LE RUSTIQUE
Du Bellay a été un charmant poète rustique. Il y était naturellement préparé par toute son enfance de petit campagnard, dans la molle et douce terre d'Anjou. Cependant, comme il y a toujours eu du je ne sais quoi dans Joachim du Bellay, ce n'est pas à ce genre d'inspiration qu'il s'abandonna d'abord, ni très longtemps, et encore il fallut la lecture des Lusus de Navagero pour le tourner de ce côté Ce Navagero, vénitien du xvie siècle, qui a eu la vie la plus accidentée et romanesque, avait publié en 1340, sous le nom de Naugerius, un livre d'épigrammes latines et deux d'églogues latines où sont contenus les Lusus. De ces lusus du Bellay en a transposé treize et il en a ajouté quelques-uns de son invention. Ils sont tous très agréables. Son vers y prend
JOACULM Dl J'ELLÀY
une souplesse qu'il n'a pas toujours. Quelque chose de la mollesse italienne s'y mêle très heureusement à la prestesse et à la vivacité française. C'est là qu'on lit le poème de Joachim du Bellay ; car chez nous chaque poète a un poème où son nom reste attaché de telle sorte qu'on dirait qu'il n'a pas fait autre chose. Le « Mignonne, allons voir si la rose », ou le « Vase brisé » de Joachim du Bellay, c'est la Chanson du Vanneur. Ce n'est pas à dire, encore qu'il ait fait mieux, qu'elle soit mauvaise :
A vous, troupe légère, Qui d'aile passagère Par le monde volez, Et d'un silïlaut murmure L'ombra g < 1 use verd u re Doucement ébranlez,
J'offre ces violettes, Ces lis et ces fleurettes Et ces œillets ici, Ces vermei Nettes roses Tout fraîchement éeloses Et ces œillets aussi.
De votre douce haleine Eventez cette plaine, Eventez ce séjour ; Cependant que j'ahanne A mon blé que je vanne A la chaleur du jour.
Il y a du piquant et en même temps de la cajolerie aimable dans la Villanelle, qui est de lui, fond et forme, et qui rappelle Marot, qui annonce Desportes, et qui est supérieure à ce que l'un et l'autre fait d'ordinaire. C'est un fugit ad salices inverse : ce n'est pas Galatée qui fuit, c'est Damœtas, et cette coquetterie masculine, doucement agaçante, et suffisamment modeste encore
parce qu'elle est assaisonnée de mélancolie, est un jeu très aimable et gracieux :
En ce mois délicieux Qu'amour toute chose incite, Un chacun à qui mieux mieux La douceur du temps imite.
Mais une rigueur dépite Me fait pleurer mon malheur.
Belle et franche marguerite, Pour vous j'ai cette douleur..».
Or, puisque je deviens vieux, Et que rien ne me profite, Désespéré d'avoir mieux, Je m'en irai rendre herrnite.
Pour mieux pleurer mon malheur Belle et franche marguerite, Pour vous j'ai cette douleur.
Mais si la faveur des dieux Au bois vous avait conduite, Où, despéré d'avoir mieux, Je m'en irai rendre hermite, Peut-être que ma poursuite Vous ferait changer couleur.
Belle et franche marguerite, Pour vous j'ai cette douleur.
Et Sainte-Beuve avait bien raison d'admirer le petit poème intitulé A Vénus. Il est vraiment rustique. <l II sentie gras été », comme dit Théocrite, et l'ombre entremetteuse, et le foin coupé. Il est nonchalant comme la saison douce, et vif comme le désir, et furtif comme le larcin. 11 est fâcheux que la fin en soit faible. Quatre stances sur sept en sont exquises:
Ayant, après long désir, Pris de ma douce ennemie Quelques arrhes de plaisir, Que sa rigueur me dénie
JOACHIM DU BELLAY
Je t'offre ces beaux œillets, Vénus, je t'offre ces roses Dont les boutons vermeillets Imitent les lèvres closes,
Que j'ai baisé par trois fois, Marchant tout beau dessous l'ombre De ce buisson que tu vois; Et n'ai su passer ce nombre,
Pour ce que la mère était Auprès delà, ce me semble, Laquelle nous aguettait :
De peur encore j'en tremble.
