‹ Seizième siècleChapitre 25 sur 43 · LA RYTHMIQUE DE RONSARD · texte numérisé non relu

LA RYTHMIQUE DE RONSARD

Ronsard est le plus savant métricien de tous les versificateurs français,

Il faut songer à ce qu'il trouvait de rythmes usités autour de lui quand il parut. Ballade, rondeau, triolet, chant royal, strophe de six vers décasyllabiques

Quand je fus pris au doux commencement D une douceur si doucettement douce.

Pour l'édition de 1584 Ronsard écrit:

Doux fut le trait qu'Amour hors de sa trousse Tira sur moi, doux fut l'accroissement Que je reçus dès le commencement Par une fièvre autant aigre que douce.

(Le Maire de Belges, Marot), de quatre vers décasyllabiques, de quatre vers octosyllabiques (Marot), de cinq et de sept vers décasyllabiques ; Marot), strophe de «Bel aubépin verdissant, — fleurissant », jolie, mais dont on abusait, voilà d'où le xvi' siècle ne sortait point. A joutez le sonnet nouvellement importé (Marot, Saint-Gelais) et la terza rima essayée timidement par Le Maire.

Tous ces rythmes, sauf le chant royal et le sonnet, sont un peu courts et grêles. Ronsard Ta senti et c'est toute une nouvelle rythmique qu'il a voulu créer et imposer à la France. Il a commencé, à tort du reste, — car il faut conserver les rythmes anciens pour cela à quoi ils sont propres et en chercher de nouveaux seulement pour surcroît, — par proscrire les anciens rythmes traditionnels, ballade, rondeau, triolet, et aussi chant royal, car sa strophe de 12 et sa strophe de 14 vers, comme disposition intérieure, diffère entièrement du chant royal. — Il a conservé le sonnet, *les strophes de quatre, cinq, six et sept vers, le rythme de « Bel aubépin » ; il a négligé, sauf un cas qu'on verra plus loin, la terza rima ; et puis il a cherché toutes les combinaisons possibles, ou à peu près, depuis la strophe dé 20 vers jusqu'à la stance de deux. — Il a des strophes de 20, de 18, de 17, de 16, de 15, de 14, de 13, de 12, de 10, de 8, de 7, de 6, de 5, de 4 et de 2 vers. — Il a des vers de 12, de 11, de 10, de 9, de 8, de 7, de 6, de 5, de 4 syllabes. — Il atousles systèmes d'alternance, de croisement et d'embrassement de rimes, sans compter qu'il admet, en vers lyriques, les rimes plates, et aussi les rimes toutes masculines ou toutes féminines. Avec les combinaisons que l'on peut faire de ces éléments, c'est des milliers peut-être de systèmes rythmiques différents qu'on pourrait construire. Il n'a pas été jusquelà; mais le nombre de cadres différents qu'il a employés est déjà imposant. J'en compte, sans m'astreindre à une statistique rigoureusement vérifiée, plus de cent.

RONSARD

Cent et quelques cadres de strophes dont pas un n'est exactement le même qu'un autre, voilà où il est arrivé, alors qu'avant lui il n'y en avait qu'une douzaine. Les cadres qui semblent pareils au premier abord ne le sont pas. S'ils ont le môme nombre de vers, ces vers n'ont pas le même nombre de syllabes; s'ils ont le même nombre de vers ayant le même nombre de syllabes, la disposition des rimes, féminine, masculine, féminine, masculine -~ féminine, féminine, masculine, masculine — masculine , féminine, féminine, masculine — masculine, féminine, féminine, masculine, etc., etc., est différente.

