RONSARD ÉPIQUE, POÈTE-ORATEUR, ÉLÉGIAQUE, LYRIQUE
J'étudie maintenant Ronsard lui-même, c'est-à-dire, non point Ronsard affranchi de tout souvenir scolaire, car il ne le fut jamais, mais Ronsard n'imitant point, et se contentant de se souvenir sans s'y contraindre. 11 y a eu dans Ronsard un épique, un élégiaque, un poèteorateur et un lyrique.
Ce n'est pas dans la Franciade, dont nous aurons le plaisir de ne plus parler, qu'il faut chercher le Ronsard épique. C'est çà et là dans les Hymnes, le Bocage royal, les Elégies et les Poèmes Car Ronsard intitule très mal et ne compose pas très bien, ce qui veut dire, comme je Pai indiqué plus haut, que tout en se souciant beaucoup des limites des genres, il ne les distingue pas nettement. Il intitulera Elégie ce qui est un récit, Hymne (par imitation, il est vrai, des hymnes homériques) ce qui est une narration, et Poème ce à quoi il ne voit pas de nom plus précis à donner. Et, d'autre part, à un poème vrai* ment élégiaque il mêlera souvent un récit, et réciproquement, et ainsi de suite. À chercher donc aussi bien dans le Bocage et les Poèmes que dans les Elégies et les Hymnes les morceaux épiques, voici ce qu'on trouve.
D'abord le conte ; mais le conte un peu relevé de ton, n'ayant plus rien du fabliau, ayant déjà quelque prétention à la grandeur. C'est l'histoire, par exemple, d'Hylas et d'Hercule (Poèmes, i) qui est très agréablement contée et d'un vrai charme mélancolique.
Ensuite la nouvelle en vers ou petit roman en vers. Un jeune homme est très amoureux de sa cousine et les parents mettent des obstacles. Entrevues furtives, à un repas de noces, à la foire Saint-Germain. Réalisme discret et d'assez bon goût, avec un peu de prosaïsme et aussi un peu de longueurs (Elégie xxm). Très curieux à étudier.
Ensuite le fragment épique proprement dit. La méthode consiste ici pour Ronsard à rattacher à un événement contemporain une histoire mythique ou légendaire à peu près analogue, comme l'aventure de Phinée ( Hymnes, i, 2), les combats de Castor contre Lynce, et de Poliux contre Amycus [Hymnes, i, 3). Les batailles sont vraiment belles. Combat du ceste :
RONSARD
Plus tôt que deux éclairs qui s'élancent de nuiî, Se trouvèrent debout : une guerre s'ensuit Plus forte que devant, et la vertu honteuse Rallume dans leur cœur une ire généreuse. Sans épargner^ les mains de-ci de-là dispos, Halettent l'un sur l'autre, et se battent les os, Et meurtrissant leurs chairs de leurs dures courroies, S'entrecassent les dents et s'enivrent de plaies.
Ensuite le poème historique, c'est-à-dire le récit épique emprunté non plus à l'antiquité fabuleuse ou légendaire, mais aux souvenirs nationaux Où Ronsard a-t-il pris le sujet de Y Equité des vieux Gaulois,'}® ne sais. C'est sans doute une vieille chronique du moyen âge qui lui est parvenue. C'est un poème féroce où un Gaulois sacrifie sa femme sur l autel en guise de victime pour faire honneur à son hôte, le Milésien. Cette femme, le Gaulois l'avait ravie jadis au Milésien, et le Milésien étant venu la réclamer, elle excitait le Gaulois à tuer le Milésien. C'est elle que le Gaulois, en son « équité », dont Ronsard l'applaudit, met à mort. Ce singulier Pâris ne ressemble en rien à celui que Ronsard félicitait de « garder » Hélène. Cette œuvre bizarre est intéressante comme marque du souci qu'avait Ronsard, vieux quand il récrivit, de se renouveler. Evidemment il fouillait, sinon les vieux poèmes, du moins les romans qui en conservaient quelques traces Cette histoire sent son moyen âge (1).
