‹ Seizième siècleChapitre 24 sur 43 · RONSARD ÉCRIVAIN · texte numérisé non relu

RONSARD ÉCRIVAIN

J'ai fait assez de citations pour n'avoir point besoin de m'étendre longuement sur le style de Ronsard. On en a jugé. C'est un style composite, mêlé de vulgarités, de préciosités et de parties excellentes. C'est par le style, encore qu'il ait des trouvailles de style très distinguées, qu'il est le moins original. C'est qu'il le créait quelquefois, et souvent le fabriquait. Il le créait, du

geste même de sa pensée, voilà pour le tour; ou de la vision intérieure qui se dressait en lui, voilà pour l'image, dans ses poèmes amoureux et môme assez souvent dans ses poèmes oratoires. Il le fabriquait de réminiscences latines ou grecques, de souvenirs italiens, d'industrie personnelle aussi, mais d'industrie et non de mouvement naturel, dans ses poèmes épiques, sauf exceptions heureuses, dans ses grandes odes, dans son Bocage royal. Le passage de l'une à l'autre manière est souvent sensible. On peut se livrer au jeu de le surprendre, qui sera utile.

Surtout ce style est trop fluide, trop abandonné, traînant. Ronsard est presque toujours trop long. De la dernière chose dont on s'avise, parce que c'est la première qui devrait sauter aux yeux, que le vers doit être beaucoup plus concis et ramassé que la prose, Ronsard ne s'est pas avisé du tout ; et il n'est condensé, ramassé et cristallisé qu'à la rencontre et par fortune.

A la vérité, les rythmes lui ont rendu à cet égard de grands services. Ils l'ont forcé à se resserrer. On remarquera que d-ans les rythmes courts comme celui de V Election de son sépulcre, son style est plus ferme, et si ce qu'il a écrit de meilleur ce sont ses sonnets, la raison en est la même. Il était pénible et heureux pour lui qu'un sonnet n'eût que quatorze vers. Ne chicanons point Malherbe ici. Au point de vue particulier du style, il est très vrai que c'est lui qui a été le bon maître de nos versificateurs en leur apprenant à écrire difficilement, et à mettre beaucoup de choses en une strophe claire. Suffît de remarquer que Ronsard, nonobstant, en était capable.

Il en était capable parfaitement. Tout ce que je viens de dire est la vérité, et voici des vers, qui ne sont ni sonnets ni strophes rigoureuses, qui ne sont que des stances, et qui me contredisent à souhait. Ils sont si

curieux à cet égard et du reste si peu connus que je cite presque tout le morceau : dialogue des Muses et de Ronsard :

Ronsard: Pouravoir trop aimé votre bande inégale, Muses qui défiez, ce dites-vous, le temps, J'ai les yeux tout battus, la face toute pâle, Le chef grison et chauve, et je n'ai que trente ans.

Muses: Au nocher qui sans cesse erre sur la marine,

Le teint noir appartient. Le soldat n'est point beau Sans être tout poudreux. Qui courbe la poitrine Sur nos livres n'est beau sil n'a pâle la peau.

Ronsard • Mais quelle récompense aurai-je de tant suivre Vos danses nuit et jour un laurier sur le front? Et cependant les ans auxquels je dusse vivre En plaisirs et en jeux comme en poudre s'en vont.

Muses : Vous aurez en vivant une fameuse gloire,

Puis, quand vous serez mort, votre nom fleurira; L'âge de siècle en siècle aura de vous mémoire, Votre corps seulement au tombeau pourrira.

Ronsard: 0 le gentil loyer! Que sert au vieil Homère, Ores qu'il n'est plus rien sous la tombe là-bas Et qu'il n'a plus de chef, ni bras, ni jambe entière, Si son renom fleurit, ou s'il ne fleurit pas ?

Muses: Vous êtes abusé. Le corps dessous la lame

Pourri ne sent plus rien. Aussi ne lui en chaut. Mais un tel accident n'arrive point à l'àme Qui sans matière vit immortelle là-haut

Et certes il y a peu de vers qui soient plus pleins, d'un grain plus serré et d'une plus solide carrure. Mais c'est une exception. Elle tendrait à faire croire qui si Ronsard a écrit rarement de cette manière, c'est qu'il ne Ta point voulu. Une fois, presque sans plus, il a eu le caprice de faire des « vers dorés », à la pythagoricienne, et l'on voit s'il y a réussi Mais ni ce n'est sa

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manière habituelle, ni peut-être qu'il les trouve bons. Notez que ces vers sont parmi ceux qu'il a retranchés dans ses dernières éditions.