Il semble s'ingénier, quand il a employé un système rythmique, à ne plus en user, sans s'astreindre cependant à une contrainte à cet égard, mais avec le visible désir d'essayer toujours du nouveau. Dans ses grandes strophes pindariques par exemple, il n'a qu'une ode à strophes de 20 vers, qu'une à strophes de 18, qu'une à strophes de 17, qu'une à strophes de 16, qu'une à strophes de 15, que deux à strophes de 14, qu'une àstrophe de 13, que cinq à strophes de 12, et je n'ai pas besoin de dire que les deux à strophes de 14 et les cinq à strophes de 12 ne se ressemblent que par le nombre de vers de chaque strophe, et comme disposition rythmique de ces 14 ou de ces 12 vers sont très différentes.

Ces rythmes si nombreux et si divers les a-t-il inventés ? Sans aucun doute. Pour les longues strophes c'est évident. On ne trouverait rien dans tout le moyen âge qui y ressemblât, même de loin. Pour les strophes plus courtes c'est tout aussi certain. On trouverait au moyen âge des rythmes semblables, et encore en petit nombre relativement. Mais Ronsard ne s'en doutait point. Ronsard n'a lu que les imprimés, et à cette époque tout le moyen âge, sauf le Roman de la Rose et les romans de chevalerte en prose, était manuscrit. C'est ainsi que les strophes qu'il semble avoir restaurées, il

les a inventées comme les autres. Cela est arrivé souvent au xvie siècle. Par exemple Le Maire de Belges se croit inventeur du tercet ce à l'imitation des Florentins, ce que personne, dit-il, n'a encore fait en langue française. » Or le tercet est dans le Jeu de la feuillée d'Adam de la Halle, et dans le Mariage de Rutebœuf. — Ronsard a donc inventé même ce qu'il semble avoir déterré. Il faut faire exception pour le rythme de Bel aubépin, puisqu'il est dans Marot, et pour Partitiee rythmique qui consiste à terminer un couplet par un vers à rime * suspendue, laquelle va rimer avec le couplet suivant qui lui-même laisse en suspens une rime finale, et ainsi do suite. Exemple:

Belle dont les yeux doucement m'ont tué Par un doux regard qu'au cœur ils m'ont rué Et m'ont en un roc insensible mué En mon poil grison ;

Que j'étais heureux en ma jeune saison Avant qu'avoir bu l'amoureuse poison î Bien loin de soupirs, de pleurs et de prison Libre je vivais.

Cette disposition est classique au moyen âge à ce point même qu'elle en est monotone. C'est à Marot, qui l'a maintenue, que Ronsard l'emprunte. Le curieux, c'est que ftonsard la combine ici avec l'innovation archaïque la plus hardie, puisque c'est Thendécasyllabe latin qu'il ressuscite en même temps. Voilà de l'éclectisme, très probablement involontaire.

Sauf ces quelques habitudes rythmiques du moyen âge transmises à Ronsard par Marot et Le Maire, on peut dire que Ronsard invente tout. C'est une rénovation complète de la rythmique française. Ronsard fait ici so i double métier, qu'il a toujours fait, d'écolier et de professeur. Le devoir de l'écolier est d'imiter, et c'est

ftONSARD

ce que fait Ronsard à l'égard des anciens, et de tâtonner, de tenter toutes les voies. Le devoir du professeur est d'imaginer tous les modèles possibles pour servir de motifs d'expériences et d'émulation à ses élèves. Il semble que Ronsard se soit attaché à inventer autant de combinaisons rythmiques qu'il pouvait, afin qu'il y en eût, sur le grand nombre, trois ou quatre qui, entre les mains de trois ou quatre bons ouvriers, parvinssent à leur perfection, s'imposassent par cette excellence, et fussent définitivement des conquêtes faites. C'est ce qui est arrivé pour la strophe de 10 vers, qu'il a inventée parmi tant d'autres, et qui, elle, repétrie par Malherbe, est devenue la strophe classique française.

Seulement, à inventer tant de rythmes on diminue à l'avance la gloire qu'on peut acquérir d'en avoir inventé un bon. Quelle gratitude peut on avoir à Ronsard de ce qu'il a créé la grande strophe classique française, puisqu'il en a créé cent autres sans paraître préférer celle-là ? C'est ainsi que quand il trouve bien, il ne semble qu'être tombé juste.