Enfin on trouve chez Ronsard le poème symbolique, où les allégories du moyen âge rajeunies et parées del éclat mythologique reparaissent comme rehaussées et agrandies {Hymne vi). La Justice, chassée de la terre., invoque Jupiter, qui perdrait toute la race humaine si la Clémence n'intervenait, etc. L'imprécation de la Justice contre les hommes est belle comme du d'Aubigné quand il est bon :
Ce que voyant Justice, ardente de fureur, Contre le méchant peuple empoisonné d'erreur
(4) On me fait remarquer (Revue d'histoire littéraire de la France 15 avril 1894) que cette histoire est dans Parthenius de Nicée (îrspl Ipoj'CiX'jjv iraO rjjxaTtov, c. 8).
Qui pour suivre discords rompait les bois tranquille.^ Vint encore de nuit se planter sur les villes, Où, plus comme devant le peuple ne pria, Mais d'une horrible voix hurlante s'écria, Si effroyablement que les murs et les places Et les maisons tremblaient au bruit de ses menaces : Peuple lâche et méchant, disait-elle, est-ce ainsi Qu'à moi, fille de Dieu, tu rends un grand merci De t avoir si longtemps couvé dessous mes ailes, Te nourrissant du lait de mes propres mamelles? Je m'envole de terre ; or je te dis adieu Pour la dernière fois, et t'assure que Dieu Vengera mon départ d une horrible tempête Que jà déjà son bras élance sur ta tête... Dieu te fera mourir au milieu des batailles Accablé l'un sur l'autre et fera ies murailles De tes grandes cités dessous terre abîmer Et sa foudre perdra tes navires en mer...
Dans cette classe des poèmes symboliques on peut ranger ce curieux poème intitulé Les Astres, qui fcst moitié didactique, moitié épique et d'une si piquante singularité. Les étoiles n'avaient d'autre office autrefois que de brûler sereines dans la nuit. Quand les géants attaquèrent le ciel, la grande Ourse, seule immobile au milieu dès astres errants, appela au secours de Jupiter l'armée éparse des soldats célestes. Ils se rangèrent devant Jupiter comme une armée étincelante et le défendirent. Pour récompense, Jupiter leur accorda d'avoir désormais l'influence qu'elles ont gardée sur les destinées des mortels.
On voit que Ronsard épique, pour peu qu'on le cherche où il est, avait une très puissante, très originale et très variée imagination. Il a la fécondité, l'abondance, la largeuretl'éelat. Il sait trouver l'ideepoétique. L'exécution est toujours au-dessous de la conception, mais elle est aisée encore, et n'est que trop aisée, et elle est comme généreuse en son abandon copieux. Après tout c'est bien leur faute, ou c'est leur punition de n'avoir pas lu Ron-
RONSARD
sard, si les Français du xvn* et du xvm0 siècle ont été si peu épiques ou l'ont été si malheureusement, Ronsard leur avait donné sinon des exemples, du moins toutes les indications. Ce serait exagérer mais non point se moquer que de dire que toutes les formes que la poésie épique a revêtues au xixe siècle ont leurs premiers traits dans Ronsard, et que le conte antique c'est Hylas de Ronsard elYÀvengle de Chénier, le roman en vers Y Elégie XXVIII de Ronsard et Jocelyn, le fragment épique Y Hymne III de Ronsard et les poèmes de la première Légende des siècles, le poème symbolique Les Astres de Ronsard et le Titan et le Satire. Tout au moins Ronsard avait-il ouvert la voie, et toutes les voies, et ce n'était peut-être pas à l'école des Tasse et des Camoens que les épiques français eussent dû se mettre, mais plutôt à la sienne. Mais quand on parlait del'épopée dans Ronsard, on ne songeait qu'à la Franciade, et à ne pas" la lire. Encore que la Franciade soit à éviter, l'étude de l'épopée dans Ronsard ne doit pas se borner à ne pas lire la Franciade.
