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SA VIE ET SON CARACTÈRE

Joachim du Bellay est né à Liré en Anjou, probablement en 1525. 11 était d'une très illustre famille qui remplit de ses noms tout le xvie siècle. Ses oncles étaient Guillaume du Bellay, seigneur de Langey, capitaine célèbre sous François Ier, commandant du Piémont ; le cardinal du Bellay, longtemps ambassadeur à Rome, protecteur de Rabelais; Martin du Bellay, qui publia les mémoires laissés par Guillaume, en les complétant. Son père n'était, lui, qu'un simple gentilhomme campa* gn^rd, peu fortuné. Joachim fut orphelin très jeune, quelque temps élevé par un frère peu soigneux de son pupille, puis privé môme de ce frère (1). Un peu plus tard, pendant son adolescence, il fut malade pendant deux ans (binos per annos) dont il resta sourd, comme Ronsard. Il a chanté cette surdité et celle de Ronsard

(1) Vix puero mihi namque parens ereptus uterque Fraterno miserum deserit arbitrio ; Sub quo prima périt nobis inculta ju venta

Quam deeuit studis excoluisse bonis..

Fraterno interitu, nobis eum firmior aetas

Jam foret, accessit tum noya cura mihi.

bien souvent (1). Comme Ronsard, cetie infirmité le détourna des armes et l'inclina aux études littéraires(2). Mais remarquons les différences. Ronsard a eu, avant ses malheurs, toute une période d'enfance heureuse, d'adolescence enivrée et de brillante jeunesse. Du Bellay a été malheureux pendant tout son jeune âge. Il lui en est resté non seulement la timidité de Ronsard, mais une profonde et exquise mélancolie. Ronsard a vu le monde et couru les grands chemins en bel équipage, eu compagnie des princes et des rois, à douze ans ; du Bellay n'a quitté son Liré qu'à vingt ans pour aller comme étudiant à Poitiers, qui n'est pas une ville gaie. Il est demeuré, pour ces causes, très replié, très intérieur, très attaché au sol, à sa province, à son clocher, pénétré de nostalgie quand il est loin de la France, et exilé à Rome, comme Ovide quand il la quittait.

Vers 1545 il alla à Poitiers pour étudier en droit. Poitiers était une ville assez mélancolique, mais un centre littéraire très important, comme il n'y en avait que trois ou quatre en province (Lyon, Rouen, Toulouse). Là il connut Aubert, qui fut l'éditeur de ses œuvres, les Sainte-Marthe, Jean de la Péruse, Bergier de Montembeuf (Fauteur du dithyrambe sur la fête d Arcueil attribué à Ronsard), Tiraqueau le jurisconsulte, très probablement les Dames des Roches. C'est en revenant de Poitiers à Angers « en 1548 ou 1549 », dit Binet, qu'il rencontra Ronsard. Ils s'entendirent tout de suite. Ronsard l'attira à Paris, le mit en relations avec Daurat, Baïf, Belleau, Jodelle. C'était la Pléiade.

Dès la même année ou la suivante, ce fut du Bellay

(1) Sum surdus, non surda tamen sunt pectora nobis,

Nostra suos etiam mens habet auriculas.

(2) Sola fuit nostri musa medela malis :

Tum primum latios legi graiosque poetas ; Tum cœpi Aonio cognitus esse choro, Quid facerem cui nuiia quies, cui miiia voluptas ; Qui non ipse mibi pene relictus eram ?

JOACIIIM DU BELLAÏ

qui fut chargé d'écrire le manifeste de la nouvelle école la Défense et Illustration de la langue française. — Tout aussitôt il publia VOlive (anagramme de MUe de Viole dont il était amoureux). La Défense et Illustration avait été favorablement accueillie. L'Olive le fut moins bien. C'est alors que le cardinal du Bellay allant à Rome comme ambassadeur (1552) prit son neveu pour secrétaire (1). Joachim partit pour Rome avec enthousiasme (2), avec toutes sortes de beaux rêves :

« Je me ferai savant en la philosophie, « En la mathématique et médecine aussi ; ■ Je me ferai légiste, et d'un plus haut souci « Apprendrai les secrets de La théologie.

« De luth et du pinceau j'en ébattrai ma vie, « De l'escrime et du bal l » — Je discourais ainsi Et me vantais en moi d'apprendre tout ceci, Quand je changeai la France au séjour d'Italie.