(Tétait peut-être là sa vacation. Un Anacréon rustique, un Théocrite amoureux et doucement et spirituellement enclin au plaisir, il avait cela en lui. Il y mettait sa mollesse d'Angevin, sa vivacité de Français, son esprit, un peu de ses grâces voilées et légèrement attristées de malade, un vrai, mais nullement indiscret, sentiment de la nature. Il aurait dû poursuivre de ce côté-là. Mais il faut le dire à sa louange ; qu'il s'essaye comme satirique, comme artiste ou comme rustique, on trouve toujours que c'était là sa vocation.
L'ÉLÉCtIAQUB.
Comme élégiaque aussi. Nous venons de toucher déjà à cette partie de son beau talent. Elle fut remarquable. Du Bellay n'était jamais mieux inspiré que quand il parlait de lui, je me trompe, que quand il parlait pour lui. Car c'est ici la différence entre l'élégiaque vrai et l'autre. Il n'est mauvais de parler de soi que quand on songe- à en parler. Parler de soi en se parlant à soi-
même, c'est proprement la méditation, et c'est proprement se laisser vivre. Et qu'ensuite de cette vie intérieure, spontanée et partant sincère, on laisse une trace que les autres viendront lire, on le peut sans crainte. Nous aimons les gens qui nous parlent d'eux, à condition que quand ils en parlaient, ils n'aient pas songé à nous. C'est ainsi que du Bellay s'épanche, et ses confidences ont un air parfait de sincérité.
11 s'est bien rendu compte du reste, en homme qui était un critique, et qui avait écrit la Défense, que ce qu'il faisait là n'était pas tout à fait ce qu'il avait recommandé et n'était point absolument dans l'esprit de la nouvelle école. La poésie savante et la poésie érudite n'est pas précisémentla poésie personnelle. — Soit; et encoreune fois du Bellay sera un peu infidèle à la doctrine dont il a écrit le manifeste. A d'autres le monde : « Je ne veux point fouiller au sein de la nature. Je ne veux point chercher l'esprit de l'Univers... » À lui lui-même; c'est un monde aussi, encore qu'il n'ait pas la fatuité de le dire : « Je me plains en mes vers si j'ai quelque regret ; je me joue avec eux, je leur dis mon secret ; comme étant de mon cœur les plus sûrs secrétaires » ; et ses poèmes ne seront désormais « que des papiers journaux ou bien des commentaires. » — A d'autres l'antiquité, Horace, Pindare ; à lui ce qu'il sent en lui : « Je me contenterai de simplement écrire ce que lapas* sion seulement me fait dire. » En toute modestie, voilà, en tête des Regrets, la définition, sinon ie manifeste, de la poésie personnelle, inscrite clairement.
Les sentiments qui remplissaient le cœur de du Bellay toujours, et particulièrement pendant son séjour à Rome, sont l'amour, l'amitié, et le mal du pays. Il a fort peu parlé de ses amours en vers français. Mais en vers latins il nous a laissé tout un roman par chapitres détachés, le roman de ses amours avec Faustine, de son nom de famille Colomba. En reconstituant cette his~
JOACHÏM DU BELLAY
toire d'amour qu'il n'a pas racontée de suite, mais sur laquelle ses vers nous donnent beaucoup de documents dispersés, on peut supposer ce qui suit.
Du Bellay avait passé quatre ans à Rome sans amour tpar conséquent cette aventure se place dans les derniers mois de son séjour) lorsqu'il rencontra Faustine.
El jam quarta " Gères capiti nova serta parabat Nec dederam saevo colla superba jugo(l).
Elle était très belle, yeux noirs, cheveux noirs, large front éclatant, beauté très appréciée au xvic siècle (2), joues rosées et lèvres roses.
Et quis in tali timidus puella Non foret, qualem, Polydore, magna Ante nec vidit, puto nec videbit Roma puellam ?
Sive nigrantes oculos comasque Frontis et latae niveum nitoretn Seu gênas spectes roseas rosisque Picta labella.
Ils s'aimèrent furtivement pendant très peu de temps (venit in amplexus terque quaterque meos) et Joachim n'avait pas tropde toutes les ressources de la langue et de lçi versification latine pour tourner les plus fins madrigaux à la maîtresse de son cœur. J'ai dit qu'elle s'appelait Colomba ; pour un poète de xvie siècle, ce nom était une bonne fortune. Il en tire très joliment parti :
Àt tibi si memini nomen gentile Golnmba Conveniens formae est ingenioque tuo.
Laudantur mveo mites candore columbiB.