— J'appelle poète orateur celui qui met en vers ce qu'on met ordinairement en prose, les choses didactiques, les dissertations philosophiques ou morales, les discours d'actualité. Ronsard, né gentilhomme, mais devenu écolier et, par conséquent, professeur, aime extrêmement ces différents genres qui ont entre eux des analogies. Il aime à enseigner. Dans les Hymnes il y a beaucoup de morceaux didactiques ; quelques-uns, même, sont tout entiers didactiques. Lisez, par exemple, les quatre hymnes intitulés les Saisons. Ils forment un poème didactique complet. Ils renferment des parties mythiques qui sont très belles ; par exemple les noces de Flore et du Printemps. Flore « la belle fée » n'avait encore subi aucun joug :
Un jour qu'elle dansait, Zéphyre l'épia Et tendant ses filets la prit et la lia, De rets enveloppée (i) et jeune et toute belle, Au Printemps la donna qui languissait pour elle. Sitôt que le Printemps en ses bras la reçut, Femme d'un si grand Dieu fertile elle conçut Les beautés de la terre, et sa vive semence Fit soudain retourner tout le monde en enfance. Alors d'un nouveau cbef les bois furent couverts, Les prés furent vêtus d'habillements tout verts, Les vignes de raisins, les campagnes portèrent Le blé que sans labeur les terres enfantèrent, Le doux miel distilla du haut des arbrisseaux Et le lait savoureux coula par les ruisseaux.
Il faut lire encore l'hymne de For, très original, où le métal souverain est salué comme roi du monde. Sa naissance fut solennelle et divine. Il y avait dispute entre les dieuxsur la prééminence. Ils allaient s'accorder à saluer Neptune comme le plus puissant ou le plus terrible lorsque la terre
Ouvrit 3on large sein, et au travers des fentes De sa peau, leur montra les mines d'or luisantes, Qui rayonnent ainsi que réclair du soleil Reluisant au matin lorsque son beau réveil N'est point environné de l'épais d'un nuage, Ou comme l'on voit luire au soir le beau visage De Vesper la Gyprine allumant les beaux crins De son chef bien lavé dedans les flots marins. Incontinent les dieux étonnés confessèrent Qu'elle était la plus riche- Ronsard a tout un traité de Démonologie en vers (Hymnes, I, 7), qui est plus clair et plus agréable que toutes les Diabologies du temps, comme dit Rabelais. Il y a intercalé une anecdote personnelle qui est curieuse et qui se rapporteau temps des Amours de Marie.Cesi une des
(1) Cf. « Quand Zéphyre en ses rets surprend Flora la belle... »
(Régnier.)
RONSARD
mille hallucinations qu'a produites la croyance autrefois universelle à la chasse nocturne, de quelque nom qu'on Fait appelée :
Un soir, vers la minuit, guidé de la jeunesse
Qui commande aux amants, j'allais voir ma maîtresse
Tout seul, outre le Loir, et passant un détour
Joignant quelque grand'croix dedans un carrefour,
J'ouy, ce me semblait, une aboyante chasse
De chiens qui me suivaient pas à pas à la trace.
Je vis auprès de moi sur un grand cheval noir
Un homme qui n'avait que les os, à le voir,
Me tendant une main pour me monter en croupe..
Si fussé-je étouffé d'util crainte pressée
Sans Dieu qui proniptement me mit en !a pensée
De tirer mon épée et de couper menu
L'air tout autour de moi avecque le fer nu.
Ce que je fis soudain, et sitôt ils ouyrent
Siffler L'épée en l'air que tous s'évanouirent^
Et la dissertation reprend *urla crainte que les esprits on! du tranchant de l'aciei croyance très répandue à cette époque.
