SA TOURNURE D'ESPRIT
Commynes est avant tout un homme très intelligent, et c'est presque toute sa définition. Il y a des hommes qui sont nés pour agir, et, selon qu'ils ont du bon sens ou n'en ont point, ce sont des actifs ou des agités. Il y a d'autres hommes qui sont nés pour comprendre, et qui ne s'en lassent jamais. Ils peuvent être actifs aussi, mais comme en seconde ligne. L'homme d'action se sert de son intelligence pour agir, etl honime intelligent qui est mêlé à l'action ne se sert guère de l'action que pour comprendre plus de choses. Tel était Commynes. Personne plus que lui n'a contribué à faire fhistoire, en ayant l'air de rester témoin curieux plus qu'acteur. Il devait savoir se dédoubler, s'occuper d'une affaire en la conduisant au but, mais en même temps en l étudiant pour elle-même, et les hommes qui y étaient mêlés, comme objets très intéressants pour le curieux de choses humaines. Très différent en cela de Saint-Simon, à qui du reste on n'a pas eu tort de le comparer. Saint-Simon, parfaitement incapable d'action, est possédé par la curiosité, et, malgré toute sa pénétration, malgré tout son génie, qui n'est pas ici en cause, reste toujours extérieur aux choses dont il est témoin. Commynes est dedans, à l'intérieur même de ces choses-là; il y est mêlé intimement, il les fait ; mais il est assez froid pour les observer cependant, et il les observe comme du centre. De là, avec cent fois moins de talent qu'un Saint-Simon, une sûreté, une certitude,
COMMYNES
une plénitude de sens, un manque merveilleux d'imagination, qui sont des qualités supérieures d'historien.
Commynes me paraît un homme dont le mot perpétuel était pourquoi ? Pourquoi est le mot et la pensée des hommes intelligents, ou qui voudraient lêtre, D'abord « pourquoi est-ce que je fais ceci ? » Et c'est ici l'homme d'action réfléchi, qui ne laisse rien au hasard, et qui se rend compte de son désir, de son intention, de ses moyens et de son but. — Ensuite : «pourquoi tel obstacle ? Il vient d'un homme. Quel est cet homme, et que veut-il, et que peut-il? Il vient d'un peuple. Quel est ce peuple, quel tempérament, quelles tendances et quelles ressources?» Ainsi de suite ; et c'est ici le psychologue, le moraliste, le sociologue qui à cause du pourquoi? sortent naturellement de l'homme d'action, lequel ne veut agir que par l'intelligence, ou par la force intelligemment.
Cette intelligence, dans ses Mémoires, Commynes l'applique d'abord aux hommes. Nous voyons dans ce livre l'observateur au regard aigu et tranquille, comme celui de Saint-Simon est aigu et inquiet, qui aposément, patiemment pénétré les personnages, non pas qui passaient, mais qui séjournaient devant ses yeux. Très peu de poriraits, iandis que dans Saint-Simon il y en a mille. Commynes n'a étudié que ceux qui en valaient la peine. Il parle de Coitier, sans le nommer même, et pour dire combien de milliers d'écus il extorquait par semaine au roi par la terreur, mais sans le peindre, ce que même on regrette, sans le peindre, parce que ce n'est pas un homme d'Etat, parce que ce n'est pas un homme d'intelligence, ou tenu par sa fonction d'en avoir, et coupable de n'en avoir pas. Il ne compte point.
Et jamais de portrait artistique, ni où on sente au moins l'artiste poindre; point de portrait composé, arrangé, ramené à un trait principal et subordonné à
lui. De cela Commynes n'a cure, ou croirait qu'un portrait tel serait déformé et infidèle, en quoi il aurait raison. Mais des portraits d'hommes d'Etat, de négociateurs, de princes, et lentement tracés, à plusieurs reprises, avec des retouches, il en a, et d'admirables.
