SON CARACTÈRE
D'Aubigné était aimable, spirituel et joyeux. Il causait avec verve, contait bien, plaisantait joliment, tournait de laplusgracieuse façondu monde un madrigal, une stance amoureuse, une strophe passionnée. Il fut très bien traité des dames; c'était un très brillant cavalier. Sa culture classique était exquise. Il savait l'hébreu, le grec, le
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latin, l'italien et l'espagnol, sans compter 1» gascon qu'il écrit d'une verve bouffonne à mourir de rire. Ses lettres, très bien tournées, sont pleines de citations grecques et latines. 11 avait pratiqué Rabelais et il le cite quelquefois. Il avait connu Ronsard et le mettait aussi haut qu'il est possible de mettre un homme. Il nous a conservé, on le sait, le testament littéraire ou un des testaments littérairesdu Dieu et de la Pléiade (1). Il aimait les contes salés et aussi les plaisanteries fines. Il était de la Pléiade et de la Satire Ménippée. Il avait en lui du Ronsard, du du Bellay et du Passerat. Toute cette fin du xvie siècle, esprit classique, goût oratoire, goût épique, esprit satirique et gauloiserie persistante, dans une robuste gaîté de soldat et de routier, est très bien représenté par d'Aubigné.
Et voilà, me dira-t-on, un d'Aubigné où l'on ne s'attend point. C'est que c'est le d'Aubigné véritable que je viens de peindre. Je reconnais du reste qu'il en existe un autre, un peu factice et un peu voulu, qui s'est ajouté à celui-là et qui l'a à la fois contredit et complété. Sous toutes ses grâces et tous ses agréments il était violent et entêté. Cela en fit un homme de conviction ; et les guerres etles atrocités du temps s'y joignirent pour en faire un homme de parti. Il fut de son parti avec véhémence, avec colère et avec orgueil Une vit de vérité et de vertu que dans la faction dont il était, et ne vit que mensonge et crime dans la faction dont il n'était pas. Il ï'utunhommede combat. Celaajoutaen quelque sorte un second tempérament à son tempérament naturel. Il fut double, non sans quelque gêne. On sentait souvent en lui l'effort de l'homme joyeux pour être morose, de l'homme gracieux pour être rude, de l'homme aimable pour être fort, et de l'homme spirituel pour être éloquent. Très sincère du reste en ces gênes, et ne se
(1) Dans la préface des Tragiques*
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tourmentant que par conviction, mais se tourmentant, ayant souvent des remords à l'endroit de ses plus aimables qualités, se reprochant d'avoir été amoureux, et de l'être encore (car il le fut toujours) quand on ne devrait être que dévot ; d'être aimé quand on ne devrait être que redouté des méchants et respecté des bons ; d'être amusant quand on ne devrait être que la terreur et le fléau des vicieux.
Rien n'est plus honorable que pareils scrupules, rien, non plus, n'est plus fatigant, tant pour soi que même pour les autres. Il y a des gens qui sont nés très graves, même un peu lourds, et qui mettent toute leur application à être vifs, tout leur zèle à être brillants, toutes leurs forces à être mondains, et toute leur tension musculaire à être légers. Ce sont les plus ridicules des hommes. Le même effort à l'inverse, c'est d'Aubigné ; et cet effort-ci n'est plus ridicule, et même est digne de tout respect ; mais il sent encore ce qu'il est, et ne va pas sans faire un peu grimacer la physionomie. D'aubigné est un Français qui a voulu être un Génevois. Ce n'était pas une sotte ambition ; mais c'était une ambition, et toute ambition fausse unpeu le naturel. Il avait été l'élève de Théodore de Bèze, et, de bonne heure aussi, l'ami de Henri de Navarre. Souvent, dans ses conversations avec Henri, quand il se laissaitaller à quelque trait d'humeur gasconne, à quelque bon conte un peu gras, à quelque portrait satirique d'un vif relief, Henri a dû lui dire : « D'Aubigné, ceci est de moi » ; quand il se refrognait dans une bouderie maussade ou lançait un de ces coups de boutoir qui rappelaient les prophètes hébreux, Henri a dû lui dire : « Ceci est de Bèze » ; et enfin quand il avait un de ces cris de pitié, un de ces appels à la pacification par la clémence, ou simplement un de ces traits de ferme bon sens qui ne sont pas rares chez lui, Henri a dû lui dire : « Ceci est de vous. »