Ses premières impressions à Rome furent fortes et délicieuses. Il les a exprimées dans ses Antiquités de Rome. Mais le caractère romain ne lui ptut pas Les affaires dont il était chargé, beaucoup plus financières que littéraires et même que diplomatiques, car il était surtout l'intendant du cardinal, l'excédèrent. Son caractère s'aigrit. Le mal du pays s'empara de lui. Il est très visible dans les Regrets, qui sont les Tristes ou les Pontiques de du Bellay. Un épisode amoureux, resté obscur, et qu'il a chanté sans l'éclaircir dans Faustine, poèmes en vers latins, semble avoir plutôt contribué à l'éloigner de Rome qu'à l'y retenir. Il était temps que le cardinal

(1) Mittitur interea Romam Bollaius ille,

Quo duce Laurentis vidimus arva soli.

(2) Née dum totus erat depuJsus eorpore langor,

Alpibus et duris ille sequendus erat ; Sed mihi per seythicas rupes et inhospita saxa 111 uni dum sequerer molle fuisset iter.

fût rappelé en France II le fut au bout de quatre années de séjour à Rome (1) et garda Joachim comme secrétaire.

Mais lapublicatiop des Iieg?*ets, qui étaienttout pleins de très vives satires contre Rome et les Romains, força le cardinal à se séparer de son neveu un peu indiscret (2). Joachim se défendit de son mieux, assura, ce qui a été cent fois l'excuse des auteurs en circonstances pareilles, ou même différentes, qu'il n'avait publié ses vers que parce qu'un confident infidèle les avait copiés et qu'il en courait par le monde des éditions fautives, à quoi le seul remède était d'en donner une bonne. Le cardinal, sans lui en vouloir, dut maintenir sa décision. Joachim était fatigué du reste, très souffrant, comme ses lettres en font foi. Il écrivait à Jean de Morei, son intime ami, le 5 octobre 1559 : «... A tout le moins, si cette fâcheuse et importune surdité qui me contraint depuis un mois de demeurer continuellement enfermé dans une chambre, eût attendu quelque autre saison et ne m'eût ôté si mal à propos le moyen de pouvoir faire révérence à Madame et lui baiser les mains devant son département (3), j'aurais moins d'occasion de me plaindre de ma fortune. » Il songeait peut-être à la mort volontaire, je dis peut-être, car, comme c'est en vers latins

(1) Illie assiduus domini dum jussa capesso,

Quarta redit messis, quarta recurrit hiems. ïum demum in patriarn (sic res tune poscere visa est)

Dimissos Roma nos remeare jubet, Et 6ua committit curanda negotia nobis

Expertus nostram solieet ante fidem.

(2) Iratum insonti nostrsB feeere Carnenaô,

Iratum malim qui vel habere Jovem.

Hei mini Peligni crudelia fata poetas,

Hic etiam fatis sunt renovata meis, Eheu ! Sol a mihi nocuit maie grata camaena :

Artifici noeet hic ars quoque sola suo.

(3) Madame de Savoie (Marguerite de France, fille de François qui venait d'épouser Philibert de Savoie et partait pour Turin.

JOACHIM DU BELLAY

qu'ille dit, ce n'est pas sûr (1). Du moins il était épuisé d'âme et de corps (2). Il traîna quelque temps. Le premier janvier 1560, en rentrant chez lui après souper, il fut frappé d'une attaque d'apoplexie et mourut sur-lechamp, à 1 âge, au plus, de trente-cinq ans. On ignore où il fut enterré. On a cru que ç'avait été à Notre-Dame,, mais on est à peu près sûr maintenant que la tombe de la chapelle de Saint-Crépin était celle de Louis du Bellay, archidiacre de Notre-Dame.

Il a eu pour amis, outre ceux que nous avons déjà cités, les poètes du groupe lyonnais : Maurice Scève, Pontus de Thyard (à la fois du groupe lyonnais et de la Pléiade), Guillaume des Autels, charolais, qui vécut à Lyon et y fît imprimer tous ses ouvrages, Etienne Dolet; puis, en dehors de ce groupe, André Thevet, Antoine Héroët, Fauteur de la Parfaite amie, Jean Morel, professeur, écrivain, surtout grand amateur de littérature et riche bibliophile. Jean Morel fut l'ami de cœur de Joachim. C'est à lui que du Bellay adressait la lettre en prose et l'épître en vers latins que nous avons citées. Il était le commensal de la maison de Morel, qui était charmante. Ily faisait sacour à la femme de Jean Morel, « Mademoiselle de Loynes », comme on disait alors, « Madame » étant réservée aux femmes des gentilshommes, et à ses trois filles, un peu femmes savantes, très renommées au xvie siècle, Camille, Diane et Lucrèce. Les lettres de du Bellay à Mm0 Morel sont toutes signées

(1) Haec mecum assidnis solitus jaetare querelis

Optabam vit* rumpere fila meœ.

(2) Jane (fatebor enim) talem ^unc mento dolorem

Coneepi ut mirer non potuisse mori.