A tant varier on court aussi le risque de tomber dans de véritabl es erreurs ou dedonner dans des bizarreries. Il y a des égarements rythmiques formels en très grand nombre dans Ronsard. Ses longues strophes, ses strophes démesurées, où il s'est donné un mal infini, et qui sont d'une diligence déplorable, curiosa infelicîtate, « montrent moins trop d'esprit que peu de jugement. » Elles ne sont jamais qu'une suite de deux, trois ou quatre strophes mises bout à bout, et l'oreille les scande ainsi, isole en chacune d'elles soit une strophe de huit vers et une de six, soit deux strophes de six vers et une de huit, etc.. ruinant tout le travail qu'a fait l'auteur pour doter laFrance d'une strophe longue.

Il ne s'est pas avisé qu'il n'y a que deux moyens pour maintenir à une strophe longue le caractère de strophe unique. L'un est un moyen littéraire : il coa-

siste à lui donner une forte cohésion par le sens même; il faut alors que la strophe ne soit et ne puisse être qu'une seule phrase, une seule période très fortement liée que, même en prose, on lirait, on serait forcé de lire d une haleine (1) L'étude de la prose française lui aurait appris qu'une telle strophe ne peut guère dépasser douze ou quatorze vers octosyllabes. — L'autre moyen est un artifice musical : il consiste à répéter les mêmes rimes; tant que l'oreille entend les mêmes rimes, elle se sent dans la même strophe, sauf quand cela •dure trop longtemps ; car alors elle se contente de s'ennuyer ; mais encore peut-on par ce moyen pousser plus loin que par Tautre. Ici c'est le chant royal avec ses douze et quatorze vers sur deux rimes qui a raison contre Ronsard ; il est fondé sur une observation ou une expérience juste. Et c'est précisément pour cela que le sonnet a des répétitions de rimes. Il est la plus longue strophe possible en français ; pour se prolonger autant il a besoin, au moins en son commencement, d'une répétition de rimes pour se soutenir. On peut donc dire que dans ses tentatives de strophes au delà de dix ou douze vers, Ronsard a complètement échoué.

lia d'autres erreurs rythmiques, comme déterminer des strophes par des vers plus longs que ceux du commencement ; jamais cela n'a réussi en français ; — comme de terminer par des rimes plates des strophes qui commencent par des rimes croisées ; — comme, et

(1) Exemple : Apollon à portes ouvertes

Laisse indifféremment cueillir Les belles fleurs toujours vertes Qui gardent les noms de vieillir ; Mais l'art d'en faire des couronne?

N'est pas su de toutes personnes ; * Et trois ou quatre seulement, Au nombre desquels on me range , Peuvent donner une louange Qui demeure éternellement.

RONSARD

surtout, de mêler des vers d'un certain nombre de pieds à des vers d'un nombre de pieds égal, moins un -huit et sept)

La France d'Homères est pleine

Et d'eux lirait-on les faits

S'ils étaient tous satisfaits Autant que mérite leur peine.

Une syllabe de moins, ce n'est pas assez. Il en faut au moins deux. A la différence d'une seule, l'oreille ne saisit pas la cadence ; elle n'est que déconcertée, a la sensation ou le soupçon de vers faux. Au moyen âge on entremêlait huit et six, huit et cinq, huit et quatre, huit et sept jamais. Ils avaient l'oreille juste. Mais quoi ? Ronsard aussi avait l'oreille juste ; mais il voulait essayer de tout.

Ce n'est pas que même dans ses démarches aventureuses Ronsard ne fasse des trouvailles qui deviennent les délices des curieux. J'ai parlé de ses hendécasyllabes : ils sont charmants. Très rigoureusement Ronsard les coupe par cinq syllabes, puis six, admirablement guidé par son sens musical (peut-être aussi par le vers décasyllabique toujours coupé jusqu'à lui en deuxparties dont la seconde est la plus longue), et il le manie avec la grâce un peu molle que ce rythme semble solliciter en français comme en latin, « dulces hendecasyllabos revolvens. »

En mon jeune Avril, d'amour je fus soudard Et vaillant guerrier portais son étendard ; Ores à l'autel de Vénus je l'appens, Et forcé me rends.