Car, aussi bien parmi ses divertissements que parmi ses fureurs, le bon sens et la bonté persistaient chez lui. Il est toujours Français de l'ouest, un peu voisin de la Gascogne, mais de l'ouest encore, avec un très bon fond de raison sûre, de sens droit et de cœur généreux. Ses idées politiques sont des idées de tiers-parti. Il est royaliste formellement, et se moque fort de ceux qui l'ont représenté comme républicain parce qu'il a détesté de mauvais rois, ce qui, en effet, n'est pas une raison. Il veut fortement l'autorité royale respectée dans tout le pays Illa veut souveraine etincontestée. Il neluiimpose pour limites que les droits de la conscience. « Ceci est à Dieu», comme il dit dans une très belle formule. Il n'est point partisan des Places de sûreté. Il reconnaît que c'est là une soustraction anormale à l'autorité légitime de la couronne, ajoutant seulement que c'est une nécessité du temps et une précaution nécessaire contre la mauvaise foi des catholiques. Dans son Traité sur les Devoirs des rois et des sujets, qui est aussi éloquent que le Contrun, et qui est beaucoup plus sensé, il n'y a que deux idées, qui sont que le pouvoir royal est nécessaire, et que les rois sont faits exclusivement pour le service du peuple . — Du reste, s'il n'est point du tout pour que Ton reste dans la religion où Ton est né si cette religion est la catholique, il est tout à fait pour que Ton reste sous le régi me politique que Ton a trouvé en venant au inonde. C'est un homme indépendant et hiérarchiste ; car respectueux serait trop dire. Qu'on le laisse, lui et ses frères, pratiquer la religion qu'ils chérissent, il sera l'homme soumis à toutes les lois et ordonnances, et pour le prince il le servira de près s'il est honnête et de plus loin s'il est vicieux. C'est un sectaire qui ne demande qu'à être bon citoyen.
Surtout c'est un très bon homme. Ce qui frappe le plus chez lui, quand on le pratique un peu et qu'on le creuse, e^est l'absence d'égoïsme et de vanité. Violent, il Ta été
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pour la cause, orgueilleux il Ta été pour la secte ; pour lui-même il n'a jamais été ni l'un ni l'autre. 11 y a même dans ses affaires de Genève, où, vieux et proscrit, il pouvait ne songer qu'à se tenir tranquille, un peu de ridicule peut-être à s'occuper des affaires des autres pour n'y gagner que des embarras ; mais la marque encore d'un besoin de se dévouer, d'un besoin de fortifier et d'assurer encore la grande place de sûreté du calvinisme. A soixante-dix ans, — passe encore de bâtir — il bâtissait pour ses arrière-neveux.
Verdeur et verve joyeuse, grâce aimable, sinon de courtisan, du moins d hommede cour, humeursatirique, fanatisme sinon voulu, du moins un peu appris, bon sens et bonté, voilà bien des traits divers et qui se ramèneraient difficilement à l'unité. G est qu'en effet d'Aubigné, comme il arrive à beaucoup d'hommes, n'a point d'unité. Il n'a point de faculté maîtresse. Qui lui en trouverait une, c'est quMl le connaîtrait mal, et ne tiendrait pas compte des autres parties, tout aussi importantes, de son caractère. Et il n'y a donc qu'à le suivre dans les manifestations différentes de sa complexion un peu composite. Nous commencerons par les moins rudes.
d'aubignê: conteur et polémiste.
Quoiqu'il ait dit quelque part qu'on ne doit écrire que pour agir, « npos tô 7roietv » , sans quoi « l'on n'est que rimeur et non poète », il a beaucoup écrit pour s'amuser, ce qui est fort bien fait, surtout quand, du même coup l'on amuse les autres. 11 avait beaucoup plus de frivolité qu'il ne croyait lui-même, et le démon d'écrire pour le
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plaisir d'écrire, n'était pas sans le presser comme il faisait presque tous les hommes de son temps. Il reconnaît lui-même à soixante-quinze ans que s'il avait gardé tout ce qu il avait écrit, le nombre de ses volumes égalerait celui de ses ans, et c'est un joli chiffre, qui suppose bien des livres sans conséquence. Il aimait à conter. Il contait bien, quoique unpeu longuement, et en se répétant quand il était content de ce qu'il avait dit.