— Ce qui est plus intéressant pour nous, c'est ce qu'on pourrait appeler non plus Ronsard didactique, mais en vérité Ronsard sermoruo^re. Il a prêché en vers. Il a prêché le peuple, il a prêché le roi. Les deux Discours sur les misères du temps sont dirigés contre les protestants; mais il ne faudrait pas les prendre pour des pamphlets. Ce sont des sermons. Il s'y montre d'une grande raison et d'une haute impartialité. Comme Bossuet plus tard dans ses Variations, Ronsard reconnaît nettement ces « abus » de l'Eglise catholique « qui n'étaient que trop véritables », et il donne au parti dont il est d'excellents et éloquents conseils. Cette raison est plus touchante encore quand avec une aimable modestie il met ses conseils dans la bouche de du Bellay, mort à cette époque :
Et me disait: « Ronsard que sans tache d'envie., J'aimai quand je vivais comme ma propre vie, r Qui premier me poussas et me formas la voix A' célébrer l'honneur du langage françois, Et compagnon de l'art tu me donnas l'adresse De me laver la bouche ès ondes du Permesse, Puisqu'il a plu à Dieu me prendre devant toi, Entends cette leçon et la retiens de moi. Grains Dieu sur toute chose et jour et nuit médit© En la loi que son fils nous a laissée écrite. Toute ton espérance et de corps et d'esprit Soit fermement fichée au Seigneur Jésus-Christ... Quant au monde où tu es, ce n'est qu'une chimère Qui te sert de marâtre au lieu de douce mère; Tout y va par for tune et par opinion. Et rien n'y est durable en parfaite union. Dieu seul ne change point. L'iiomme n'est que fumée Qu'un petit trait de feu tient un jour allumée....
Surtout ces poèmes sont des poèmes de pitié. Tout autant que d'Aubignéplus tard, Ronsard est navré des flots de sang qui coulent depuis si longtemps sur cette terre de France. Il voudrait qu'elle respirât enfin de tant de tortures et de tant d'horreurs. Il supplie beaucoup plus qu'il n'invective. Il crie à Catherine de Médicis :
La France à jointes mains vous en prie et reprie,
Las! qui sera bientôt et proie et moquerie
Des princes étrangers, s'il ne vous plaît en bref
Par votre autorité apaiser son méchef.
Ah ! que diront là-bas, sous leurs tombes poudreuses
De tant de vaillans rois les ombres généreuses,
Que dira Pharamond, Clodion et Clovis,
Nos Pépins, nos Martels, nos Charles, nos Lois?...
lisse repentiront d'avoir tant travaillé,
Querelié, combattu, guerroyé, bataillé
Pour un peuple mutin, divisé de courage,
Qui perd en se jouant un si bel héritage...
Le même sentiment règne, et exprimé avec la même éloquence, dans la très belle quoique un peu longue
RONSARD
Remontrance au peuple de France et dans V Institution pour l'adolescence de Charles IX, Cette dernière pièce est le chef-d'œuvre de Ronsard orateur. Elle est grave, forte, contenue, sobre, ce qui est si rare chez Ronsard, d'une dignité magistrale qui s'interdit le développement facile, les digressions, les imaginations, les ornements mêmes, toute surabondance. Le début, qu'on cite partout, en est très beau :
Sire, ce n'est pas tout que d'être Roi de France: Il faut que la vertu honore votre enfance ; Car un roi sans vertu porte le sceptre en vain, Et lui sert d'un fardeau qui lui charge la main.
C'est ensuite une sorte de catéchisme de la royauté qui rappelle la gravité émue, l'onction à la fois pontificale et paternelle de Joad. parlant à Joas :
Il faut premièrement apprendre à craindre Dieu Dont vous êtes l'image, et porter au milieu De votre cœur son nom et sa sainte parole, Comme le seul secours dont l'homme se console. Après si vous voulez en terre prospérer, Vous devez votre mère humblement honorer, La craindre et la servir qui seulement de mère Ne vous sert pas ici, mais de garde et de père. Après il faut tenir la loi de vos aïeux Qui furent rois en terre et sont là-haut aux cieux, Et garder que le peuple imprime en sa cervelle Le curieux discours d'une secte nouvelle.
Et ainsi le poème s'avance, comme un programme précis qui serait une exhortation convaincue et éloquente. Il se termine sans grands éclats, sans invocation ni prosopopées,par un couplet ferme encore et volontairement discret et atténué, mais où se mêle une douceur et tendresse de cœur pénétrantes :
Or, Sire, pour autant que nul n'a le pouvoir De châtier les Rois qui font mal leur devoir,
Punissez-vous vous-même, afin que la justice
De Dieu qui est plus grand, vos fautes ne punisse.
Je dis ce Dieu puissant dont l'Empire est sans bout,
Qui de son trône assis en la terre voit tout,
Et fait à un chacun ses justices égales,
Autant aux laboureurs qu'aux personnes royales;
Lequel je supplierai vous tenir en sa loi,
Et vous aimer autant qu'il fit David son roi,
Et rendre comme à lui votre sceptre tranquille,
Car «ans l'aide de Dieu la force est inutile.