Plus ne veux ouïr ces mots délicieux:

« Ma vie, mon sang, ma chère àme, mes yeux. * C'est pour les amants à qui le sang plus chaud Au cœur ne défaut.

Donc sonnets, adieu ; adieu, douces chansons ; Adieu danse! adieu de la lyre les sons t Adieu traits d'amour 1 Volez en autre part Qu'au cœur de Ronsard.

Il a une chanson en vers de neuf syllabes qui estime petite merveille. Dans ce rythme étrange, un peu gauj che, comme tous les impairs, un peu inquiet et égaré, l c'est une « chanson du fou » et une sensation de crépuscule qu'il a mises. Vraie intuition de grand artiste 1

Chère Vesper, lumière dorée De la belle Vénus Cythérée, Vesper dont la belle clarté luit Autant sur les astres de la nuit Que reluit par-dessus toi la lune, 0 claire image de la nuit brune, Au lieu du beau croissant, tout ce soîr Donne lumière et te laisse choir Bien tard dedans la marine source.

Je ne veux, larron, ôter la bourse

A quelque amant, ou comme un méchant

Voleur, dévaliser un marchand.

Je veux aller outre la rivière

Voir m 'amie ; mais sans ta lumière

Je ne puis mon voyage achever.

Sors donc de l'eau pour te lever

Et de ta belle nuitale flamme

Eclaire au feu d'amour qui m'enflamme.

C'est sans doute en cette nuit sans lune, où il allait voir s'amie outre la rivière, en rimant cette chanson, qu'il rencontra cette chasse de sabbat dont il a parlé ailleurs.

Pour revenir à larythmique plus normale, ne tenons plus compte ni des essais, divertissements ou incartades, ni des strophes démesurées de la période pindarique, et voyons ce que Ronsard préfère comme strophes, et où il se ramène plus souvent qu'à autre chose.

RONSARD

Comme tous les poètes français sans aucune exception, il a des préférences évidentes pour les rythmes pairs et môme pour les vers pairs. Il prend beaucoup plus souvent la strophe de 10, de 8, de 6, de 4 et le vers de 12, de iO, de 8, de 6, que la strophe de 9, de 7, de 5 et le vers de 11, de 9, de 7, de 5. Il est même à remarquer qu'il n'a jamais usé (sauf, bien entendu, dans les sonnets) du tercet. Jamais de lerzarima. Je ne trouve qu'un rythme, curieux du reste, et joli, qui ait avec la terza rima quelque analogie. Il consiste en un quintain dont la rime médiane, comme dans le tercet de la terza rima, reste en suspens, pour aller rimer avec deux vers du quintain suivant. La combinaison est agréable *

Tu croîtras donc pour le souci De maint peuple et de moi aussi, Et si feras les fleurs compagnes Qui croissent à Penvi de toi Pâlir d'amour ainsi que moi.

Et les eaux baignant les campagnes, Celles qui touchent aux montagnes Frappant contre leur bord dolmt Bruiront leurs amours éternelles, Si ton bel œil se mire en elles.

Après maint cours de Tan volant, Les cieux pour t'enfanter voulaut Se piller eux-mêmes, ont pris Tout le beau vers eux retourné, Et de toi le monde ont orné.

Mais c'est le seul exemple de quelque chose qui ait lointain parentage avec la terza rima, et, de môme, tous les rythmes impairs sont relativement rares. Les strophes que Ronsard emploie le plus sont les strophes de huit, de six, de quatre vers, de six surtout ; et le vers

lyrique dont il use le plus est le vers de huit syllabes, que l'expérience du reste a démontré qui est le vers lyrique français par excellence.