Certes il y a quelque chose de sérieux au fond du Baron de Fœneste . On peut même dire, si Ton y met de la complaisance, que ce livre est une étude de mœurs. On peut dire, si Ton en met encore plus, que c'est un livre prophétique. D'Àubigné a vécu sur ses terres, en homme sage, et il a vu passer par sa Saintonge les cadets de Gascogne qui s'en allaient ou à la cour du roi, ou aux petites cours des grands seigneurs, pour faire leur chemin, et même simplement, « pour paraître », comme il dit fort bien, et il a été choqué de cette très mauvaise habitude qui commençait Ces cadets, ce sont les grandspères de cette noblesse de Louis XIV, qui, par goût d'un vain lustre, ne pourra vivre q^à la cour, et ruinera par là en elle-même toute la force, toute l'influence et toute la vitalité de la noblesse française, qui effacera de notre pays l'aristocratie, et qui, « pour paraître »f cessera « d'être. »
Etre et parattre, c'est tout le roman. Celui qui paraît, c'est Fœneste, toujours hâbleur, toujours «morguant », toujours « se gorgiasant » (se pavanant), au fond valet berné, nasardé et bâtonné comme un marquis de Mascarille. Celui qui est, c'est M. d'Enay, vivant sur son domaine, conservant son influence sur ses paysans, homme de sens, d'esprit, de ménage, et, dans une grande tranquillité, d'action véritable. Voilà le péril et voilà le modèle à suivre présentés à la noblesse du xvi° siècle et de l'âge suivant.
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Mais, encore que cette préoccupation n'ait pas été étrangère à d'Aubigné crayonnant Fœneste, elle n'a pas été ia principale. D'Aubigné veut surtout nous faire rire du type traditionnel en France du cadet de Gascogne. Il y a là comme un écho de Rabelais, un peu affaibli. Fœneste, c'est notre ami Panurgeavec moins d esprit, Panurge moins ample, moins épique, plus ridicule parce qu'il est plus sot, toujours le même, en son fond, avec sa vantardise, sa couardise et son valetage, moins sympathique, quoique moins fripon, parce qu'il a moins de verve ragaillardissante, parce qu'il est un pleutre plus mince, unPanurge peint par un homme qui a pour lui moins de complaisance que Rabelais, et par suite un Panurge qui glisse déjà au Ragotin.
Le caractère, d'ailleurs, est joli. Pourvu qu'il paraisse, qu'il paraisse paraître, ou qu'il s'imagine qu'il paraît, Fœneste est content. Dans le plus mince équipage, crotté, affamé, battu de l'oiseau, qu il puisse dire : « Je vais à la cour », ou « je reviens de la cour », ou « je retourne à la cour », il est heureux. Il fut berné, mais ce fut par de grands seigneurs; il fut moqué, mais ce fut par de grandes dames; il a toujours fui a vingt lieues du péril ; mais c'est avoir assisté à de bien grandes affaires; il s'est grillé les jambes devant un feu violent, tenant le bougeoir pour le jeu du roi, mais c'est avoir été au feu au service de Sa Majesté ; il a eu, il aura toujours les plus grandes misères ; mais ce sont misères de gentilhomme.