Certe eum rnedieis luctatus tempore longo,

Viribus amissis qui prope vietus eram, Ssevior hine iterum morbus graviorque reeurrit,

Jamque fere renuit ferre medentis opom.

At luetum et Licrimas mœsta de mente fugavi,

tfunc fructum capiens ex pietate meà*

« votre- obéissant frère, serviteur et ami. » Il y a un poème de « la demoiselle do Loynes » sur la mort de Joachim.

Du Bellay était un homme doux, très enclin à la tristesse, facilement aigri, et assez facilement irritable. Il avait des douceurs câlines et des impatiences de malade. Il était né élégiaque et satirique. Son éducation littéraire fut exactement la même que celle de Ronsard, antique et italienne. 11 a moins fouillé les auteurs anciens, mais il les connaît très bien. Il a traduit beaucoup. On trouve ses traductions dans le livre singulier que publia Louis Le Roy (Regius) en 1558. Ce volume renferme une traduction du Banquet de Platon avec trois livres de commentaires, et, dans ces commentaires, des extraits traduits des meilleurs poètes grecs et latins. Il y a des traductions en prose et des traductions en vers. C'est du Bellay qui a fait les traductions en vers. On y trouve de l'Homère, du Virgile, du Juvénal, du Properce, du Lucrèe, del'Ovide, du Gallus (Maximien), de l'Horace, du Columelleet,sij'oseledire, duFracastor. — Il abeaucoup lu Pétrarque, dont nous surprendrons l'influence dans Y Olive. Il est resté assez longtemps, peut-être à cause de son amitiépour Scève et pour Héroët, sous l'influence italienne. Du reste, et c'est un trait essentiel à marquer, il a le goût plus hospitalier ou plus de faiblesse dans le goût que Ronsard. Il n'est pas si dur qu'on pourrait le croire pour les poètes de l'Ecole qui précède la sienne. Il a loué Saint-Gelais ; il a chanté Marot, et en jolis vers :

Si de celui le tombeau veux savoir Qui de Marot avait plus que le nom (i), Il te convient tous les lieux aller voir Où France a mis le but de son renom.

(1) Jeu de mots, familier à Marot lai-môme sur son nom et celui ùc Virgile.

JOACIIIM DU BELLAY

Qu'enterre soit je te réponds que non, Au moins de lui c'est la moindre partie: L'âme est aux lieux d'où elle était pa Nie Et de ses vers qui ont dompté la mort Les sœurs lui ont sépulture bâtie Jusquesau ciel: ainsi la mort n'y mord (1).

Il faut remarquer à ce propos qu'il y a toutes sortes de petites contradictions dans Joachim du Bellay. Il a écrit la Défense et Illustration, et il a très peu pillé les anciens, et presque nullement. Il est, dans la Défense, pour une poésie savante et difficile, et il n'y a pas au xvie siècle et dans la première partie du xvi>* d'écrivain en vers plus facile et coulant que du Bellay. Il est, dans la Défense, pour une poésie hautaine et aristocratique, et il a aimé le satirique un peu gros et même le burlesque, lia soutenu énergiquement qu'il ne fallait pas écrire en latin, et il a fait beaucoup de vers latins. La contradiction ici est si flagrante qu'ilsent le besoin de s'enexcuser à son maître. Il écrit de Rome à Ronsard :

Eh quoi, Ronsard, eh quoi ! si au bord étranger,

Ovide osa sa langue eu barbare changer,

Afin d'être entendu, qui pourra me reprendre

D'un change plus heureux? Nul ; puisque le françois,

Quoique au grec et romain égalé tu te sois,

Au rivage lat^n ne se peut faire entendre.

Tout compte fait, ses idées littéraires personnelles sont un peu en désaccord avec les idées exprimées dans la Défense, ou, si Ton veut, ses penchants littéraires, comme il arrive, ne sont pas tout à fait conformes à ses opinions. C'est un peu pour cela, que, sans vouloir rien retrancher de la gloire de du Bellay, j'ai placé l'analyse de sa Défense dans l'article sur Ronsard, Joachim est un

(1) Devise habituelle de Marot. Toute cette épitaphe est un demipastiche, très respectueux et très aimable, de la manière de Marot.

ronsardiste, mais tempéré, convaincu, mais sans intransigeance, partisan, mais point sectaire. Il est un peu comme ce personnage légendaire qui dans une émeute fit le coup de feu pour montrer comment on vise, et refusa de continuer parce qu'il n'était pas de ce partilà. if a tiré le coup de fusil de la Défense; mais ce n'était pas tout à fait son opinion.

DU BELLAY PÉTRARQUISTE.