Mais la vraie conquête lyrique de Ronsard, et même sa vraie conquête en tout ce qui est versification, c'est d'avoir introduit V alexandrin dans le lyrisme. — Il Ta restauré dans la versification, soit; mais encore ce vers y avait son droit de cité, et n'en avait jamais été banni. Ce que Ronsard a compris le premier, c'est que l'alexandrin, non seulement est un vers épique, dramatique, didactique, mais encore peut être un très beau vers lyrique, soit seul avec entre-croisement de rimes, soit alterné ou mêlé avec des vers plus courts. C'est ainsi qu'on obtient la vraie stance, une sorte de strophe où les vers sont plus longs et les couplets plus courts que dans la strophe proprement dite, la stance, véritable et nécessaire instrument du genre élégiaque français. Je crois bien qu'il ne peut pas y avoir en français de bonne élégie où l'alexandrin ne paraisse point, soit seul, soit en compagnie. L'élégie s'accommode d'un quatrain d'alexandrins à rimes croisées ; d'un quatrain fait de deux alexandrins et de deux octosyllabes ; d'un sixain fait de deux alexandrins, un octosyllabe, deux alexandrins, un octosyllabe, etc. ; mais on peut dire qu'elle exige l'alexandrin. Que l'alexandrin est un vers lyrique, propre à l'élégie, voilà ce que Ronsard a compris. Il suffirait d'avoir fait cette découverte ; mais de plus Ronsard manie fort heureusement cet instrument qu'il a trouvé. Alexandrin seul :

Quand je veux en amour prendre mes passe-temps, M 'amie en se moquant, laid et vieillard me nomme: « Quoi, dit-elle rôveur, tu as plus de cent ans, Et tu veux contrefaire encore le jeune homme.

Alexandrin combiné, en sixain, avec l'octosyllabe:

RONSARD

Les douces fleurs d'Hymette aux abeilles agréent Et les eaux de l'été les altérés recréent;

Mais ma peine obstinée Se soulage en chantant sur le bord faiblement Les maux auxquels l'amour a misérablement

Soumis ma destinée.

Alexandrin combiné en quatrain avec le vers de six syllabes: Epitaphe de Jean de la Péruse :

Tu dois bien à ce coup, chétive Tragédie,

Laisser tes graves jeux, Laisser ta scène vide et contre toi hardie,

Te tordre les cheveux.

Cours donc échevelée et dis que La Péruse

Est mort, et qu'aujourd'hui Le second ornement de la tragique Muse

Est mort avecque lui.

Car un dormir de fer lui sille la paupière

D'un éternel sommeil, Et jamais ne verra la plaisante lumière

De notre beau soleil.

Et voilà trouvé le rythme élégiaque dont Malherbe tirera de si beaux effets dans les Stances â du Pervier sur la mort de sa fille.

Enfin ce dont il faut féliciter le plus Ronsard, ce n'est pas tant d'avoir cherché, il a cherché trop ; ce n'est pas tant d'avoir trouvé quelques rythmes nou* veaux dont le succès a démontré qu'ils étaient bons; c'est d'avoir (le plus souvent) bien accommodé le rythme à la pensée, bien rencontré pour le sentiment qu'il voulait exprimer, juste le rythme qui convenait & ce sentiment. Les égarements rythmiques de Ronsard sont assez nombreux, ses contre-sens rythmiques sont assez rares, et ses justes adaptations du rythme au gentiment sont fréquentes, Par exemple, j'ai fait re-

SEIZIÈME S1ÈCLB

marquer que la villanelle si chantante, populaire au moyen âge, et que Victor Hugo a rajeunie dans Sara la baigneuse des Orientales, Marot l'emploie pour exprimer le désespoir du pécheur; Robert Garnier l'emploie, de même, pour peindre la misère de l'homme:

L'aime foi n'habite pas

Ici-bas :

La grande victorieuse, L'ayant bannie à son tour,

Fait séjour Sur ia terre vicieuse.

