L' ARTISTE
Du Bellay nous a donné ses sensations d'artiste dans les Antiquités de Home. Il en a beaucoup voulu à la Ville éternelle, et en vérité il a eu tort. Elle a commencé par l'inspirer le plus heureusement du monde. Ce qu'il a
bien senti en l'abordant, c'est la grandeur de la Rome antique. Elle lui apparaît, dans ces lieux où elle a laissé une si forte empreinte, comme une déesse puissante et féconde, née pour la gloire et pour l'empire, toute pieine d'une sereine joie homérique :
Telle que dans son char la Bérécynthienne Couronnée de tours et joyeuse d'avoir Enfanté tant de dieux ; telle se faisait voir En ses jours plus heureux cette ville ancienne ;
Cette ville qui fut plus que la Phrygienne Foisonnante en enfants et de qui le pouvoir Fut le pouvoir du monde; et ne se peut revoir Pareille à sa grandeur grandeur sinon la sienne.
Rome seule pouvait à Rome ressembler, Rome seule pouvait faire Rome trembler.
Aussi n'avait permis l'ordonnance fatale
Qu'autre pouvoir humain, tant fût audacieux,
Se vantât d'égaler celle qui fit égale
Sa puissance à la terre et son courage aux cieux.
Il a bien eu, en un siècle où ou ne l'avait guère, le sentiment des ruines, et si Ton en a abusé depuis, celui qui en reste comme le lointain initiateur doit être loué, ou tout au moins remarqué avec intérêt. Il a bien compris que ce que doit nous inspirer le monument antique, sorte de sépulcre vidé, c'est la méditation sur les êtres semblables à nous qui Tout construit au modèle de leurs rêves, qui l'ont peuplé, animé, quitté, et dont il reste comme le signe, lui-même périssable, lui-même caduc, testament déchiré d'âmes mortes. Cette méditation est chez lui forte et très discrète, dans une mesure très juste :
Pâles esprits, et vous ombres poudreuses, Qui jouissant de la clarté du jour,
JOACHIM DU BELLAY
Fîtes sortir cet orgueilleux séjour
Dout nous voyons les reliques cendreuses;
Dites, esprits (ainsi les ténébreuses Rives de Styx, non passable au retour, Vous enlaçant d'un trois fois triple tour, N'enferment point vos images ombreuses),
Dites-moi donc (car quelqu'une de vous, Possible encor, se cache ici dessous) : Ne sentez-vous augmenter votre peine,
Quand quelquefois de ses coteaux romains Vous contemplez l'ouvrage de vos mains N'être plus rien qu'une poudreuse plaine ?
Il ne se fait donc pas d'illusion quand il se loue d'avoir été le premier des Français à chanter la gloire, la grandeur et la décadence du peuple romain. Il est bien le premier du moins qui lésait très fortement senties et qui en aiteu comme l'impression directe etimmédiate, et très profonde à cause de cela, et aussi parce qu'il était artiste. Il a raison de dire en finissant •
Ne laisse pas toutefois de sonner
Luth qu'Apollon ma bien daigné donner :
Car si le temps ta gloire me dérobe,
Vanter tu peux, quelque bas que tu sois, D'avoir chanté le premier des François L'antique honneur du peuple à longue rohe.
Moitié hasard, moitié intention (car il a désiré aller h Rome}, du Bellay a été en cette circonstance le véritable humaniste. 11 a fait de l'humanisme comme il faut en faire. Les autres humanistes français voyaient surtout* l'antiquité à travers les livres. Ils prétendaient se faire une âme antique par la lecture et le commerce assidu des écrivains anciens. C'est uu moyeu, mais insuffl*
saat. Cette âme livresque, Ronsard Ta eue. L'âme antique vraie, du Beliay Ta eue un instant. Il s'est donné la sensation familière et intime de l'antiquité. Il est vrai qu'on doit ajouter qu'il ne la pas gardée très longtemps. J'ai dit qu'il était mobile et inconstant, sans incohérence du reste. Rome a réveillé en lui l'humaniste d'abord, mais le satirique ensuite et l'amoureux un peu plus tard ; et il 1 a vénérée, puis raillée, puis aimée dans la personne de Faustine, comme nous verrons plus loin, enfin quittée avec soulagement. Une période de vrai, pur et profond humanisme, une période où son imagination et sa sensibilité ont été puissamment émues (et renouvelées) par le spectacle des grandes raines et l'invasion des grands souvenirs, voilà du moins ce qu'il lui doit.