Voilà ce que j'appelais Ronsard orateur, et c'est le Ronsard, sinon le plus grand, du moins le plus original. Jamais la poésie en France n'avait eu ces accents, ni même ce rôle. C'est ici que décidément nous sommes loin de Marot et deSaint-Gelais. Et c'est ici que Ronsard n'a en vérité point de maître, même dans l'antiquité. L'antiquité ici n'a servi, et à peine, qu à indiquer la voie. Ronsard est bien le premier en France qui s'est servi de la poésie pour la parole publique. lia créé là un genre, et un genre qui est tout à fait dans le caractère des Français, naturellement orateurs et qui aiment plus que tout autre peuple le discours en vers. Ces discours en vers, ils les ont mis tantôt dans leurs poèmes lyriques, comme Malherbe, tantôt dans leurs tragédies, comme Corneille, ou comme Ràcine quand il fait parler Burrhus, ou comme Voltaire quand il fait parler n'importe qui ; tantôt dans leurs comédies, comme Molière souvent et comme toutes les comiques du xvme siècle ; tantôt dans leurs satires et épîtres ; et c'est encore dans le discours en vers proprement dit, et franchement avoué, qu'ils sont certainement le mieux placés, comme dans les Discours sur Vhomme de Voltaire ou les méditations et contemplations de Victor Hugo.
Ce n'est nullement un genre faux, d'abord parce qu'à vrai dire il n'y a pas de genre faux, mais seulement de faux esprits, et qu'ensuite, si Ton appelle genre faux
RONSARD
un genre hybride, ou un genre trop mince en quelque sorte, et qui n'est qu'un procédé pris pour un genre tout entier (genre descriptif, par exemple), le genre oratoire en vers n'a ni Fun ni l'autre de ces défauts. Il est simplement le genre oratoire lui-même, pratiqué par quelqu'un qui sait écrire en vers et qui a bien raison d'écrire ainsi, puisqu'il s'y connaît. Ronsard en a
j donné les premiers grands traits et quelquefois le modèle. Il est initiateur en cette affaire, et un initiateur qui a été suivi, si Ton songe non seulement à ce que
, j'ai dit plus haut, mais,— • plus près de Ronsard et directement sous son influence,— à ceci que les Tragiques de d'Aubigné ne sont pas autre chose que de trop longs discours en vers et morceaux oratoires sur les Misères du temps.
— J'ai insisté sur le Ronsard relativement inconnu, parce qu'on ne lit plus beaucoup Ronsard et qu'on le lira de moins en moins, et qu'à n'en prendre vue que dans les Morceaux choisis, on s'en fait trop l'idée d'un simple élêgiaque répétant sous diverses formes : « Mignonne, allons voir si la rose... » ; mais ce n'est pas à dire que je méprise dans Ronsard ni l'élégiaque, ni le petit lyrique, dont il nous reste à parler. Dans Ronsard élêgiaque et faiseur d'odelettes, il faut considérer son sentiment de la nature, sa manière d'exprimer l'amour, sa mélancolie. Ronsard a aimé profondément la nature. On trouvera l'expression de ce sentiment un peu dans toute son œuvre, dans les Elégies, dans les Odes et dans les Eglogues.