M. d'Enay l'écoute en souriant. Il n'a vu le roi de sa vie; mais il a bonne table saine, bonnes terres, bonne chasse, bon service, portes bien closes et feu qui dure : « Réconfortez-vous, M. de Fœneste, et contez-moi encore une de vos glorieuses aventures. »
Et il a de l'esprit, M. d Enay, c'est-à-dire M. d'Aubigné, de l'esprit fin et discret, à épigrammes retenues, à bonhomies malicieuses, et à sournoises réticences :
« S'il vous plaît, M. de Fœneste, passons le temps ailleurs qu'à examiner ceux à qui nous devons obéissance. — Nous ne sommes point si sages à la cour, et nous parlons de tout le monde. — Et nous gens de village, devons être respectueux. »
« En Savoie nous souffrions beaucoup, dit Fœneste, mais nous n'eûmes pas l'occasion de faire paraître la valeur; quoi que ce soit, le roi fit paraître la victoire, bien qu elle ne lui demeurât pas. — Nous sommes malades du paraître, aussi bien aux affaires générales que particulières. »
« M. de Fœneste, s'il vous plaît, qui commença cette déroute du Pont-de Cé ? — Ce fut un brave duc qui* voyant les approches, prit une gaillarde résolution et levant la main haute s'écria : « Qui m'aime me suive ! Sauve qui peut. » — Vraiment, répond M. d'Enay, on apprend tous les jours ; jamais je n'ai ouï appliquer ce commandement : qui m'aime me suive ! sinon pour aller au combat. — Et moi, dit M. de Beaujeu, j'admire la résolution de ce jeune homme. »
Fœneste a eu une discussion avec un gentilhomme sur le mot catholique. « Je ne sais ni grec ni latin, lui dis-je, je ne suis point savantasse, mais je vous ferai raison. Le galant me répondit : Monsieur l ignorantasse, je ne sais tant de grec et latin que je voudrais, mais je vous dis en français que vous êtes un sot... Sans le voyage de la guerre nous nous fussions chargés, encore qu'il me fâche avec un latiniste. — Eh ! dit M. d Enay, il est français quand il veut ; peut-être cependant ne saurat-il pas se battre en français. — Cap de Diou,il me fâche d une chose qu on m'a dite de lui, c'est qu il n'y a escrimeur de Paris qu'il n'ait porté en terre. — En latin ? — ïe ne sais pas. »
Voilà l'esprit de d'Aubigné, qui est de bonne qualité, piquant et alerte, d'un joli mouvement de fine épée bien en main, légère et prompte, qui effleure, qui égra-
ligne, qui perce même, et ne transperce pas. C'est de cet esprit que d'Aubigné a écrit le Baron de Fœneste, quelques lettres, quelques discussions sur divers points qu'il rapporte dans sa correspondance ou dans ses mémoires. Il avait l'intelligence très claire, un cerveau nullement fumeux, quand il n'était pas en colère, et ces récits par dialogues sont où il réussit le mieux, parce qu'il y porte toutes les qualités d'un causeur qui devait être très brillant. Il se place bien ici, comme en quelques autres choses, entre Rabelais et Voltaire, moins fort que l'un, moins fin que l'autre, moins lourd aussi que le premier, moins léger que le second, mais spirituel, à tout prendre, à la façon de tous les deux.
De plus, moins que Rabelais, mais plus que Voltaire, il sait peindre, et Ton voit ses personnages, non pas dans la lumière éclatante d'un Saint-Simon, mais pourtant avec un certain relief : <* Je ne vis jamais telle confusion d'opinions ; il me fâchait qu'une place (Dongnon), sans paraître, fût si mal aisée àt mettre à raison. Je me mets le coude sur la table, l'oreille dans la paume, je me ride le front, je branle la tête quatre bonnes fois et puis adressant la parole au haut bout.... » M. de Fœneste a très bien dessiné son propre portrait en pied. Comparez, dans les Mémoires d'Etat, le portrait de Bellièvre :
« Ayant l'honneur d'être son collègue pour calmer le reste d'une guerre en Guyenne, je tressaillis de joie, pensant que l'haleine de cet homme-là me rendrait homme d État jusqu'aux dents. Je humais ses paroles, cherchant en toutes quelque hiéroglyphe ou sens précieux. Un jour nous étions au Mont-de-Marsan ; un courrier nous apporte une grande confusion et tuerie à Bazas. Je lui demande avec une hâtiveté française: « VAi bien ! Monsieur, que pensez-vous de cela? » Il ébranla sa tête peu h peu, et puis d'un grand mouvement de haut eu bas, et de bas en haut, jusques à quinze ou seize fois
et fut une seizième partie d'heure sans pouvoir arrêter ce grand nez, duquel Rapin a écrit :
Non cuivis nasi machina longa datur»
« Enfin voici son avis : « Que je dis, monsieur mon collègue ? Vous demandez ce que je dis... Je dis que, que, nous ne sommes pas tous bien sages. » — Je repars : « Mais, Monsieur, je demande qu'il faudrait faire à cela. » — Après autant de braillements qu'àla première question : « Ce qu'il faudrait faire, monsieur mon collègue, je vous le vais dire, Il faudrait vraiment... » et après trois fois : « Il faudrait vraiment que nous fussions plus sages. » — Ët cependant on se tuait à Bazas, et fallut remettre d'en aviser au lendemain. »
On voit assez partout ce qui précède quel redoutable polémiste devait être Agrippa d'Aubigné. A vrai dire, c'était là sa vocation même, et Ton s'en aperçoit bien quand on lit ses Mémoires et Souvenirs. Bien plus que les batailles et les dangers courus, qui sont les choses dont àlordinaire on se souvient dans la vieillesse avec le plus de charme, ce qu'il se rappelle et ce qu'il rappelle avec complaisance, ce sont ses discussions avec le cardinal Duperron, avec le P. Gotton, avec les seigneurs de la cour de Henri III ou de Henri IV. On voit son sourire triomphant en racontant tout cela. Il était polémiste avec amour. Il eût été moins religieux en un temps où la religion n'eût pas été occasion de se gourmer.