Pour ce qui est de l'éclat et de la richesse, Ronsard lésa, et presque trop. Ses descriptions sont, comme on Ta vu, larges et somptueuses ; ses comparaisons sont vastes et minutieuses à la fois. Il a beaucoup soigné cette partie de son style. Il cherche des comparaisons neuves et vraiment inédites, ce qui, de tout temps, a été rare. Il comparera le génie à un feu follet :

Le don de poésie est semblable à ce feu .Lequel aux nuits d'hiver comme un présage est veu Ores dessus un fleuve, ores sur une prée, Ores dessus le chef d'une forêt sacrée, Sautant et jaillissant, jetant de toutes parts Par l'obscur de la nuit de grands rayons épars. Le peuple le regarde et de frayeur et crainte, L'âme lui bat au corps voyant la flamme sainte...

et l'amour à la salamandre, ou, ce qui est plus rare, à la pyralide :

On dit qu'en ses fourneaux où le métal liquide Se coule à la chaleur, on voit la pyralide, Animal né du feu qui se nourrit en feu.... Je lui ressemble, hélas 1

et encore l'amour fidèle au polype de mer, dont on racontait en ce temps-là, que vous allez voir ;

Je suis semblable au polype de mer Qui aime tant les branches de l'olive Qu'il sort de l'eau et vient dessus la riv Les caresser, festoyer, embrasser, Et tellement il se laisse enlacer En l'arbre aimé, que glaive ni épée Dedans son sang mille fois retrempée Ne peut Tôter d'un tel embrassement.

Ce sont là de bien vaines curiosités, mais qui mon-

trent combien Ronsard était soucieux, ainsi qu'il s'y était engagé, d'inventer un style tout nouveau, combien aussi celui qu'il inventait avait quelque chose, souvent, de factice et, comme j'ai dit, de fabriqué. Voyez encore, mais ici l'effort me semble heureux, comme il essaye parfois de trouver le style figuratif de Faction, le style qui peint, et qui représente par le tour même et la disposition des mots :

Vous triomphez de moi et pour ce je vous donne Ce iierre qui coule et se glisse à i'entour Des arbres et des murs, lesquels, tour dessus tour, Plis dessus piis, il serre, embrasse et environne...

Oui, oui, on voit le lierre monter et déborder de corniche en corniche, et l'enjambement est mis ici avec esprit et avec grâce. Ronsard avait bien des ressources variées de style. Il est fâcheux qu'il n'ait pas eu assez de goût pour les employer toujours chacune où il la fallait, et pour en user avec discrétion.

— Sa langue est extrêmement riche et peut servir encore d'un très utile dictionnaire. C'est d'abord la langue du xvr* siècle, une des plus abondantes et des plus luxueuses qui aient été, non encore appauvrie par la délicatesse un peu trop dédaigneuse du xvne siècle et surtout du xvme ; et c'est ensuite un vocabulaire inventé curieusement par Ronsard et ses amis, qui n'est pas très considérable, à vrai dire, mais qui s'ajoute cependant à l'autre et le complète, quelquefois heureusement, qui surtout le relève, le rehausse et le brode pour ainsi dire, y jette çà et là une note plus éclatante, parfois bizarre, souvent charmante, qui attire etamuse les yeux.

Ce vocabulaire de la Pléiade, qu'il ne faut pas confondre avec celui de la génération suivante, et particulièrement de du Bartas, se compose d'environ deux

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cents mots empruntés, suivant la doctrine, aux langues techniques, aux patois, à la vieille langue, aux langues étrangères, au grec, au latin, — d'autre part composés soit par a provignement », soit part juxtaposition » (1).