(1) La pièce est intitulée : <r Fanstinam primam quam Romae adamaverit » (Joachimi. Belloii Aldinï poematum libri quatuor Parisi's, ap. F Morellum, 1558).
(2) « Je l'aime bien pour son front spacieux » (Jean de la Taille).
Et tibi sub niveo pectore canilor inest. Quid lusus, meavita, tuos, quid murmura Manda, Quid referam noti nequitias thalami ?...
Ces fêtes antiques furent courtes. Un mari jaloux fit enlever Faustine et la fit enfermer dans un couvent. Elle s'était, paraît-il, réfugiée chez sa mère ; mais l'autorité conjugale fut plus forte, et passa outre. La scène de l'enlèvement de Faustine est assez belle ;
Cum tecrudelis nuper nil taie merentem
Materno conjux velleret e gremio, Tendentemque manus trâheret passisque capiliis,
Quid tibi tune sensus, quid tibi mentis erat ? Famaest flebilibus mœstam te ululasse querelis,
Saepius et nomen congeminasse meum, Et nunc crudelem demissa voce maritum,
Nunc matrem lacrimis sollicitasse piis.
La pauvre « colombe » avait été liée par le vautour* Cette comparaison est, bien entendu, de du Bellay :
Hei mihi quisraptor, credo, Jove missus ab ipso, Te nostro avulsit, cara Columba,simi?
Te malus accipiter captanstenet unguibus uncis Ettuo crudelis viscera diianiat.
ï nunc, die Venerisacratas esse rolumbas Sitam,me miserum, bellaColumba périt.
Faustine resta au couvent pendant quelque temps (et sacrœ cogit claustra subire rfomus), puis fut, paraît-il, reprise par son mari, mais tenue aussi sévèrement captive dans la maison conjugale qu'au monastère. Les imprécations contre le tyran et contre la porte de la maison, à la manière de Tibulle, étaient trop indiquées et du reste trop naturelles, pour que du Bellay y manquât :
JOACHTM DU BEItlÀY
Rapta est, me miser um, et caeco carcere clausa
Conjugis ingrati mine gémit in thalamo, Et nunc ille lerus tanquam de yirgine rapta
Exsultat, nostris, heu fruiturque maiis... Hcecdomus, hœc illa est nostros quse clauditajnores;
Ah ! nimis atque nimis janua dura mihi. Tu vénères ingrata meas, lususque jocosque,
Tu cohibes vinclis gaudia nostra tuis.
At nunc ille senex forsan rosea illa labella
Sugit, etamplexu mollia membrapremit.
Interea vagus atque excors sine inente animoque
Limina nocturnis nota teropedibus...
Ou peut croire pourtant que Faustine trouva le moyen de rejoindre Joachim, et c'esf très probablement le sens du poème intitulé Voti solutio. C'est le plus joli des poèmes latins de du Bellay. Il respire la joie, la volupté et la tendresse ; il est d'une très fine latinité, et écrit aisément dans cet aimable mètre hendécasyllabique que Ton sait que du Bellay aimait tant :
Jam mihi mea reddita est Columba Vos tristes elegi, valete longum ; At vos molliculi venite versus, Dura cano reditum meae Coluinbae.
Quam plus ipse oculis meis amabani Gujus basia blandulumque murmur, Lusus, nequitise proterviores, Et morsus poterant micante rostro, Ipsum vincere passerem Catulli.
Nam mellita fuit, venusta, bella, Pulchra, candidula, atque delicata Nil mage ut queat esse deiicatum Meliitum magis aut magis venustum...
At vos hendecasyllabi fréquentes, Versus molliculi venustulique, Adeste hue, precor, et quot estis omnes Formosae Veneri bonisque divis Votum solvite pro mea Columba.
On ne voit pas quelle fut la fin de l'aventure, qui dut se dénouer naturellement parle retour de du Bellay en
SEïZTÈME STECLE
France. J'ai assez cité pour qu'on juge bien de l'habileté de du Bellay en vers latins, et de la souplesse avec laquelle il s'accommode auxdifîérents rythmes. Il y amème à remarquer qu'il varie beaucoup plus ses mètres en latin qu'en français et que son oreille paraît plus sûre dans la langue de Catulle que dans la sienne.