Les Eglogues de Ronsard sont un peu méprisées parce qu'on sait que ce ne sont pas des églogues,mais, dans un cadre rural, des allusions à des événements contemporains. Si deux bergers s'entretiennent de leurs troupeaux bien protégés par leurs maîtres Francin etHenriot et leur maîtresse Catin, on sait qu'il faut entendre par le troupeau la France, par Catiu
Catherine de Médicis, par Francin François II, et par Henriot Henri IL Cela détourne. C'était un procédé poétique dont avait usé Marot, qui, du reste, avait pour lui l'autorité de Virgile et que par conséquent la Pléiade ne pouvait qu'accepter. On aurait tort, pour si peu, de s'abstenir de lire les Eglogues. Le mieux pour les goûter est de ne pas s'inquiéter le moins du inonde des allusions et de l'allégorie, et de les lire tout uniment comme si elles ne voulaient dire que ce qu'elles disent. Alors on les trouve souvent charmantes, parce que, nonobstant les intentions politiques, la poésie s'y est glissée et s'y est fait une large place. Il y a souvent des descriptions très agréables on « la tendre vigne aux ormeaux se marie », où « l'ombrage frais va les feuilles mouvant, errantes çàet là sous les ailes du vent », où l'on suit des yeux <v les eaux argentines de la Touvre, qui court toute blanche de cygnes. » Ce que j'aime le mieux et ce que peut-être nos a bergers » plus modernes du xvnc siècle et du xvme siècle auraient pu lire avec proli t , ce sont les scènes plus intimes, plus minutieuses, vues de plus près, plus « réalistes », comme on dit de nos jours, de la vie campagnarde, et qui sont inspirées de Théocrile plus que de Virgile. Voici deux petits tableaux qui ont à la fois le dessin précis, le relief d'un bas-relief antique, et la vérité dans le détail, révélant l'homme qui a vu en artiste, amoureusement, de ses propres yeux. Enjeux de bergers qui se portent défi :
Une tasse
Qui quatre fois le prix de ton gage surpasse. Nouvellement tournée, encores elle sent La cire et le buriu. Une vigne descend Tout à l'entour des bords, qui, de raisins chargée, Est de quatre ou de cinq pucelles vendangée. L'une tient un panier, l'autre tient un couteau Et l'autre à pieds déchaux gâche le vin nouveau, Qui semble s'écouler dans la tasse profonde.
RONSARD
Sur une autre face de la coupe :
Un pêcheur est assis au bord du gobelet
Qui, courbé, fait semblant de jeter son filet
En la mer, pour pêcher, et de toute sa force
Et de mains et de nerfs et de veines, s'efforce
De le tirer de l'eau. Ses muscles grands et gros
S'enflent depuis son chef jusqu'au bas de son dos;
Tout le front lui dégoutte, et bien qu'il soit vieil homme,
Le labeur toutefois ses membres ne consomme.
Son rets est dessous l'eau, et diriez, à le voir,
Qu'en tirant il ahanne et ne peut le ravoir.
Quelquefois, et même assez souvent, à ce sentiment juste et vrai de la nature une émotion se mêle, apitoiement sur la fragilité des choses ( « Bel aubépin verdissant... »), vénération et piété pour le mystère sacré des forêts antiques (la Forêt de Gâline), amour mêlé aux harmonies de la nature et à la douceur de vivre ; et alors l'églogue devient lyrique sans y faire effort, et du meilleur lyrisme, de celui du moins où les Français atteignent le mieux et où ils sont le plus h l'aise, lyrisme tempéré et caressant que Ton pourrait appeler le lyrisme élégiaque. Deux bergers alternant leurs chansons :
Daphnis: Que ne tiens-jeen mes bras la douce pastourelle Qui le cœur m'a ravi d'un regard gracieux ; Qui de corps et détaille et de face est si belle Que je suis trop heureux de languir pour ses yeuxl
Tiiyrsis: Je ne voudrais avoir les troupeaux d'Arcadie, Ni des plus riches rois les trésors plantureux: Si je tenais un jour sur cette herbe ma mie Assise auprès de moi, je serais trop heureux.
Daphnis: Si tôt que dans ces champs arrive Galathée, Les herbes et les fleurs naissent partout ici; Mais si tôt qu'autre oart sa vue est écartée, Pour s'en aller de moi les fleurs s'en vont aussf
Thyrsis î Si tôt que dans ses champs arrive Pasithée, Partout où elle va le beau printemps la suit; Mais sitôt qu'autre part sa vie est écartée, Pour s'enfuirede moi le beau printemps s'enfuit
Daphnis : Bouc, le mari barbu de mon troupeau champêtre Va dire à Galathée afin de l'enflammer, Que le divin Protée a souvent mené paître Du grand prince Neptun' les troupeaux sous la mer.