Il a commencé, dans l'Olive, par être un pur pétrarquiste. Les sonnets de YOlive sont maniérés et tendus à la manière de Maurice Scève. Ils ont la grâce difficile et l'obscurité diligente. Ce sont souvent des imitations littérales de Pétrarque et du Pétrarque le plus affecté. On se rappelle le sonnet de Pétrarque : « Intelligence plus prompte que le léopard.. . » Du Bellay dira :

Penser volage et léger comme veut,

Qui or'en ciel, or'en mer, or'en terre,

En un moment cours et recours grand erre.-

Quelquefois il poursuivra une métaphore à travers deux sonnets, comme Pétrarque à travers toute une canzone. Cent fois on voit revenir cette comparaison de la beauté aimée avec le soleil, qui encombre Pétrarque, qu'on retrouvera dans toute notre littérature élégiaque jusqu'aux sonnets de la Belle matineuse, et plus tard, et qui exaspérait Fénelon à juste titre. Il y a dans V Olive y comme dans Scève, et comme dans Pétrarque, des antithèses laborieuses et recherchées : « Pâle dessous l'arbre pâle étendu », — « l'heureux objet qui me rend malheureux. »Ces colifichets deviendront, comme on sait, une

J0ACH1M DU BELLAY

mode littéraire; dans Montchrétien on trouvera « Possesseur éternel desgrâces éternelles », — « pourrais-tu violer l'inviolable sang? », — « fidèle exécuteur de l'infidélité » , — l'orage menace « notre nef de tourmente et nos corps de tourment » ; Théophile écrira de ce style presque couramment; et jusque dans Corneille on rencontrera : « Rends un sang infidèle à l'infidélité » et « Misérable vengeur d'une juste querelle, et malheureux objet d'une injuste rigueur » ; et jusque dans Racine : « Pour réparer des ans l'irréparable outrage. » Il était intéressant d'indiquer d'où cette mode part; car ce n'est pas de Ronsard.

Du Bellay s'est affranchi assez vite de cette manière qui n'était point la sienne. Il lui en est toujours pourtant resté quelque chose. Du Pétrarquisme il a gardé pendant le reste de sa carrière une certaine tendance au symbolisme et une facilité peut-être malheureuse à symboliser. On trouve des allégories obscures, car c'est proprementlà la définition du symbole, dans les Amours, dans les Antiquités de Rome et dans les Regrets, C'est, par exemple, l'amour qui se comporte comme, notre ombre. Vous allez voir. Encore que prétentieuse, la pièce est du reste jolie :

Voyez, amants, comme ce petit dieu Traite nos cœurs. Sur la fleur de mon âge Aînour tout seul régnait en mon courage, Et n'y avait la raison point de lieu.

Puis quand cet âge augmentant peu à peu Vint sur ce point où l'homme est le plus sage, D'autant qu'en moi croissait sens et usage, D'autant aussi décroissait ce doux feu.

Ores mes ans tendant sur la vieillesse (Voyez comment la raison nous délaisse) Plus que jamais je sens ce feu d'amour.

L ombre au matin nous voyons ainsi croître* Sur le midi plus petite apparoître, Puis s'augmenter de vers la fin du jour.

Et maintenant vous y êtes. Et comme Alceste préférant « Ma mie au gué », je préfère le couplet de Madame d'Houdetot (1).

C'est encore tout un poème symbolique sur Rome (Songe ou vision sur Rome). La Ville éternelle y est successivement un monument, une colonne, un arc, un chêne, une louve, une source que les faunes viennent troubler, une nacelle, une déesse géante. Les Triomphes de Pétrarque sont construits exactement de la même manière. L'imitation est très probable et l'influence est évidente.

Pour en revenir à l'Olive, elle est tout entière un peu entachée de ce maniérisme, surtout elle est tout entière œuvre de méditation savante et appliquée, non de sincérité et de verve ; mais il faut confesser qu'elle contient déjà de fort belles choses. Du Bellay sait déjà peindre, et d'une façon assez puissante. La première des « belles matineuses » que je connaisse estdans Y Olive, et ce n'est pas la moins agréable. Le tableau est fait, bien composé, et la figure centrale s'y détache bien :

Déjà la unit en son parc amassait Un grand troupeau d'étoiles vagabondes Et pour entrer aux cavernes profondes, Fuyant le jour, ses noirs chevaux chassait.

Déjà le ciel aux Indes rougissait.

Et l'aube encor de ses tresses tant blondes

(1) Jeune, j'aimais : le temps de mon bel âge, Ce temps si court, l'amour seul le remplit. Quand j'atteignis la saison d'être sage J'aimais encor : la raison le permit.