Ronsard ne tombe pas dans ces erreurs, ou plutôt n'a pas cette indifférence sur le choix du rythme. Ce rythme en sa fureur de variété, il le change quelquefois, et, à mon avis, il l'altère ; il y remplace le vers de 7 syllabes par le vers de 8 ; mais t nfin, soit en vers de huit et trois, soit en vers de sept et trois> il ne l'emploie que là où il est propre. Vous pouvez en juger : en vers de huit et trois : A des roses :

Dieu te gard, honneur du printemps,

Qui étends Tes beaux trésors dessus la branche Et qui découvres au soleil

Le vermeil De ta beauté naïve et franche

En vers de sept et trois :

Bel aubépin verdissant,

Fleurissant Le long de ce beau rivage, Tu es vêtu jusqu'au bas

Des longs bras D'une lambrunche sauvage.

C'est cette même justesse d'oreille, ce même sentiment

RONSARD

de l'harmonie intime qui doit exister entre le sentiment et le rythme, comme entre la parole et le geste, qui a inspiré à Ronsard le-rythme de Y Election de son sépulcre, si justement admiré de Sainte-Beuve :

Antres, et vous fontaines De ces roches hautaines Qui tombez contre bas

D'un glissant pas ;

Et vous forêts et ondes Par ces prés vagabondes, Et vous, rives et bois, Oyez ma voix.

Enfin j'ai dit que la grande strophe classique française, la strophe malherbienne, Ronsard l'avait inventée. J'ai un peu triché. Ronsard n'a pas découvert la strophe de dix vers octosyllabes faite d'un quatrain à rimes croisées et d'un sixain par deux et une et deux et une. Il a tourné tout autour, il s'en est approché extrêmement, il ne l'a pas tout à fait trouvée. Il n'a que vu la Terre promise. Mais on peut dire qu'il en est cependant l'inventeur ; car il nous donne exactement la strophe malherbienne, avec la disposition classique de ses rimes, et en la composant d'après toutes les règles qu'on dit qu'elle n'observe que depuis Malherbe : demi-repos après le quatrième vers, mais non arrêt, et toute la strophe liée et équilibrée comme une belle période nombreuse et aisée, de prose; il nous donne tout cela, toute la strophe classique — sauf que les vers sont de sept syllabes et non de huit. Et cette différence, en vérité, altère très peu ce beau rythme. Je ne sais même s'il n'y eût pas eu quelque avantage pour nous, au moins pour les odes d'une carrière un peu courte, à préférer cette mesure à celle qui a prévalu. Voyez ce début de poème lyrique :

Comme un qui prend une coupe, .Seul honneur de son trésor, Et de rang verse à la troupe Le vin qui rit dedans l'or ; Ainsi versant la rosée Dont ma langue est arrosée Sur la race des Valois, De son doux nectar j'abreuve Le plus grand roi qui se treuve Suit en armes, soit en lois.

On dit que Malherbe a bifTé tout Ronsard. Il n'a pas pu biffer cette strophe. Elle a trop l'air d'être de Malherbe, lia dû dire ce jour-là, comme il Ta dit une autre fois : « Ces vers sont les plus beaux du monde ; ils doivent être de moi. » — Ronsard a donné les plus savantes, les plus ingénieuses, les plus audacieuses, souvent les plus heureuses leçons de versification française. 11 n'a eu que le tort de les trop multiplier.

Tel est ce très grand artiste, un des ouvriers les plus énergiques et les plus habiles de la Renaissance des lettres en France, qui, sans doute, n'a rien compris à la Renaissance proprement dite, c'est-à-dire au retour des idées antiques dans le monde moderne, mais qui a compris l'humanisme, c'est-à-dire T admiration, et l'imitation et l'émulation à l'égard de l'art antique, et qui par là contribuait au travail et au succès de la Renaissance véritable. Inspirés par l'adoration de l'antiquité, ses projets d'agrandissement littéraire Tétaient tout autant, je l'ai fait voir sans doute, par sa nature même et sa complexion littéraire. Il avait une grande imagination, qui se trouvait à Taise dans les * grands genres » et dans les grandes œuvres, qui avait besoin d'espace et de champ, à l'ordinaire, et aussi de beau-

RONSARD

coup de mots, ce qui explique ses nouveautés de vocabulaire, et de rythmes larges, et de rythmes variés, ce qui explique ses innovations de métrique ; à l'aise du reste, quelquefois, dans les petits sujets, et là meilleur môme, au gré des lecteurs un peu pressés, parce qu'il s'y surveille et s'y guindé moins, et que, souvent, pour plaire, il n'a manqué à Ronsard qu'un peu de négligence.

