Scève, en un sonnet brillant du reste, avait comparé la beauté impérieuse qui le dompte à un cavalier, et chanté « le mors de sa beauté et l'éperon de ses grâces. » G était du Pétrarque : « Beau visage où Amour mit à la fois les éperons et le frein dont il m'excite et me tourne comme il lui plait. * De même dans Ronsard on trouvera le « marbre de mon cœur », « le havre de sa grâce », « le roc de ma mémoire », « le phare de ses yeux. » Tout le précieux et toutes les précieuses sont contenus dans Pétrarque et s'ébattent déjà dans les Sonnets à Cassandre. Ici encore c'est Malherbe qui mettra le holà, et arrêtera la contagion pour quelque temps, pour très peu de temps ; et ce sont les disciples de Malherbe, les hommes de 16C0 qui la contiendront à nouveau, et pour un temps ua peu plus long. 11 faut dire pourtant que chez Ronsard le Pétrarquisme a presque le caractère d'un épisode, comme le Pindarisme. Il ne va pas beaucoup plus loin que les amours de Cassandre. Il est à peu près oublié ensuite, et l'antiquité règne sur Ronsard désormais sinon sans partage, du moins sans rivale redoutable. De son passage à travers le Pétrarquisme il restera toujours, néanmoins, à Ronsard et une certaine nuance de délicatesse et un certain degré d'afféterie,