Mais l'âge vient et le plaisir s'envole ; Mais le bonheur ne s'envole aujourd'hui ; Car j'aime encore, et l'amour me console. Bien n'auraitpu me consoler de lui.

JOACHIM DU BELLAY

Faisant grêler mille paillettes roudes De ses trésors les prés enrichissait;

Quand d'occident, comme une étoile vive, Je vis sortir dessus ta verte rive, 0 fleuve mien, une nymphe en riant,

Alors voyant cette nouvelle aurore.

Le jour honteux d'un double teint colore

Et l'angevin et 1 indique orient.

D'une plume plus haute et plus forte il saura décrire ce douloureux contraste si fréquent entre la nature en fête etThomme en deuil. Songez, pour comprendre sans chercher, que le recueil s'appelle YOlive, que « l'arbre pâle » estl'olivier, et que le fruit amer (les périphrases sont justes) est l'olive :

Ores qu'en Pair le grand Dieu du tonnerre

Se rue au sein de son épouse aimée, Et que de fleurs la nature semée A fait le ciel amoureux de la terre ;

Or que des vents le gouverneur desserre Le doux Zéphyr, et la forêt armée Voit par l'épais de sa neuve ramée Maint libre oiseau qui de tous côtés erre ;

Je vais faisant un cri non entendu Entre les fleurs du sang amoureux nées, Pâle dessous l'arbre pâle étendu;

Et de son fruit amer me repaissant,

Aux plus beaux jours de mes vertes années

Un triste hiver sens en moi renaissant.

Il y a un beau naturalisme mythologique dans les premiers vers, une belle mélancolie dans les derniers ; Topposition est fortement marquée et les vers sont d'une rare plénitude Du Bellay a déjà en mains son instrument. — Et enfin il est dans V Olive ce fameux sonnet in>

300 SETZ^ÈME SIÈCLE

mortalisé par la ressemblance involontaire d'un couplet de Lamartine avec lui, et qui était digne du reste de cette glorieuse rencontre. Cette idée, toute pétrarquiste, de quitter le monde des apparences pour aller retrouver ailleurs le vrai soleil éclairant les vrais cieux, et l'amour réel, et jusqu'à Vidée, c'est-à-dire, en langage platonicien, le modèle indestructible, de la mortelle que nous aimons ici-bas, elle avait déjà été essayée par Héroët, abordée indirectement par Scève, exprimée à deux ou trois reprises assez faiblement par Ronsard; elle trouve dans Joachim son expression précise et sûre ; la dernière épreuve, définitive, en sera dans Y Isolement (1).

Si notre vie est moins qu'une journée En l'éternel, si l'an qui fait le tour Chasse nos jours sans espoir de retour, Si périssable est toute chose née ;

Qu'espères-tu, mou âme emprisonnée ?

Pourquoi te plaît l'obscur de notre jour, Si pour voler en un plus clair séjour, Tu as au dos l'aile bien empennée ?

(1) Dans du Bellay môme il y en a deux épreuves. Je mets à la place d'honneur la seconde. En note je dois citer la première :

Lequel des dieux fera que je ne sente L'heureux malheur de l'espoir qui m'attire, Si le plaisir, sujet de mon martyre, Fuyant mes yeux, à mon cœur se présente ?

Quel est le fruit de l'incertaine attente Où sans profit si longuement j'aspire ? Quel est le bien pour qui tant je soupire ? Quel est le gain du mal qui me contente?

Qui guérira la playe de mon cœur ?

Qui tarira de mes larmes la source ?

Qui abattra le vent de mes soupirs ?

Montre-le-moi, 6 céleste vainqueur, Qui a fini le terme de ma course Àu ciel où est le but d# mes désirs,

JOÀCHIM DU BELLAY

Là est Je bien que tout esprit désire , Là le repos où tout le monde aspire, Là est l'amour, là le plaisir encore.

Là, ô mon âme, au plus haut ciel guidée,

Tu y pourras reconnaître l'idée

De la beauté qu'en ce monde j'adore.

DU BELLAY POÈTE PERSONNEL l LE SATIRIQUE.

Cependant, comme je l'ai dit, le du Bellay de V Olive n'est pas le vrai du Bellay. L'influence de Pétrarque fut courte chez lui, et, sauf une ou deux exceptions, sans retour. Pour dire le vrai, le Pétrarquisme n'était pas contraire à sa nature, mais très différent d'elle. Joachim étaitpeu gaulois, mais il était très simple, sans goût de raffinement et de subtilité, écoutant son cœur, et n'aimant pas l'écouter à travers son esprit. Il s'aperçut très vite de cet éloignement naturel, et ce que Ronsard faità l'égard de Pindare, il le fit à l'égard de Pétrarque. Il chanta la palinodie, C'est la satire contre les Pétrarquistes, qui, d'ailleurs, est amusante et qui est d'un homme qui connaît bien son sujet. Tout le Pélrarquisme y est, sans qu'il en manque un point. C'est d'abord les fades langueurs :

J'ai oublié l'art de pétrarquiser,

Je veux d'amour franchement deviser,

Sans vous flatter et sans me déguiser.