Aux langues techniques Ronsard prend des noms d'instruments et d'outils : bésaigùe, havet, dolouère, sarcloère, maillet , Unes, creuset, coupelle (alchimie); des termes de vénerie surtout : rembucher, gaignages, andouillers , broquars, brisées, frayoirs, foulures, erre. Le joli mot de siller (fermer les yeux : « Vous tient d'un doux sommeil encor les yeux sillés ». — Nous avons gardé dessiller, sans le bien comprendre) est un terme de fauconnerie.

Aux patois, sans qu'on puisse bien en faire le compte, car il faudrait connaître tous les dialectes de France tels qu'ils étaient parlés au xvic siècle, on voit qu'il prend : as telles (échardes), bers (berceau), crouillet (loquet), dougc (menu), harsoir (hier soir), rabas (lutin de nuit), besson (jumeau — conservé par George Sand).

De la vieille langue, il ressuscite greigneur (plus grand), souloir (avoir coutume), douloir (peiner), challoir (se soucier de), avaller (abaisser), cuider (croire), déduit (plaisir), guerdon (récompense), hoir (héritier), los (louange), ost (armée), etc.

Aux languesétrangères ilemprunte : motsespagnols : guiterre (devenu guitare), vasquine (devenu basquine), parangon (terme de comparaison, modèle), truchement; — mots italiens : escrime, brave, colonel, morion, mousquette, pennache, scadron, soldat, courtisan, madrigal, accort, baster, garbe (galbe), sérée (soir), etc.

Au grec et au latin (sans compter les mots qui étaient d'usage courant au XVIe siècle) il n'a emprunté que des

(1) Voir pour un plus grand détail l'article de M. Mellerio dans la Bévue de l'Evolution du 15 avril 1891. Tous les travaux faits sur cette question y sont condensés.

noms ou adjectifs mythologiques: E vaste, Aguien, Lénéan, et quelques noms commuus : entelechie, carotte, pynéralide, lychnite, idole, enthousiasme, métamorphose, phare, prognostique, sympathie, blandice, famé (gloire), mercerie, moleste, perennel, roter, vitupère, musser^ tollir; plus un très petit nombre d'adjectifs: ocieux, oblivieux, odoreux, facond.

Restent les mots qu'il a composés lui-même de mots français par * provignement » et dérivation, ou par juxtaposition.

Par dérivation : empar fumer, enrocher, englacer, engouer (mettre dans le feu), encordeler, emperler ,engemmer, emmanteler, s'ennuer (se couvrir de nues), envieillir, embrunir, en fleurir, blondoyer, rousoyer (se couvrir de rosée: les herbes rousoyantes), vanoyer (de vanus, s'évanouir), sourcer (jaillir), planer, printaner, ventreux, piéteux, fromenteux, écumier, albatrin, rosin, musin, sommeillard, songeard, raillard, rosard, mangeard, tortis, et les diminutifs : paillardelet, doucelet, grasselet (grassôuillet, moins joli, est resté), mignonnelet, seulet, maigrelet, Ronsardelet Tous ces mots sont bien formés de mots français, et de suffixes français, selon les usages traditionnels ; la plupart sont très jolis, et quelques-uns sont restés.

Par juxtaposition : ehevrepied, serpentpied, cuissené, — doux-fier, humble- fier, fier- humble(<i une humble-fière et fière-humble guerrière »), aigre-doux, pale-vermeil, — porteciel, irritemer, donneblé, donnevin, rongepoumon, chassemal, axmeforets, aimebois, mangesujets, pousseterre, embrasse terre, chasse peine, donne vie, ôte soin. La première manière de juxtaposer est seule blâmable ; les deux autres sont dans le génie de la langue qui ne déteste pas accoler deux adjectifs : douce-amère (aigredoux, qui est de l'invention de Baïf, est resté), et qui aime assez accoler un verbe et un substantif (portemanteau, portefeuille, portefaix*.. 425 mots usités

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formés de porte et d'un substantif, — gardefoi, gardemalade... 47 mots usités formés de garde et d'un substantif, coupejarret,coupegorge, coupe/île, etc., et innombrables noms propres). C'est de la troisième que Ronsard a usé surtout, et vraiment il était là dans son droit cette manière de former les mots est dans la langue depuis ses origines.

