D'AUBIGNÉ
SA VIE
D'Aubigné, qui reçut le prénom de Théodore par esprit de piété, et celui d Agrippa en considération d'une particularité de sa naissance (l), naquit en 1550 à Saint- Maury près de Pons en Saintonge. On était au plus fort des guerres civiles et de la renaissance des Lettres. Son père, protestant zélé, le nourrit de bible et de grec dès l'âge le plus tendre. Quand Agrippa d'Aubigné nous dit qu'il traduisait le Criton à dix ans, il faut l'en croire, parce qu'il n'est pas menteur, et parce que, avec un bon précepteur, ces choses-là n'ont rien d'impossible.
Son enfance se passa parmi les batailles. On connaît les anecdotes du serment renouvelé d'Annibal au pied des gibets d'Amboise, de d'Aubigné menacé du bûcher et soutenu contre l'horreur du feu par celle delà messe,
(1) Particularité très obscure. D'Aubigné dit, dans sa Lettre à mes filles touchant les femmes doctes de notre siècle: a.... Catherine de fEstang, votre grand'mère, laquelle son fils qui en écrit n'a jamais vue, et c'est ce qui m'a donné le nom d" Agrippa,.. » Or Agrippa ne signifie nullement qui en naissant a coûté la vie â sa more ; mais seulement né d'une façon anormale, laquelle n'est pas toujours funeste. (Voir dans les dictionnaires latins par tus agrippinuf). Il est probable que d'Aubigné est né de cette manière, que sa mère en mourut, et que c'est ce qu'il veut dire, sans être assez explicite.
de cTAubigné s'évadant en chemise de la maison de son oncle pour courir à la guerre. Toujours Iraqué, vingt fois pris, vingt fois blessé, étudiant le grec et l'hébreu et un peu toutes choses pendant les trêves, il finit par devenir, vers la vingtième année, le partisan, puis l'intime ami de Henri de Navarre. Il parut à la cour, n'y plut guère et ne s'y plut pas. Il savait causer pourtant et était extrêmement amusant. Mais il était disputeur acharné. Ses lettres et souvenirs sont pleins de discussions subtiles, opiniâtres et quelque peu insolentes, avec Duperron, avec le père Cotton, bien d'autres. De plus, il était un peu plus savaat en diverses choses qu'il ne fallait Sans être ni « entrant» ni non plus « retenu », il ne cherchait point à dissimuler son savoir. Cela n'était point de bon air. Il ne trouvait pour auditeurs
qu'ignorants envieux Diffamant le savoir de noms ingénieux.
S'il trousse Tépigramme ou la stance bien faite, Le voilà découvert ; c'est fait : c'est un poète; S'il dit un mot salé, il est bouffon, badin ; S'il danse un peu trop bien, saltarin, baladin , S il a trop bon fleuret, escrimeur il s'appelle ; S'il prend l'air d un cheval, c'est un saliain-bardelle ; Si avec art il chante, il est musicien ; Philosophe s'il presse en bon logicien... Mais si on sait qu'un jour à part, en quelque lieu Il met le genou bas, c'est un prieur de Dieu.
Il n'était pas fait pour ces lieux-là. Il se retira en son village, « prince de son ménage, roi de son hameau. » C'est alors qu'il écrivit le plus, et ses meilleurs ouvrages, ses stances, ses odes, ses élégies, et qu'il remania et acheva ses Tragiques, commencés en pleine guerre, en 1577, et qui ne furent publiés qu'en 1613.
Les guerres, puis la victoire, d'Henri devenu roi de France, l'arrachèrent à sa liberté. Il revit la cour « em-
D*AUBTGNÉ
brassant de son maître et la vie et l'ennui, ne le flatta ri t jamais, jamais ne le louant » et faisant un peu tout le contraire. Il l'adorait comme ami, le conseillait rudement comme roi, et le méprisait un peu comme renégat et comme libertin. En 1600 il se retira pour la dernière fois et reprit ses occupations d'auteur. C'est alors qu'il écrivit son Histoire universelle. Il prit part, pendant la minorité de Louis XIII, à la révolte protestante qui finit au traité de Loudun (1616).
En 1620 le troisième volume de son Histoire universelle ayant été condamné au feu, il sortit de France et s'établit à Genève. Il y fut rejoint par une condamnation à mort. C'était la quatrième. Ce n'était pas pour le troubler. Il mourut en 1630, âgé de quatre-vingts ans, laissant deux filles qu'il aimait beaucoup, un fils, Constant, devenu catholique, qu'il exécrait, un fils naturel, Nathan, pour qui il avait la plus tendre affection, et une jeune veuve, qui, avant d'être Mme d'Aubigné, avait été Mme Burlamachi. Son fils Constant lut le père de Mme de Maintenon. Cette race des Aubigné était énergique, opiniâtre et aventureuse.