Thyrsis: Bélier fidèle guide à mes brebis fertiles, Va dire à Pasithée, elle chante ici près, Que Palias toute seule aille habiter les villes. Je veux avec Phébus habiter les forêts.
Ronsardest un des poètes que l'amour aie mieux inspirés. Ses tendresses sont toujours sincères, et ne sont jamais tragiques, et ce sont sans doute les meilleures conditions pour être un poète de l'amour. Ce sentiment, quand il est violent, peut inspirer quelques beaux cris, mais non des poèmesachevés. Il le faut à lafois sérieux, et douloureux seulement à moitié, pour qu'il se transforme en une rêverie, ce qui est la poésie même. En tous cas Ronsard est bien dans cette mesure et garde bien cette nuance. J'ai dit que dans les amours de Cassandre il est trop poursuivi par les souvenirs de Pétrarque ; mais le plus souvent, dans les amours de Marie et dans les amours d'Hélène, il est bien lui-même, et il est exquis. Le page se retrouve ici, après avoir passé par les études classiques, ce qui ne lui a pas nui. Quelquefois une gaîté malicieuse relève la tendresse d'une pointe de badinage : « Marie, levez-vous ; vous êtes paresseuse... » Quelquefois, surtout dans les amours d'Hélène, les demi-tristesses du déclin, les teintes rouillées de l'automne mettent au tableau une nuance grave qui ne fait qu'en augmenter le charme :
Adieu, cruelle, adieu ! Je te suis ennuyeux. C'est trop chanté d'amour sans nulle récompense;
RONSARD
Te serve qui voudra, je m'en vais, et je pense
Quun autre serviteur ne te servira mieux. —
Amour en quinze mois m'a fait ingénieux,
Me jetant au cerveau de ces vers la semence ;
La raison maintenant me rappelle et me tance;
Je ne veux si longtemps devenir furieux. —
Il ne faut plus nourrir cet enfant qui me ronge,
Qui les crédules prend comme un poisson à l'hain.
Une plaisante farce, une belle mensonge, —
Un plaisir pour cent maux qui s'envole soudain;
Mais il se faut résoudre, et tenir pour certain
Que l'homme est malheureux qui se repaît d'un songe.
Il y a encore, çà et là, bien des beaux vers dans l'Elégie trop peu connue à Genèvre (Elégie XXIV). C'est là qu'est cet arbre d'amour planté au cœur du poète...
Des mains d'amour la radice plantée
En un moment devint si augmentée
Et le sommet de feuilles si couvert
Que tout mon cœur n'était qu'un arbre vert.
C'est là qu'est le bouquet donné par la main amie et qui devient le compagnon jalousement chéri du poète :
Un beau bouquet faisiez de votre main Que vous cachiez une heure en votre sein, Puis le baisant au sortir de la porle, Me le donniez d'une si douce sorte Que tout le jour j'en sentais revenir La fleur à l'œil, au cœur le souvenir.
Et je ne cite ni le célèbre « Mignonne, allons voir si ta rose », nil'immortel « Quand vous serez bien vieille... » commeétant non seulement dans tous les recueils, mais dans toutes les mémoires.
Mais ce sont les charmes amers de la mélancolie à qui doit Ronsard ses plus belles œuvres ou élégiaques ou lyriques. En cela il est non seulement moderne, mais encore notre contemporain. Ne dirait-çu pas un début
des Feuilles d'Automne, quand on lit ces premiers vers de l'Elégie III ?
L'autre jour que j'étais assis auprès de vous, Prisonnier de vos yeux si cruels et si doux, Dont amour fit le trait qui me rend fantastique, Vous demandiez pourquoi j etais mélancolique, Et que toutes les fois que me verriez ainsi, Vouliez savoir le mal qui causait mon souci.
Ne semble-t-ilpas avoir quelque chose de Lamartine, ce morceau du Discours amoureux de Genèvre (Elégie IV) ?
« Or adieu! Je m'en vais aux rives amoureuses, Compagnon du troupeau des âmes bienheureuses, Dessous la grand forêt des myrtes ombrageux Que l'orage cruel ni les vents orageux N'effeuilleront jamais, ......