Voyez cet Olivier le Daim, barbier du roi et son compère. C'était un sot, parce qu'il n'avait pas d'éducation. Le roi l'envoya à Gand, parce qu'Olivier était de ce payslà, pour « pratiquer » les gens de la ville et pour persuader à Mademoiselle de Bourgogne, fille du duc Charles, qui y était alors, de se remettre entre ses mains. Il fut piteux. Devant toute la cour il s'obstina h vouloir parler à Mademoiselle de Bourgogne seul à seule, et devant les objections, resta court, ne sut rien inventer pour couvrir sa déconvenue, et se départit sans rouvrir la bouche. On le moqua, on lui fit croire qu'on le jetterait à la rivière, ce que d'ailleurson eut fait peutêtre, et, delà ville comme du palais, il s'enfuit en courte honte. Quel ambassadeur î
C'était un sot ; mais ce n'était pas une bête. Pour un coup de main mêlé d'un coup d'adresse, il en valait un antre. Huit jours après, ilréussissait à Tournay. 11 y faisait entrer les gens du roi sans coup férir, par une habileté de maquignon. C'était là son ballot. Ridicule ambassadeur, forban adroit. Aussi, de l'avoir envoyé là-bas « ne faut-il blâmer qui avait charge trop grande pour lui, mais ceux qui la lui baillèrent». — Dans tout ce chapitre on voit le drôle au naturel, déconcerté hors de sa sphère, vite remis sur pied, et, dans son élément inférieur, reprenant ses avantages.
Avez-vous connu Edouard IV, roi d'Angleterre ? C'était le plus beau des souverains, grand, de belle taille, de belle figure, trop beau pour avoir de l'esprit, de ces hommes qui sont nés pour le plaisir élégant dans leur jeunesse, pour le plaisir bête, la paresse et l'obésité dans l'âge mûr. Louis XI le mesura d'un coup d'œil. Ce
COMMYNES
corps ne pesait guère devant cet esprit. On le flatta et on le paya pour qu'il partît. Il ne fut pas long à partir. C'est peu de chose qu'un roi qui aime l'argent pour acheter des femmes, devant un roi qui aime l'argent pour acheter des hommes.
Ce Charles le Téméraire valait mieux, quoique valant peu. Au moins il était énergique dans Faction et hardi, « Jamais homme ne put porter plus de travail que lui en tous endroits où il faut exerciter sa personne. . . Je ne lui ai onque entendu dire: Je suis las, ni ne lui vis jamais faire semblant d'avoir peur. » Mais av£C « des pensées grandes » c'était un homme qui n'avait qu'une voie, celle qui s'ouvrait devant lui. Il était incapable d'hésitation, de retour ou de détour, parce qu'il était incapable de réflexion. Son père, qui savait écouter, ne lui avait pas légué cet art. Il ne pouvait pas entendre un conseil. Il allait tout droit, avec des œillères qui enveloppaient jusqu'aux oreilles. Il était borné à lui-même, ce qui, si grand qu'on soit, est être borné. Surtout il perdait l'esprit dans les revers ; les gens qui en ont se reconnaissent à ce que c'est là qu'ils le retrouvent.
C'était le cas de Louis XI. Il avait ses défauts. Il était caustique, ce qui est dangereux chez un homme d'État, et au moins inutile, puisque cela ne rapporte rien. Il était capable d'indiscrétion et plusieurs fois il s'y est pris luimême et s'en est puni. Il ne se connaissait point en hommes, malgré d'excellents choix, que Commynes n'oublie pas, autant qu'il eût fallu. Il eut même des distractions fortes, et Péronne est une étourderie singulière. Mais il était si intelligent qu'il savait acquérir des qualités. Ses qualités sont acquises, et sont souvent des défauts corrigés. Il était de ces hommes si rares à qui les écoles qu'ils font servent de leçons. Il acquit de la prudence, de la souplesse et môme de la grâce. Sa vie devint une partie liée où tous les coups étaient prévus, et où même les incidents fortuits semblaient avoir été
devinés, tant ils rentraient vite à une place comme toute prête dans le plan général. C'est le modèle des souverains, parce que gouverner c'est prévoir.