Cette grande imagination et cette puissance verbale ont fait de Ronsard un remarquable poète épique, un grand poète orateur, et un charmant poète élégiaque. lia atteint quelquefois même à la grande poésie lyrique ; mais en cet ordre de créations il reste d'ordinaire au-dessous de son effort, et c'est plutôt le demilyrisme, le lyrisme des odelettes, le lyrisme à la mode d'Horace, le lyrisme qui tient le milieu entre le lyrisme et l'élégiaque, où il a laissé des chefs-d'œuvre ; c'est pour cela qu'il est un sonnettiste merveilleux.

Sa fortune littéraire a été singulière. Adoré de son temps; — étranglé net par Malherbe, et d'autant plus malheureusement que Malherbe n'a réussi qu'à empêcher de lire Ronsard, sans créer le moins du monde et laisser après lui une école malherbienne ; — méprisé ensuite, et, ce qui est beaucoup plus grave, ignoré par l'Ecole de 1(560, qui pourtant, sans le savoir, ne fait que recommencer, en s'y prenant mieux, ce qu'il a fait; enterré à ce point que de 1620 à la fin du xvnr siècle, La Bruyère seul en dit îm mot à demi favorable en lui reconnaissant « de la verve et de l'enthousiasme » ; — recommencé par André Chénier, mais guillotiné avec lui; — il n'a trouvé que chez les Romantiques, c'est-à-dire chez ceux qui étaient le plus exactement tout le contraire de ce qu'il était, des admirateurs peu informés, des partisans qui le compromettent, et des louangeurs à contre-sens ; -• de sorte qu'il û'a commencé à entrer dans les préoccupation» delà

postérité que juste au moment où le système littéraire dont il était le premier représentant était épuisé peutêtre, et répudié» certainement.

11 représentait l'humanisme, c'est-à-dire quelque chose destiné à devenir le classicisme. Il le représentait très nettement, et très complètement, comme épique, comme poète orateur, comme poète élégiaque, comme lyrique. Comme épique, par son mélange du réel et du merveilleux, sa mythologie, ses descriptions, son ampleur, sa majesté un peu froide, l'absence de psychologie et de ressorts moraux ; - comme poète orateur, par son goût des beaux lieux communs, son goût de prédication morale, ses procédés d'exhortation par amplification et développement ; — comme poète élé giaque, par plus d'esprit que de passion et plus de grâce que de force, par sa tendance à raisonner en aimant, et à faire toujours intervenir des considérations, jolimeDt exprimées du reste, sur la brièveté des jours pour prouver qu'on doit l'aimer; — comme poète lyrique, par son goût de consacrer le lyrisme aux événements nationaux, à Féloge des grands, aux victoires et conquêtes, comme Pindare et Malherbe, à l'expédition contre La Rochelle ou à la prise de Namur; — en général, et aussi bien dans un genre que dans l'autre, par sa recherche d'une langue et d'un style éloignés* du vulgaire; — par un certain souci de la noblesse de la pompe et de l'éloquence continue , par l'imitation constante et trop rapprochée et trop domestique, sinon trop servile, des anciens ; — surtout par le caractère impersonnel de sa production poétique (sauf exceptions, vraiment rares, mais brillantes,et qui ont complètement trompé sur lui ceux qui, parce qu'elles sont brillantes, ne connaissent qu'elles), par le goût qu'il a de parler presque toujours des autres et non de lui, de peindre, de raconter, d'exhorter, de raisonner, au lieu d'exhaler ses sentiments propres et ses propres émotions.