On voit, d'abord, ce qu'il ne faut jamais oublier, que Ronsard a innové très discrètement, puisque c'est tout au plus si de son industrie et de celle de ses amis littéraires deux cents mots nouveaux sont sortis. C'est tout ce qu'on arrive à compter, et pour ma part je crois que le chiffre est exagéré, la tendance étant naturellement à attribuer à Ronsard qui est plus connu, des mots qui étaient déjà dans des auteurs précédents, moins explorés. Je fais à chaque instant de ces découvertes. De plus, on voit que la plupart de ces nouveautés sont tout simplement des emprunts faits aux ^langues techniques, qui sont parfaitement françaises, ou aux patois, qui, après tout, sont des dialectes, ou à l'ancienne langue française, qui est notre patrimoine, et où, à nos risques et périls, mais très souventà notre honneur, nous devons toujours essayer de revenir discrètement, parce que c'est la tendance contraire qui appauvrit et dessèche une langue. Ce soin a souvent réussi aux auteurs du xix* siècle.

On voit surtout qu'où Ronsard a le moins puisé, c'est dans le grec et le latin, et que la remarque de Boileau, presque vraie pour la pensée de Ronsard, à demi-vraie pour son style, est fausse où elle s'adresse, c'est-à-dire pour sa langue. Je n'ai pas besoin de réfuter une fois de plus les railleries faciles sur le fameux vers « ocymore, dyspotme, oligochronien », du reste harmonieux et que Gautier devait admirer. On sait bien que, loin de l'écrire, Ronsard regrettait de ne pouvoir l'écrire, et affirmait qu'il ne le pouvait point:

Ah ! que je suis marri que la langue françoise Ne peut dire ces mots, comme fait la grégeoise, Oc y more, dyspotme, oligochronien.

Certes je les dirais du sang Valésien.

Et précisément il voyait bien la limite ; il la plaçait un peu au delà du point où notre goût Ta mise, ayant de la hardiesse, mais vraiment très peu au delà, et juste assez pour faire quelques tentatives dont bon nombre ont été justifiées par le succès.

Tl a usé aussi des infinitifs pris pour noms propres : cuider pour la confiance (« Cuider l'ensorcela, Paresse le pourrit »), ce qui n'est pas contraire au génie de la langue : nous disons: « Boire rend joyeux », ce qui est exactement la même chose, et La Fontaine dit « le dormir », et « le manger » et « le boire », comme du reste avec ses ronge-maille et grippe- fromage il imite les mots composés de Ronsard, ou plutôt de la vieille langue.

Il a aimé les mots abstraits sans article : «jeunesse l'allaita ». C'était une habitude très ancienne, très commode au versificateur, qui donne de la vivacité au tour et qui du reste a subsisté longtemps. Il n'y a pas beaucoup d'années que nous disions encore Amour, pour l'amour.

Il a aimé les diminutifs, qui donnent bien à la langue quelque chose de mignard, et qu'il ne faut pas reprocher à la langue française d'aimer peu, mais qui ont de la grâce pourtant et comme une caresse, qu'à cause de cela nous employons constamment pour les noms propres dans les relations familiales, et qu'il faut regretter que notre langage n'admette pas un peu plus, parce qu'elle y gagnerait de n'être pas encombré par le mot petit indéfiniment répété. Du reste, si Ronsard en a un peu abusé, il a fait amende honorable. Il les efface dans ses dernières éditions (1).

(1) Exemple : Doux fut le trait qu'Amour hors de sa trousse Pour me tuer me Lira doucement,

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Ronsard a admirablement connu sa langue. Il en a bien senti le génie ; il en a bien étudié sinon les origines, du moins les vieux monuments. 11 a voulu en accroître les ressources, mais cela modérément, avec une grande discrétion et sagesse, et toujours, ou le plus souvent, parles procédés les plus naturels et dont elle usait déjà le plus longtemps. Il allait de l'avant, mais il ne s'écartait pas. Il restait dans la direction normale et historique. Il a trop osé, cela est certain ; mais en pareille affaire c'est le succès seul qui décide, et dans l'ignorance où l'on est à l'avance de ce qu'il pourra être, on ne sait pas jusqu'où l'audace doit aller, et la prudence serait de n'oser rien. Or, elle serait mauvaise, puisqu'enfin les langues font des conquêtes ou des récupérations, et ne les font que par des tentatives qui, à l'heure où elles ont lieu, sont des audaces.

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