Commynes ne tarit pas sur Louis XI, comme Montesquieu « ne pouvait pas quitter les Ronmins ». Quand il Ta montré mort, quand il l'a enterré, il y revient encore longuement, comme à regret de s'en séparer et un peu dégoûté à, l'avance de ce qui va suivre.
Non pas qu'il ait l'admiration béate de lacréaturepour son créateur. La pitié *de Commynes est profonde et n'est point sans amertume à peindre Louis XI à Plessislès-Tours. Ce roi emprisonné par la peur, se hérissait de gardes et de broussailles de feraux murailles, l'encageur encagé par lui-même, fait un tableau à la Tacite admirable en sa simplicité: « Est-il possible de tenir roi pour le garder honnêtement en plus étroite prison que lui-même se tenait? Les cages où il avait tenu les autres avaient quelques huit pieds en carré, et lui, qui était si grand roi, avait une bien petite cour de château à se pourmener. Encore n'y venait-il guère ; mais se tenait en la galerie, sans partir de là. »
Et quelle grande parole pourtant encore, en raison même de cette terreur et attache à la vie, que ce mot, souvent répété par le vieux roi en ses derniersjours : « Le roi, mon fils »! C'est que Louis XI avait en lui le trait distinctif où se reconnaît la force de l'intelligence. C'était d,inslemalheurqu'ilétaitplusintelligentqu'àrordinaire, « surtout dans l'adversité le plus sage homme qui fût » ; el cette. sagesse suprême ne Fa pas abandonné, ou lui est revenue au milieu du suprême malheur, le sentiment qu'on n'est déjà plus.
L'intelligence avide et curieuse de Commynes s'est appliquée aux peuples comme aux individus. Les premiers essais de ce qu'on appelle prétentieusement de nos jours psychologie des peuples sont dans Commynos. Et c'est bien chez Commynes de la psychologie, de
J'élude morale, et non point de la recherche de couleur locale. La couleur locale, Il costume, c'est dans Froissart qu'on les peut chercher. Commynes, avec son pourquoi, n'a jamais cherché que le tempérament intime, la complexion secrète du peuple qu'il s'agissait de vaincre, de gagner, de balancer, ou simplement de connaître. Dès ses premières armes comme soldat et comme moraliste, se trouvant aux portes de Paris, il s'avise du caractère parisien; il remarque que cette ville est toujours divisée en factions, non point, lui semble-t-il, par ardeur de convictions contraires, mais par amour des changements. Et pourquoi cet amour des changements? Par désir d'obtenir places et offices devenus vacants, « offices et états étant plus désirés en cette ville que en nulle autre du monde. » Voilà déjà le moraliste qui s'éveille, scrute, touche le point précis, et saura désormais ce qu'on aura à espérer de Paris ou à en craindre, selon qu'on voudra le prendre ou qu'on le tiendra.
De même il a bien observé ce caractère des Français, toujours vérifié depuis, qui est en ardeur d'entreprise et en dégoût du persévérer. On croit déjà lire le mot de Richelieu: « Si les Français avaient la persévérance, ils seraient maîtres du monde », quand on lit dans Commynes : « Et aussi dit-on que c'est la nature d'entre nous Français, et l'ont écrit les Italiens en leurs histoires, disant qu'au venir les Français sont plus que hommes, à leur retraite sont moins que femmes ; et je le crois du premier point que véritablement ce sont les plus rudes gens à rencontrer qui soient en tout le monde, mais à la retraite d'une entreprise, tous gens du monde ont moins de cœur que au partir de leurs maisons. » Juste remarque et très mesurée, qui reconnaît et confesse la qualité et le défaut de la race, tout en faisant observer sur le dernier point que, si française que soit cette imperfection, c'est une défaillance commune et à peu près universelle.