Quant au fond de cette manière de poème, il est bien curieux. C'est un rêve d'humaniste réalisé. Aimer à Rome, une Romaine, en langue latine, en vers latins, avec son âme, avec ses sens, et aussi avec une âme latine, des pensées qui sont des souvenirs, des jeux d'esprit qui sont des réminiscences, des mots et des rythmes qui sont ceux de la vieille Rome, ce n'est plus imiter Catulle, c'est redevenir Catulle, le ressusciter en soi, et non plus jouer avec l'humanisme, mais le vivre. Pour un homme de la Pléiade il n'y a pas de jouissance plus vive et plus pénétrante. Ce dut être pour du Bellay une grande consolation à ses déboires. Peut-être dira-t-on qu'il n'était pas encore assez ardemment humaniste pour goûter pleinement cette transposition sentimentale, et que c'est à Ronsard qu'il eût fallu souhaiter cette bonne fortune. On voit pourtant que par sa manière de la chanter du Bellay s'en est montré digne.
— Du Bellay sait aussi aimer en français, surtout ses amis. La plupart des pièces de Ronsard sont dédiées à des femmes ; presque toutes les pièces de du Bellay sont dédiées à sesamis. Il avait l'amitié tendre de Montaigne et de LaFontaine, l'amitié caressante, un peu anxieuse et délicieusement importune. A en juger par le nombre des sonnets qu'il leur envoie de Rome, ses amis de France ont dû recevoir des monceaux de lettres en prose. Il aime se sentir toujours près d'eux par la pensée, et l'on voit bien que pour lui, comme pour tous les cœurs mélancoliques, le regret, en même temps qu'une souffrance, est une volupté.
' Plus que tout, il aime son pays profondément, doulou-
JOACHIM DU BELLAY
reus^ment, comme il semble qu'aime son sol une plante arrachée Toujours, au milieu des occupations, des tracas et peut-être des plaisirs qu'il rencontre à Rome, «toujours de la maison le doux désir le point », toujours il revoit, — et, en choses de sentiment, les yeux qui voient le mieux ce sont les yeux qui pleurent, — la France, Paris « et le plaisant séjour de la Terre Angevine. » Ces regrets sont des adorations du pays sous toutes ses formes. Tantôt c'est sa jeunesse qu'il regrette, ce qui est une façon de regretter son pays ; car le pays c'est l'endroit où l'on a été jeune. L'admirable sonnet que celui où il se rappelle ses premières émotions poétiques, le premier frisson du génie qu'il portait en lui :
Las ! où est maintenant ce mépris de fortune ? Où est ce cœur vainqueur de toute adversité, Cet honnête désir de l'immortalité, Et cette honnête flamme au peuple non commune?
Où sont ces doux plaisirs qu'au soir à la nuit brun 3 Les muses me donnaient alors qu'en liberté, Dessus le vert tapis d'un rivage écarté, Je le menais danser aux rayons de la lune ?
Maintenant la fortune est maîtresse de moi
Et mon cœur qui soûlait être maître de soi
Est serf de mille maux et regrets qui m'ennuient.
De la postérité je n'ai plus de souci.
Cette divine ardeur je ne l'ai plus aussi,
Et les Muses de moi comme étranges s'enfuient.
Tantôt c'est la France qu'il salue et appelle en gémissant avec la plus large éloquence et l'émotion la plus profonde que jamais homme ait mises dans des vers. Nous sommes loin ici des Tristes d'Ovide, souvent charmants, mais qui ne sont jamais plus que charmants. Ceci estpuissnnt et tragique :
SEIZIÈME SlÈGtè
France, mère des arts, des armes et des lois, Tu mas nourri longtemps du lait de ta mamelle ; Ores, comme un enfant que sa nourrice appelle, Je remplis de ton nom les antres et les bois.
Si tu m'as pour enfant avoué quelquefois, Que ne me réponds-tu maintenant, ô cruelle ï France, France, réponds à ma triste querelle. Mais nul, sinon Echo, ne répond à ma voix.
Entre; les loups cruels j'erre parmi la plaine, Je sens venir l'hiver de qui la froide haleine D'une tremblante horreur fait hérisser ma peau.