C'est dans la Confession du sieur de Sancij qu'il nous a donné le meilleur témoignage de cette tournure de son esprit. La Confession de Sancy est la première des Provinciales. D'Aubigné y suppose un bon gentilhomme huguenot qui s'est converti au catholicisme et qui confesse ses erreurs passées. C'est de la satire par ironie.
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L'ironie est la forme même de la colère qui se contient et de l'indignation qui se ramasse pour se savourer. C'est le régal, en même temps que c'est l'arme, des enragés. Elle convient admirablement aux discussions religieuses. D'Aubigné en use avec une infinie complaisance et souvent un grand succès. Il a toute l'amertume, toute la bile recuite et tout le lent acharnement sur la plaie qu'on taraude, qu'il faut en ces sortes d'affaire. Voici une page qu'on croirait qui a servi de modèle à Pascal. Je la reproduis, en adoucissant certains termes que la langue française n'admet plus, depuis qu'elle est devenue moins latine :
« Ce livre... c'est le Livre des Taxes où un bon catholique voit les péchés à bon marché et sait d'un mot pour combien il en doit être quitte. Celui qui a déshonoré une vierge doit six gros. Quiconque a commis un inceste, il en est quitte pour cinq gros. Toutefois, si cela est commis en l'église, il en faut six. Pour avoir tué son père ou sa mère il faut un ducat et six carlins. Ces choses sont écrites au chapitre des dispenses perpétuelles. Le livre est imprimé à Paris Tan 1570, par Toussaint Denis, rue Saint-Jacques à la Croix de bois. — Un Poitevin me demandait un jour si je saurais lui résoudre une gaillarde question; c'est, disait-il, pourquoi les libidineux sont plus zélés contre les huguenots que lerj autres catholiques... Cela fit (car j'étais encore huguenot) que je voulus entendre quel était l'intérêt de Messieurs les débauchés en telles affaires : « Vous savez, dit le Poitevin, qu'il y a force gens entachés de ce peccadiglio, lesquels, encore qu'ils ne soient bien assurés qu'il y ait un paradis et un enfer, ils en ont pourtant peur, et voudraient bien, comme disent les décrétalistes, uti absolutione ad cautelam. S'ils vont demander à un ministre par quel moyen un pécheur exécrable peut être sauvé, le ministre répond qu'il faut embrasser la mort du Christ avec la foi, et puis, avec le regret du
passé, avoir résolution de vivre mieux. Voilà pour tout potage ce que vous dira un ministre... Le Saint-Siège, composé de gens de bonne maison, qui ont intérêt à f affaire, ayant jugé que tels remèdes n'étaient pas nande à galants hommes, y a remédié bravement... Il vous mettra dans le col un chapelet ; il vous baillera des grains qui sont cotés au dix-neuvième article, et vous fera dire les paroles qui sont cotées dans le septième ; et cette application vous donne indulgence plénière et rémission tant de la coulpe que de la peine. »
Voilà qui est manié habilement, filé avec une savante colère, et forlongé avec une patiente férocité. C'est du Pascal un peu lourd. Il y a plusieurs pages de ce genre dans la Confession de Sancy.