Il a de bonnes observations sur le tempérament colérique des Anglais, « comme de toutes les nations des pays froids», sur les Flamands plus inconsidérés que « malicieux», très turbulents, fort impatients de tous les jougs, « très humbles » quand ils ont fait quelque « grand erreur », et alors n'épargnant aucun sacrifice pour rentrer en grâce ; sur les Italiens un peu enclins de nature à céder à l'ascendant de la victoire : « ... et ce peuple [de Pise] commencea incontinent à crier Noël, et vont an bout du pont jeter à la rivière un grand lion qui représentait la seigneurie de Florence, et firent faire en place un roi de France foulant un lion. Et depuis quand le roi des Romains y est entré, ils ont fait du roi comme ils avaient fait du lion ; et est la nature de ce peuple d'Italie de ainsi complaire aux plus forts. »
Il a fait la plus grande attention à l'influence des climats. Nous avons vu ce qu'il dit des peuples habitant les pays froids. Il ajoute : « Notre pays, comme vous voyez, est situé entre les uns et les autres, et est environné de l'Italie, de l'Espagne et Catalogne du côté du levant, et Angleterre, Flandres, Hollande et Allemagne vers le ponant. Ainsi nous tenons de la région chaude et de la froide ; par quoi avons gens de deux complexions. Et mon avis est que, en tout le monde, n'y a région mieux située que celle de France. »
Tel est Commynes de son naturel, avant tout observateur pratique des hommes et des nations, peu lettré et peu artiste, qui ni ne cherche dans les livres des révélations sur le caractère des peuples, ni n'est curieux des détails de mœurs pittoresques, ou des anecdotes piquantes surles hommes, mais quivad'abord au fond des choses, trouve, au moins veut trouver, la qualité maîtresse ou le vice essentiel soit d'un homme, soit d'un peuple, très délié d'ailleurs et singulièrement avisé et pénétrant en cette enquête. A le lire il donne cette impression, que c'est le premier homme réfléchi qui
ait écrit en français, àexeepter, si Ton veut, Villehardouin. On ne se tromperait pas précisément en jugeant de b, sorte; mais il faut songer à ceci qu'il y a eu des hommes d'État en France avant Gommynes ; seulement, qu'ils n'ont pas écrit; à ceci encore que Gommynes s'est trouvé dans cette situation particulière d'homme d'État consultant, ce qui donne un certain loisir et place à la méditation générale; à ceci enfin, qui peut-être est important, que Commynes était le confident perpétuel de Louis XI, et que c'est sans doute quelquefois la pensée du grand souverain que nous trouvons dans les Mémoires de son serviteur.
Cela se voit aux précautions que prend Commynes toutes les fois qu'il croit devoir blâmer Louis XI. Il hésite, il se donne comme peu sûr de l avis qu il hasarde, du moment qu'il n'est pas conforme à celui du feu roi ; il fait comme ses excuses à l'ombre de son maître. Preuve peut-être, ou demi-preuve, que quand il est sûr de lui et affirma tif, c'est la pensée de Louis XI, au moins approximativement, qu'il rapporte. Il n'est pas impossible que le « bréviaire des rois » soit parti sinon de la main, du moins de l'esprit d'un roi de France.
SES IDÙES POLITIQUES.
Ce tour d'esprit de moraliste a conduit Commynes à avoir desidées générales en politique. Ces idées politiques sont très peu ambitieuses, très circonspectes et très mesurées, comme tout son esprit; mais elles sont originales, devancent le temps dont il est, font de Commynes un véritable moderne, à chaque instant font songer à Montesquieu, ce qui, on l'avouera, aumoinspour un
homme du xve siècle, ne laisse pas d'être un certain mérite. Comme Montesquieu, car ilne faut pas craindre d'insister sur ce rapprochement, Commynes a pour idée maîtresse en politique la haine et le mépris du despotisme, et comme Montesquieu il le déteste d'abord parce qu'il le trouve bête. Montesquieu reprochait surtout à Louis XIV d'avoir été un sot(Persanes, xxxvn) ; il disait : <( le despotisme... tout le monde est bon pour cela... L'extrême obéissance suppose de l'ignorance chez celui qui obéit ; elle en suppose même chez celui qui commande. » Commynes a les mêmes principes parce qu'il aies mêmes répulsions. Il n'a pas pardonné à Charles de Bourgogne d être un téméraire, c'est-à-dire un imbécile. L'obstination avec laquelle il revient sur ce malheureux prince est la rancune de n'avoir pas été prisé par lui comme conseiller, et aussi le mépris pour un homme qui était incapable d'avoir quelque conseiller que ce fût. Son dédain pour Edouard IV est de même nature.