Ceux qui font tant de plaintes N'ont pas le quart d une vraie amitié, Et n'ont pas tant de peines la moitié Comme leurs yeux pour vous faire pitié,

Jettent de laruus feintes.

SEIZIÈME SIÈtftÈ

Ce n'est que feu de leurs froides chaleurs, Ce n'est qu'horreur de leurs feintes douleurs, Ce n'est encor de leurs soupirs et pleurs

Que vêtit, pluie et orages; Et bref ce n'est à ouïr leurs chansons De leurs amours que flammes et glaçons, Flèches, liens et mille autres façons

De semblables outrages.

Ce sont ensuite les métaphores monotones, et suran nées déjà :

De vos beautés ce n'est que tout fin or, Perles, cristal, marbre et ivoire encor, Et tout l'honneur de l'indique trésor,

Fleurs, lis, œillet et roses; De vos douceurs ce n'est que sucre et miel, De vos rigueurs n'est qu'aloès et fiel, De vos esprits c'est tout ce que le ciel

Tient de grâces encloses.

Ce sont encore les descriptions de la nature associée au désespoir des amoureux de la triste figure :

Il n'y a roc qui n'entende leur voix ; Leurs cris piteux ont fait cent mille fois Pleurer les monts, les plaines et les bois,

Les antres et fontaines; Bref, il n'y a ni solitaires lieux, Ni lieux hantés, voire même les cieux, Qui çà et là ne montrent à leurs yeux L'image de leurs peines.

C'est enfin l'idéalisme subtil lui-même et le Platonisme effréné, devenu le plus banal et le plus facile des procédés :

Quelque autre encor la terre dédaignant Va du tiers ciel les secrets enseignant Et de l'amour où il va se baignant Tire une quinte essence.

JOÀCIilM DO BELLAY

Du Bellay, décidément « plus terrestre », renonce à tout cela; et par un dernier trait de satire où s'exprime mieux que partout ailleurs son dédain, il déclare que du reste, si Tony tient, il pétrarquisera autant qu'on pourra le désirer avec une extrême facilité :

Si toutefois Pétrarque vous plaît mieux, Je reprendrai mon chant mélodieux Et volerai jusqu'au séjour des dieux

D'une aile mieux guidée.

Là dans le sein de leurs divinités, Je choisirai cent mille nouveautés Dont je peindrai vos plus grandes beautés

Sur la plus belle idée.

Et voilà précisément la parodie du sonnet même do Joaçjiim par lequel nous terminions le chapitre précédent. Le revirement ne pouvait pas être plus marqué.

Et en effet, à partir de 1552 environ, du Bellay ne fui plus pétrarijuiste. Il fut un poète très naturel qui se borna à traduire en vers ses sensations Ces sensations furent de satirique, d'artiste, d'amoureux et de rusfique, et nous n'avons pas besoin d'une autre classification pour nous diriger à travers ses œuvres.

La satire de du Bellay en général n'est pas amère ; elle est vive, gaie et narquoise. Du Bellay est le plus spirituel des poètes de la Pléiade, qui, en général, n'eurent pas d'esprit. Du Bellay eu a eu beaucoup. Cela se voit fort bien déjà dans la Défense et Illustration, qui est tout autant une œuvre de polémique qu'une œuvre d'enseignement (en cela très semblable èlY Art poétique de Boileau et très différente de celui de Vauquelin de la Fresnaye), et que l'onpeut considérer comme une sorte de M énippée littéraire. Cela devient terriblement frappant danslamoitié environ des poèmes que Rome lui a inspirés. Le séjour de Rome a écœuré du Bellay, et Ta fait crier, lui qui ne criait guère. Je passerai sans en parler sur une foule

de pièces satiriques contre les faquins, les parvenus, les favoris, les libertins et les courtisanes, du Bellay attaquant là des choses et des personnages qui sont partout et qu'il aurait pu flageller tout aussi bien à Paris qu'à Rome. Mais les traits d'une satire plus locale doivent nous attirer. Voici les intrigants qui viennent chercher fortune à Rome, et la méthode qu'ils doivent y suivre, et le sort qui les attend.