Las les autres agneux n'ont faute de pâture ; Ils ne craignent le \ont, le loup, ni la froidure : Si ne suis- je pourtant le pire du troupeau l
Et tantôt enfin il regrette ce que j'appellerai le petit pays; car nous en avons tous un grand et un petit: le grand, que nous chérissons pour « ses arts, ses armes et ses lois », et pour l'orgueil que nous avons d'en être, et que nous aimons comme on aime un père ; le petit, le coin d'enfance et de jeunesse, qui peut être laid, qui peut être obscur, que nous couvons de toute la tendresse de nos premiers souvenirs, où nous sommes attachés comme de nos fibres profondes, et que nous aimons comme une mère seule est aimée. C'est celui-là, c'est son petit Liré, c'est la douceur de sa terre angevine,
— et qui connaît ce pays de paresseuses nonchalances, comprend et sent ces expressions pleinement,
— qui lui inspire la tendresse la plus intime et les plus beaux accents :
Heureux qui comme Ulysse a fait un beau voyage Ou comme celui-là qui conquit la toison, Et puis est retourné plein d'usage et raison Vivre entre ses parents le reste de son âge.
Quand reverrai-je, hélas 1 de mon petit village Fumer la cheminée, et en quelle saison
40ACUIM DU BELLAY
Reverrai-je le clos do ma pauvre maison, Qui m'est une province et beaucoup davantage
Plus me plait le séjour qu'ont bâti mes aïeux Que des palais romains le front audacieux . Plus que le marbre dur me plaît l'ardoise line ;
Plus mon Loyre gaulois que le Tibre latin, Plus mon petit Liré que le mont Palatin, Et plus que Pair marin la douceur angevine.
L'Ovide français, comme il a été nommé déjà de soa temps, avait tout de l'élégiaque, et c'est un Catulle, un Tibulie, un Properce aussi (trop souvent), qu'on rencontre dans son œuvre, digne d'un sourire fraternel de Musset, et môme d'un regard de Lamartine.
Du Bellay est le poète le plus distingué et le plus original, non le plus grand, du xvie siècle. D'une ima gination brillante, maispeu riche» c'est la sensibilité qui chez lui est la faculté maîtresse, sous ses deux formes: amertume d'un cœur blessé, épanchement d'un cœur aimant. Elle a fait de lui le poète sympathique, qui nous est ami, qui est comme de plain-pied en conversation avec nous et en confidence, qui se fait admirer, mais surtout qui se fait chérir. C'est de tous les poètes du xvp siècle le plus personnel, celui qui a mis le plus de lui-même dans ses écrits.
En cela, non pas seulement infidèle, mais contraire à l'esprit de l'École nouvelle, doitt il avait été le porte-parole éloquent C'est que les doctrines sont quelque chose, et que les tempéraments sont beaucoup plus. Les doctrines inspirent surtout ceux qui n'ont pas de tempérament ; et il arrive ainsi que, faites, à ce titre, pour des
disciples, elles sont proclamées par les maîtres, et suivies par leurs écoliers beaucoup plus que par eux-mêmès. — Du Bellay était humaniste autant que personne, et il en est resté dans ses œuvres des traces brillantes ; mais il était surtout poète intime, et ce sont ces intimités qui restent ce qu'il a laissé de plus heau. Par cela il est moderne et beaucoup plus rapproché de nous qu'aucun de ses illustres rivaux. Il sait et chante surtout son âme. Jeu piquant de la fortune que des deux poètes vraiment doués de la Pléiade, l'un représente assez bien la poésie impersonnelle que la Pléiade recommandait, et l'autre assez bien aussi la poésie personnelle, dont elle ne voulait pas ; comme si ces deux formes de l'éternel génie poétique étaient si nécessaires et naturelles toutes deux qu'elles dussent toujours vivre côte à côte, au sein même des écoles qui prétendent repousser l'une ou repousser l'autre.
Il est vrai que Joachim du Bellay a laissé une œuvre beaucoup moins grande que Ronsard ; mais il est mort très jeune, un peu après 1 âge qui est d'ordinaire la période brillante des poètes, un peu avant l'âge qui est d'ordinaire leur période puissante , victorieuse et souveraine, juste entre les deux, à trente-cinq ans. S'il eût vécu, il est à croire qu'il eût été aussi grand dans sa manière, si captivante, que Ronsard dans la sienne, si dominatrice. Une providence veillait qui voulait sans doute que la Pléiade fût enson évolution à peu près ce qu'elle avait promis d'être ; que l'esprit dirigeant de la Pléiade ne fût pas merveilleusement altère par celui-là même qui l'avait défini ; que la carrière de la Pléiade ne fût pas comme bifurquée par celui qui avait sonné la fanfare en l'ouvrant. — C'eût été dommage peutêtre ; mais le contraire est dommage aussi, et plus sû* remeut.