Avant tout, un roi pour Commynes doit être un homme qui sait écouter, et qui ne décide qu'après avoir entendu. Un vrai souverain, c'est « un roi en son conseil ». Un roi n'est pas un, ou ne l'est que pour l'action ; pour le projet, il est, il doit être multiple ; il est lui-même, assisté de plusieurs autres ; il ne peu*, /avoir de raison dans un seul homme; la raison humaine est œuvre de discussion et d'hésitation ; elle suppose plusieurs têtes bien faites.
On le voit parler assez complaisamment de Warwick. Un Warwick, moinsambitieuxet moinsagité, non faiseur de rois, mais protecteur fidèle d'un seul roi, se faisant écouter et sachant écouter lui-même, grand ministre régulier d'une monarchie régulière, c'est un peu son rêve de derrière la tête.
Pour qu'un roi sache écouter, il faut d'abord qu'il ne soit pas borné, et la « bestialité » des princes est une des désolations de Commynes. C'est à elle quil attribue la ruine et l'avilissement des plus grands empires; c'est le
plus grand fléau de l'humanité ; car la cruauté se lasse et la sottise ne se lasse jamais. Pour obviera cet inconvénient, il faut au moins que les princes soient bien instruits. L'éducation du prince est la chose la plus considérable dans un État bien réglé. C'est à quoi l'on songe le moins au temps de Commynes. « On les nourrit à faire les fols en habillement et en paroles. De nulle lettre ils n'ont connaissance. Un sage homme on ne leur met à l'entour. Ils ont des gouverneurs à qui on parle de leurs affaires ; à eux rien, et ceux-là disposent de leurs affaires. Tels seigneurs y a qui n'ont treize livres de rente en argent et qui se glorifient de dire : « parlez ànos gens », cuidant par cette parole contrefaire les grands. Aussi ai-je vu bien souvent leurs serviteurs faire leur profit d'eux, et leur donner bien à connaître qu'ils étaient bêtes. » — Or il faut savoir que « Dieu n'apas établi l'office de roi ni d'autre prince pour être exercé par les bêtes », mais par gens ayant « sens naturel perfectement bon et aimant à demander et à entendre, de toutes choses, » comme était Louis XI.
A vrai dire, l'instruction peut aboutir à rendre plus mauvais un mauvais prince ; « car les mauvais empirent de beaucoup savoir, et les bons en amendent. Toutefois il est à croire que le savoir amende plutôt un homme qu'il ne l'empire ; et n'y eût-il que la honte de connaître son mal, si est-ce assez pour le garder de mal faire, ou du moins d'en faire moins. »
Les grands, en effet, pèchent moins par cruauté que par bêtise, et moins encore par bêtise que par ignorance de l'étendue de leurs droits. « Ils n'ont point de connaissance jusqu'à où s'étend le pouvoir et seigneurie que Dieu leur a donnés sur leurs sujets ; car ils ne l'ont point lu ni entendu par ceux qui le savent. » Ces limites de l'autorité royale, Commynes est de «ceux qui les savent. » Il est très nettement, et quelquefois à étonner, ce que nous appelons constitutionnel et parlementaire.