Marcher d'un grave pas et d'un grave souci, Et d'un grave souris à chacun faire fête, Balancer tous ses mots, répondre de la tête Avec un Messer non, ou bien un Messer si;

Entremêler souvent un petit è cosi,

Et d'un son servitor1 contrefaire l'honnête,

Et, comme si Ton eût sa part en la conquête,

Discourir sur Florence et sur Naples aussi ; ^

Seigneuriser chacun d'un baisement de main Et suivant la façon d'un courtisan romain, Cacher sa pauvreté d'une brave apparence •

Voilà de cette cour la plus grande vertu,

D'où souvent mal monté, mal sain et mal vêtu,

Sans barbe et sans argent on s'en retourne en France.

Voici le conclave, avec son air de conspiration et de société secrète, et les intrigues dedans et les émeutes dehors, et toute cette émotion qu'il excite, tout un grand

tableau en quatorze vers :

Il fait bon voir, Pascal, un conclave serré, Et Tune chambre à l'autre également voisine D'antichambre servir, de salle et de cuisine, En un petit recoin de dix pieds en carré.

Il fait bon voir autour le parais emmuré Et briguer là-dedans cette „roupe divine, L'un par ambition, l'autre par bonne mine Et par dépit de l'un être l'autre adoré.

JOACUtM DU BELLAY

îl fait bon voir dehors toute la ville en armes Crier : « le pape est fait ! » donner de faux alarmes, Saccager un palais. Mais,plus que tout cela

Fait bon voir qui de l'un, qui de l'autre se vante, Qui met pour celui-ci, qui met pour celui-là, Et pour moins d'un écu dix cardinaux en vente.

Et il y a quelque chose de la puissance pittoresque de Juvénal et de son âpreté dans la tragi-comédie du Pape malade, dans cette peinture des cardinaux et autres princes de l'Église épiant sur le visage du souverain les approches de la mort :

Quand je vois ces Messieurs desquels l'autorité Se voit ores ici commander en son rang, D'un front audacieux cheminer tlanc à flanc, Il me semble de voir quelque divinité.

Mais les voyant pâlir lorsque Sa Sainteté Crache dans un bassin, et d'un visage blanc Cautement épier s'il n'y a point de sang, Puis d'un petit souris feindre une sûreté,

0 combien, dis-je alors, la grandeur que je voi Est misérable au prix de la grandeur d'un roi. Malheureux qui si cher achète tel honneur.

Vraiment le fer mortel et le rochet aussi Pendent bien sur le chef de ces seigneurs ici, Puisque d'un vieil Blet dépend tout leur bonheur.

Il existe une satire d'un genre particulier que l'on peut appeler la satire par paradoxe. Elle demande beaucoup de dextérité et d'aisance. Du Bellay y a fort bien réussi. Il a fait pour Ronsard un éloge de la surdité qui, naturellement^ est une satire de tout ce à quoi l'ouïe bonne nous expose, et tout ce dont la surdité nous défend. Il y a de jolis traits. Du Bellay commence par

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répousser bien loin tout soupçon de paradoxe. Tant s'en faut qu'il y songe :

Je ne suis pas de ceux qui d'un vers triomphant Déguisent une mouche en forme d'éléphant, Et qui de leurs cerveaux touchent à toute reste Pour louer la folie ou pour louer la peste.

C'est bien sérieusement qu'il bénit l'infirmité de Ronsard et la sienne. Pensez à combien de fâcheux accidents cela nous dérobe :

Or celui qui est sourd, si tel défaut lui nie Le plaisir qui provient d'une douce harmonie, Aussi est-il privé de sentir maintes fois L'ennui d'un faux accord, une mauvaise voix, Un fâcheux instrument, tin bruit, une tempête, Une cloche, une forge, un rompement de tête, Le bruit d une charrette, et la douce chanson D'un àne qui se plaint en effroyable son, Et s'il ne peut goûter le plaisir délectable Qu'on a d'un bon propos qui se tient à la table, Aussi n'est-il sujet à l'importun caquet D'un indocte prêcheur ou d'un fâcheux parquet, Au babil d'une femme, au long prône d'un prêtre, Au gronder d'un valet, aux injures d'un maître, Au causer d'un bouffon, aux brocards d'une cour, Qui font cent fois le jour désirer d'être sourd.

Ajoutez, et le trait est bien joli, que la surdité rend taciturne, et que le plus grand bienfait en est, non pas qu'elle empêche d'entendre, mais qu'elle empêche de parler. — Et donc « Je te salue, ô sainte et aime surdité... »

Du Bellay était bien né satirique, il ne l'est pas devenu; car c'est dès 1549, à, la suite de l'Olive, dans un petit recueil intitulé Vers lyriques et poésies diverses, qu'il avait fait paraître son poème justement célèbre Le Poète courtisan. Cette pièce est très remarquable. Ici du

JOACHIM DU BELLAY

Bellay est' bien d'accord avec sa doctrine. 11 substitue bien une forme savante à la forme populaire qui existait avant lui ; il se met du premier coup très loin du Coq-à-Vâne de Marot. Cette forme savante consiste en ceci : faire de la satire sous apparence d'œuvre didactique; ne pas dire : le poète courtisan est ceci et cela; mais : je vais vous apprendre à être poète courtisan. Ce détour sent déjà son ironiste affiné.