Il faut dire cependant que d'Aubigné est trop bouillant pour savoir garder ce ton avec le sang-froid imperturbable qu'il exige Les perfides lenteurs de l'ironie le fatiguent assez vite, et alors il arrive de deux choses Tune. Ou d'Aubigné tombe plus bas, ce qui est fâcheux, ou il s'élève beaucoup plus haut. Il glisse aux scurrilités, aux sottes injures, aux anecdotes malpropres, à tout l'arsenal répugnant d'un journal politique populaire, ou de Voltaire quand sa colère ou sa soif de popularité arrivent à faire qu'il manque d'esprit. Ailleurs au contraire, une éloquence pleine et forte éclate tout à coup, qui est d'un admirable effet, comme par exemple dans le Traité des Devoirs des rois et des sujets : « Or le ciel témoignera pour jamais que tant qu'on a fait mourir les Réformés par les formes de la justice, quelque inique et insupportable qu'elle fût, tant qu'ils se sont vus condamner par le trône de leurs rois et sous leurs autorités et formes publiques, ils ont tendu la gorge et n'ont point eu de mains (1) ; mais quand l'autorité publique
(1) En passant, remarquez le poète en prose II fait sans y songer un vers magnifique.
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s'est convertie en insolence et le ttiagistrat lassé des feux a jeté le couteau ès mains des peuples, et a ôté le visage vénérable de la justice, et a fait mourir au son des trompettes et des tambours le voisin par son voisin ; quia pu détendre aux misérables. d'opposer le bras au bras et le fer au fer et prendre d'une fureur sans justice la contagion d'une juste fureur, et voyant sans merci à leur sèin les injustes pointes des épées homicides avoir désiré d'en saisir les pommeaux ? »
Et relisez encore cette conclusion du Traité des Devoirs des rois et des sujets, sentez passer ce souffle, sentez cette large et forte ondulation de la haute mer, laissezvous emporter à cette poussée impérieuse et à ce transport :
« Le port de toutes nos tempêtes est donc au giron de la mort, qui, de nous entièrement méprisée, ne peut plus nous épouvanter de ses moyens ; car s'il faut donner du nez en terre dans une brèche ou en quelque autre sorte de combat, c'est trouver ce que nous avons tant cherché, c'est ce champ d'honneur duquel nous nous sommes tant vantés et que nous avons eu honte d'esquiver de deux pas en arrière... Mais si encore le bon Père, disposant du terme et des moyens, nous veut retirer par quelque voie plus calme et plus propre à disposer nos esprits pour l'heureux changement, si c'est par la potence, Christ l'a embrassée pour nous et en a ôté le déshonneur et la malédiction par son triomphe de bénédiction et d'honneur : il a laissé les traces à ses serviteurs, dressant l'échelle que nous redoutons mal à propos de la terre à la mort, de la mort au ciel, et ainsi en a fait l'échelle bienheureuse de Jacob. Sont-ce des échafauds, sont-ce des bûchers? Disons : nous sommes membres du Christ, puisqu'il parfait ses souffrances en ses membres et qu'il veut les continuer en nous. Soient le ciel et le monde spectateurs du sang que nous épandons et s'il faut périr par
les flammes, nous jelons nos vues au chemin qu'elles prennent. Elles iront devant, et nous après, et avec elles de l'air dans les nues. Nous volerons où sont déjà nos désirs arrivés, à savoir au trône de l'Eternel pour là prendre place, régner et triompher avec les anges. »
Il faut songer qu'il n'y a pas au xvie siècle une page d'éloquence supérieure à celle-ci, et qu'il faut aller loin à travers le xvne pour en trouver une autre qui la vaille.
D'Aubigné est un pamphlétaire. Il se sert de toutes armes contre l'ennemi, de lépigramme qu'il tourne bien, du sarcasme qu'il manie fortement avec une certaine lourdeur, de l'historiette scandaleuse qu'il conte assez plaisamment, mais qu'il aime trop et où il s'appesantit, de Tinjure basse qu'il ne prodigue pas, mais qu'il n'évite pas assez, de l'ironie qu'il sait manœuvrer, mais dont il se lasse assez vite. Mais c'est un pamphlétaire convaincu, et de la seule chose où le pamphlétaire professionnel n'atteigne pas, de la haute éloquence ardente, orageuse et enflammée, qui soulève tout l'homme dans une palpitation et un frisson, qui en fait une force surprenante et étrange à ravir les esprits et à enivrer les cœurs, il a usé quelquefois, brusquement, soudainement, comme inspiré d'un Dieu, avec une maîtrise magnifique.