Non qu'il ait rien de l'esprit démocratique, et Montesquieu, qui n'en a guère, en a beaucoup plus que lui. 11 méprise ces gouvernements bourgeois des villes de Gand et autres voisines, où « ce sont toujours grosses gens de métier qui ont crédit et autorité, qui n'ont nulle connaissance des grandes choses ni de celles qui appartiennent à gouverner un État. » Il admire le gouvernement de Venise, non pas d'être républicain, mais d'être aristocratique. C'est un gouvernement copié sur celui des Romains, moins les tribuns du peuple, et cet oubli est un grand perfectionnement. De la sorte, personne ne s'y appuie sur le peuple pour parvenir à la tyrannie, et ne se fait de la popularité un marchepied au trône. «Il ne s'y fait nuls hommes de tel cœur ni de telle vertu pour avoir seigneurie, comme ils avaient à Rome; et par ce n'ont-ils nulle question civile en la cité [nulle question politique à la délibération du peuple], qui est la plus grande prudence que je leur voye. Et y ont merveilleusement pourvu... car ils n'ont point de tribuns du peuple comme avaient les Romains (qui fut en partie cause de leur destruction) ; car le peuple n'y a crédit ni n'y est appelé en rien, et tous offices sont aux gentilshommes... Et si ont bien connaissance par Titus Livius des fautes que firent les Romains; car ils en ont l'histoire et sien sont les os en leur palais de Padoue. Et par ces raisons et maintes autres que j'ai connues en eux, je dis encore une autre fois qu'ils sont en voie d'être bien grands seigneurs pour l'avenir. »
Commynes est donc très aristocrate ; mais il n'est pas moins formellement limitateur des pouvoirs delà monarchie. Les rois ne sont pas propriétaires de leurs sujets, ils ne sont même pas des maîtres, ils sont des chefs. Ils ne doivent prendre le bien de leurs sujets, lever impôt que pour leur défense et avec leur agrément. Le roi de France, par exemple, « est le seigneur du monde qui moins a cause de user de ce mot : « J'ai privilège de lever
sur mes sujets ce qu'il me plaît »; car lui ni autre ne Va. » — Aussi faut-il, de strict devoir royal, convoquer les Etats de la nation sinon périodiquement (Commynes n'est pas formel sur ce point), du moins toutes les fois qu'on prépare la guerre ou qu'on s'y attend. C'est remettre le droit de guerre et de paix àla nation, et Commynes s'en aperçoit fort bien ; mais ce n'est qu'une raison de plus d'agir ainsi ; car on évite de la sorte les guerres précipitées et capricieuses qui sont un des fléaux du monde. S'il s'agit d'une guerre offensive, on est de loisir, et d'ailleurs presque toujours vaut-il mieux ne pas la faire : s'il s'agit d'une guerre défensive, « on voit d'assez loin venir l'orage » (du temps de Commynes c'est exact) pour consulter le pays. — Ainsi fait-on en Angleterre, et même, comme il arrive toujours des meilleures choses, avec quelque abus ; car les rois de ce pays-là consultent le pays sur la guerre avec l'intention de ne pas la faire, font voter une contribution, ne guerroient pas, et gardent l'argent ; mais mieux vaut ce dommage que l'autre.
Aussi bien, dit Commynes, « de toutes les seigneuries du monde dont j'ai connaissance où la chose publique est mieux traitée, où règne moins de violence sur le peuple, où il n'y a nul édifice abattu ni démoli par la guerre, c'est l'Angleterre ». C'est là que « le roi ne peut entreprendre telle œuvre [belliqueuse] sans assembler son parlement, qui est chose très juste et sainte ; et en sont les rois plus forts et mieux servis ».
Une royauté intelligente, instruite, constitutionnelle, parlementaire et pacifique, voilà donc ce qu'entendait Commynes par une royauté sachant écouter ; et c'est de cette royauté qu'il est le partisan et qu'il voudrait être le ministre. C'est le premier de nos constitutionnels, de nos royalistes aristocrates à monarchie limitée et contrôlée.