RONSARD

Tout cela, c'est l'esprit classique français, et Ton voit pourquoi j'ai dit que Ronsard en est le premier représentant complet.

Il en est le premier représentant ; il n'en a pas été l'initiateur. Parce que les erreurs de son goût et les bizarreries de sa langue ont déplu à Malherbe, surtout parce que l'esprit français, un peu paresseux, ne s'est pas donné longtemps la légère peine de le comprendre, et Ta laissé tomber au commencement du xvne siècle, il n'a été pour rien dans la seconde formation de l'esprit classique qui date de 1660, et même il a été en horreur, par ignorance, à ceux qui l'ont réalisée. — Les hommes de 1660 sont ses fils, ne le savent point, et méprisent leur père. Ils ont refait le classicisme sans se douter qu'il avait été fait une première fois. — C'est ainsi que Ronsard est pour l'historien littéraire lepointde départ du classicisme, sans qu'il en soit le moins du monde le créateur. L'esprit classique a été constitué selon lui, sans lui, et, en apparence, contre lui. Il l'a eu, il ne l'a pas inspiré. Il en reste le premier type, et n'en est pas le fondateur. Il en est la première date et il n'en est pas la source. Ce n'est pas sa faute.

Et quand une même chose est créée deux fois, elle ne l'est jamais delà même façon. Le classicisme de Boileau est celui de Ronsard, exactement ; rigoureusement et strictement, non. Aurait-il mieux valu que l'empreinte classiquefûtdonnée à la littérature française par Ronsard que par l'Ecole de 1660? Encore que la différence eûtétépetite, je le crois. Le classicisme de Ronsard est un peu plus large que celui de 1660. Il est le même, assurément ; mais, parce qu'il est plus savant, il a un peu plus d'horixon. Remarquez qu'il est grec autant que latin, sinon plus. Celui du xvne siècle est un peu plus latin que grec : seuls les tragiques grecs ont été en honneur au xvne siècle, et Homère est beaucoup mieux compris de Ronsard que de Boileau. Remarquez que le

classicisme de Ronsard admet l'italien : il n'eût pas été mauvais que le xvii0 siècle, suivant cette tradition, conservât le goût des grands poètes italiens, et, de Pétrarque, remontât à Dante. A bien des égards le classicisme de Ro isard est celui du xvne siècle, agrandi, et semble venir après celui du xvne siècle. Du moins la loi du progrès l'exigerait.

Il aurait donc été bon que Ronsard eût eu de l'influence. Il aurait été bon qu'il eût été non seulement le premier représentant isolé du classicisme, mais le maître qu'on aurait écouté, qu'on aurait suivi, en évitant ses fautes, dontonaurait recommencé l'œuvre avec plus de goût et plus de mesure, mais en la connaissant, en ne la méprisant pas, et en en conservant l'esprit. La littérature poétique française eût été ce qu'elle est, certainement ; mais peut-être avec plus d'ampleur, plus de matériaux anciens, et même modernes, remis en œuvre, et aussi plus « de verve et d'enthousiasme » et d'essor.

Quoi qu'il en soit, cette légère mésaventure qui est arrivée à Ronsard tourne à sa gloire définitive. Pour que, après avoir été enterré, son esprit revive dans toute la littérature poétique depuis le milieu du xvn4 siècle jusqu'au commencement du xixe; pour que, rans l'imiter, en l'ignorant et en le détestant, on ait fait précisément tout ce qu" il a rêvé ; pour qu'il ait été le modèle sans être le maître, le modèle sans être l'inspirateur, et le modèle sans qu'on sût même qu'il existât, mais le modèle malgré tout, le modèle malgré son absence ; il fallait bien qu'il eût en lui l'âme même de la littérature classique française ; et, en effet, c'est proprement ce qu'il avait.

JOÀCÏÏIM DU BELLAY

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