Que doit être le poète courtisan ? C'est assez simple. Qu'il ouvre la Défense et Illustration (le poète ne le dit point formellement, mais il le fait entendre entre toutes les lignes) et qu'il fasse le contraire de tout ce qu'elle prescrit. L&Défense conseillait le travail. Le poète courtisan ne travaillera nullement :

Je ne veux que longtemps à l'étude il pâlisse ; Je ne veux que rêveur sur le livre il vieillisse... Ces exercices-là font l'homme peu habile, Le rendent caterreux, maladif et débile, Solitaire, fâcheux, taciturne et songeard; Mais notre courtisan est beaucoup plus gaillard -

La Défense prescrivait l'étude des anciens. Voilà ce dont le poète courtisan devra se défendre avec le plus grand soin. « Feuilleter studieux tous les soirs et matins les exemplaires grecs et les auteurs latins, suivre la trace d'un Horace ou d'un Pindare, comme font quelques-uns », est un soin qu'il devra diligemment s'interdire. Il y pourrait devenir sérieux et perdre le bienfait d'un beau naturel. Car c'est là le point : la Défense recommande un art savant, un art surveillé, un art étudié, et bref un art artistique. C'est le seul paturel qu'il faut suivre :

Ton simple naturel tu suivras seulement.

Ce procès tant mené et qui encore dure,

Lequel des deux vaut mieux, ou l'art ou la nature,

En matière de vers à la cour est vidé ; Car il suffit ici que tu soyes guidé Par le seul naturel, sans art et sans doctrine, Fors cet art qui apprend à faire bonne mine.

Enfin la Défense poussait à tendre aux grandes choses, grands genres littéraires, grands poèmes intéressant l'humanité tout entière. Le poèie courtisan devra ne jamais faire que des poèmes de circonstances. C'est sa vocation propre, et c'est tout sou art poélique: « Victoire, ville prise, noce, festin, mascarade, tournoi », voilà sa matière ; secrétaire de grand seigneur, voilà son office :

Je veux qu'aux grands seigneurs tu donnes des devises, Je veux que tes chansons en musique soient mises, Et afin que les grands parlent souvent de toi, Je veux que l'on les chante en la chambre du roi.

Et tout cela en style négligé, s'il vous plaît. La nouvelle école aime les mots nouveaux qui « amusent » (retardent) le lecteur; elle veut un style un peu difficile qui retienne l'attention du lecteur, en l'exigeant. C'est ce que le poète courtisan doit le plus éviter :

Mais garde-toi d'user

De mots durs et nou veaux qui puissent amuser Tant soit peu le lisant; car la douceur du style Fait que l'indocte vers aux oreilles distille; Et ne faut s'enquérir s'il est bien ou mai fait; Car le vers plus coulant est le vers plus parfait.

On voit l'extrême importance du Poète courtisan comme satire littéraire. L'année même de la publication de Défense et Illustration, il est la Défense et Illustration retournée. Ce que la Défense prescrivait, il l'interdit, mais comme il l'interdit ironiquement, il le confirme. C'est le second coup de feu de la Pléiade. La fin en a

JOACHIM DU BELLAY

moins d'importance littéraire, mais est bien amusante. Du Bellay y conseille au poète courtisan de produire peu. Etre fécond, cela sent son pédant et son petit génie. C'est peut-être avoir des lettres, mais ce n'est pas avoir du monde. Un petit poème de temps en temps, et encore livré * à regret », voilà qui est du bel air.

Encore pourras-tu faire courir le bruit

Que si tu n'en avais commandement du prince,

Tu ne t'exposerais aux yeux de la province.

« Idque coactus. » — Le fin du fin pour le poète courtisan serait môme de ne produire rien du tout :

Et à la vérité la ruse coutumière

Et la meilleure, c'est ne rien mettre enlumière.

Cette satire est achevée; elle peut être considérée comme proprement la première des satires françaises. Elle a un fond solide ; elle enseigne en raillant, elle est 1 exposition piquante et vive d'une doctrine ; elle est courte et complète, et très bien conduite, et spirituelle, et en môme temps qu'une confirmation et un commentaire de la Défense, elle est un pot trait de Saint-Gelais. C'est une des œuvra de la Pléiade,

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