A. monarchie pacifique surtout. Gommynes a fait la guerre, non sans plaisir même, comme il le confesse, il l'a vue sans cesse, il a compté et il compte encore dans ses Mémoires ce qu'elle coûte ; et il la déteste. Elle a pour objet la conquête, et dans la philosophie de l'histoire des romanciers on sait que la conquête est le but des plus grands cœurs. Pour l'homme d'Etat, elle est une absurdité ; car rien n'est plus rare qu'une conquête qui se maintient: «A la longue il nest nulle des grandes guerres dont le pays à la fin ne demeure aux paysans [aux nationaux]. Et le pourrez voir par France où les Anglais ont eu des seigneuries plus quarante ans, et pour cette heure n'ont plus que Calais... Le demeurant ont perdu beaucoup plus légèrement qu'ils ne le conquirent et en ont plus perdu en un jour qu'ils n'en gagnèrent en un an. Et aussi par ce royaume de Naples et par l'île de Sicile et autres provinces que les Français ont possédées... et pour toutes enseignes n'y est mémoire d'eux que pour les sépultures de leurs prédécesseurs. »
Cela vient de la persistance du sentiment national, et aussi de ce penchant presque invincible qu'ont les conquérants à fouler les pays conquis. Il leur est difficile de ne s'y pas conduire en maîtres durs et insolents. Vous rappelez-vousce seigneur Pierre d'Archambaultquicommandait à Basle pour le duc de Bourgogne et qui fut massacré par les gens du pays ? « Un prince doit bien avoir l'œil quels gouverneurs il met en un pays nouveau joint à sa seigneurie; car au lieu le traiter les sujets en grande douceur et bonne justice, et faire mieux qu'ils n'ont eu le temps passé, cettuy-ci fit tout le contraire ; car il les traita en grande violence et en grand rapine. » Que conclure de tout cela, sinon que c'est la guerre ellemême qui est chose folle plus encore que criminelle ? « Tombe le sort et le malheur sur ceux qui font la guerre ! »
Comme on voit excellemment ce qu'aime un homme
COMMYWES
à bien voir ce qu'il déteste, il faut bien suivre les impressions de Commynes pendant l'expédition de Charles VIII en Italie. Il aime ce petit roi, frêle, délicat et généreux ; mais il ne comprend rien à ce qu'il fait là. C'est une stupéfaction pour le vieux politique que cette chevauchée sans préparation, sans pratiques préalables, sans alliances, presque sans troupes, et comme sans but, car que faire d'un royaume si éloigné du centre d'action, si on le gagne ? Toutes les idées de Commynes sont heurtées de front en cette affaire : son horreur de la guerre, son horreur des conquêtes, son horreur des conquêtes surtout lointaines, son horreur des dépenses improductives, et son horreur des choses improvisées.
Et ce qui l'étonné et presque le désoblige le plus, c'est le succès. Comment Charles réussit-il si vite, contre toute vraisemblance ? Le roman va-t-il l'emporter sur l'histoire ? Il n'est pas bien, il est contrariant pour le sage et il est de mauvais exemple que ce qui n'est pas raisonnable réussisse. Commynes est morose etdépaysé. Il lui semble qu'à la fin de sa carrière il est repassé du service duroi de France au service du duc de Bourgogne.
Quand les revers viennent, ou du moins le retour en alarmes, quoique glorieux, il reprend son assiette.
Il était à sa place, du reste, dans cette affaire, à Venise, pour tâcher d'amuser et contenir les Vénitiens pendant que Charles poussait sa pointe; àFornoue, en Xénophon, pour diriger la retraite et rassurer les dix mille par son expérience. Il n'a pas dû se plaindre du dernier rôle, très honorable et utile, qu'il a joué dans l'histoire.