Pour souvenance au moins garde bien la peinture Où sont tirés au vif les traits de ma figure... Et lui diras: « Peinture, ombre de ce visage Qui mort et consumé encore me soulage, Que tu m'es douce et chère ; . . . .
Et seulement de toi se contentent mes yeux. »
Ainsi tu parleras, ayant quelque mémoire
De moi qui vais loger dans une fosse noire
Et qui rien au tombeau n'emporte avecque moi,
Sinon le souvenir que j'emporte de toi. »
Tels ou semblables mots d une bouche mourante
Me disait mon ami. . • . . . •
Et s'il a trouvé, soit dans les pièces précédentes, soit dans l'ode Sur V Election de mon sépulcre, soit ailleurs encore, des accents pénétrants pour gémir sur lui-même, ils ne lui ont pas manqué non plus pour honorer et caresser la mémoire des êtres chers qu'il a perdus. Tous ses poèmes sur les morts de ses amis sont touchants, encore que parfois un peu maniérés ; et des femmes qu'il a aimées la seule qui lui ait été enlevée
par la mort lui a inspiré ce petit poème merveilleux, ce sonnet exquis, la plus fine peut-être et la plus achevée de toutes les œuvres de Ronsard : Sur la mort de Marie :
Comme on voit sur la branche, au mois de mai la rose En sa belle jeunesse, en sa première fleur, Rendre le ciel jaloux de sa vive couleur. Quand l'aube de ses pleurs au point du jour l'arrose;
La grâce dans sa feuille et l'amour se repose, Embaumant les jardins et les arbres d'odeur; Mais, battue ou de pluie ou d'excessive ardeur, Languissante, elle meurt feuille à feuille déclose.
Ainsi, dans ta première et jeune nouveauté, Quand la terre et le ciel honorait ta beauté, La Parque t'a tuée et cendre tu reposes.
Pour obsèques reçois mes larmes et mes pleurs, Ce vase plein de lait, ce panier plein*de fleurs, Afin que vif ou mort ton corps ne soit que roses.
L'opinion générale ne s'est donc pas trompée en tenant Ronsard surtout pour un grand poète élégiaque. Elégiaque et petit lyrique, et Ton voit maintenant le sens que je donne à ce mot, faute d'un autre, élégiaque et artiste en petits poèmes lyriques, restreints, délicats et gracieux, c'est en effet ce qu'il est plus qu'autre chose, ce qu'il est avec plus de perfection et de bonheur. Mais il ne faut oublier ni le poète orateur, très vigoureux, ni le poète épique, très fécond, très varié et très brillant. Que de routes il ouvrait qui se sont à peu près fermées après lui l La faute en est au je ne sais quoi d'abord, et c'est celui-là toujours qu'on peut accuser le plus sûrement ; elle est ensuite un peu à Malherbe (encore que l'influence directe de Malherbe ait été beaucoup, ait été infiniment moins grande qu'on ne croit communément) pour avoir décidément un peu trop assagi les poètes, et pour avoir enseigné à ne pas lire Ron-
sard, en quoi il a eu une influence indirecte de grande conséquence ; — elle est encore au trop d'esprit des Français, n'y ayant rien comme être spirituel et aimer àmontrer qu'on l'est pour détourner de l'élégie, du lyrisme et de l'épopée ; — elle est enfin à la frénésie du théâtre, belle fureur sans doute, mais chez nous si maligne, si enivrante et si tyrannique qu'elle a entraîné à la comédie el à la tragédie, souvent très contrairement à leur genre de talent, à peu près tousles Français qui étaient poètes ou qui croyaient l'être. — Gela est fâcheux. Quoiqu'il ne soit pas un des dix ou douze génies poétiques dont s'honore l'humanité, Ronsard était une très grande imagination et par son soin incessant de se renouveler, un initiateur, un guide et un maître excellent, à la condition qu'pn prît le soin, assez facile,d'éviter ses fautes. Mais les Français suivent la mode, et ils n'ont pas, pour parler à peu près comme La Rochefoucauld, « l'économie » de leurs talents. C'est pour cela qu'ils n'ont fait que du théâtre et des madrigaux, au lieu de faire, en prenant comme leurs points de départ dans Ronsard, tout ce dont ils étaient capables.