L'histoire, à vrai dire, a été son étude constante, son travail dans son âge actif, son divertissement sévère dans ses derniers jours. Il a toujours désiré en connaître le secret, et comme c'est le très noble, quoique décevant souci de tous les historiens et de tous les politiques sérieux, il a cherché, sans se flatter jamais de l'avoir trouvée, à en formuler la loi générale. Il a une phi-
losophie deriiistoire,un peu arbitraire, insafflsamment informée, et que quelques-uns peut-être trouveront ! ï ;Vrile, mais qui est^urieuse cependant. lilui semble que Dieu a voulu que les hommes fussent dans une sorte d'équilibre violent. lia disposé les choses de telle sorte que chaque puissance fût contrebalancée par une autre 'puissance voisine, d'égale force et d'égal poids, et chacun « a l'œil que son compagnon ne s'accroisse ». Aux Français s'opposent les Anglais, aux Anglais les Ecossais, à l'Espagne le Portugal, aux princes d'Italie les villes de communauté, comme Venise. Florence ; et, entre villes même, à Venise Florence, aux barons d'Allemagne les villes libres, à l'Autriche la Bavière, et ainsi par toute l'Europe.
De là naissent les guerres, qui, à la vérité, sont funestes et détestables, mais qui prennent fin à cause de cette multiplicité d'oppositions et rivalités, chaque agresseur ayant son ennemi qui le tire en arrière, et de là se fait une sorte d'équilibre sans cesse rompu, continuellement rétabli. « Il pourrait donc sembler que ces divisions fussent nécessaires par le monde, et que ces aiguillons et choses opposites que Dieu a donnés à chacun état fet presque à chacune personne soient nécessaires. Et de"prime face, et parlant comme homme non lettré, ce me semble ainsi. »
C'est une vue assez juste Après tout de 1 état du monde au temps de Commynes et aux temps précédents et aux temps qui ont suivi, que celle-ci. Cet équilibre existait en effet, et si ce n'est point une loi de l'histoire, c'est du moins une idée%é;né^ale d'homme politique fort sérieuse, et même salfftaire comme pensée directrice. On sent très bien ici que Commynes, quoiqu'il ne l'ait j oint dit, estime que l'homme politique doit connaître cet état d'équilibre des forces et s'en rendre compte, j/our y adhérer. 11 doit toujours conserver cette idée que toute conduite ten&ant à maintenir cet équilibre a
COMMYNES
des chances de réussir, sera confirmée par l'ensemble des faits pour être d'accord avec lui ; que toute conduite ou entreprise allant à rompre démesurément ce même équilibre, porte en elle un principe de ruine, et que contre elle l'équilibre, puisqu'il est si général et presque si universel, ne peut manquer de prendre sa revanche. C'est la pensée dirigeante de l'homme d'Etat que nous livre ici Gommynes beaucoup plus que la suprême loi historique, comme aussi bien c'est toujours l'homme d'Etat, dans les Mémoires de Gommynes, qui écrit l'histoire.
Plus « lettré », comme il dit, sans peut-être trouver davantage, il eût porté ses regards plus loin et se fût demandé si cet état des choses qui est celui de son temps, a bien ce caractère de loi éternelle et cette marque comme providentielle qu'ilsemble lui donner. Il y a eu aussi en Europe des moments, et même des siècles, d'équilibre pacifique et non violent. L'Empire romain a existé, qu'oublie Gommynes, tant le souvenir au commencement du xvie siècle en est loin, et au fond du rêve de tous les conquérants, de tous ceux qui veulent rompre démesurément l'équilibre par division que contemple Gommynes, il y a, ou du moins on peut leur faire l'honneur de le croire, un désir d'établir le véritable équilibre, qui est l'équilibre par l'unité. Gela, tout au moins, Gommynes devrait le dire, ne fût-ce que pour le réfuter ; il devrait le faire entrer dans l'ensemble de ses considérations. Il a trop l'air de n'y avoir pas songé. Il n'en reste pas moins que ses vues sur ce point sont justes pour son temps et même pour les siècles suivants, et ne sont pas sans avoir pour l'homme politique la valeur d'un véritable principe dirigeant.