‹ Seizième siècleChapitre 31 sur 43 · D AUBIGNÉ POÈTE ÉLÉGIAQUE · texte numérisé non relu

D AUBIGNÉ POÈTE ÉLÉGIAQUE

D'Aubigné poète est un très bon élève de la Pléiade. Il n'est guère plus. La poésie avec lui ne fait ni un progrès vers la grandeur ou la sublimité, ni un progrès vers la précision, la netteté et la concision élégante du

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bon goût. Il ne Ta ni agrandie ni châtiée, et il n'a fait ni un pas en avant, ni môme un pas en arrière, ce qui est encore une originalité, et ce qui, dans l'incertitude des jugements littéraires, permet au moins de passer pour un novateur. Il « ronsardise. » Il ronsardise bien, il ronsardise mieux que du Bartas ; il ronsardise mieux que personne ; mais il ne va plus loin qu'à ronsardiser.

Il ne se cachait point, assez avant dans le xvip siècle, de son goût persistant pour cette école. Ce n'est pas au hasard que dans la préface des Tragiques publiés seulement en 1613, il fait une si large place au souvenir de Ronsard Ailleurs (1), il a crayonné un petit historique de la poésie française de 1550 à 1620 environ. L'éloge de Ronsard y est éclatant. C'est lui qui « a coupé le filet que la France avait sous la langue o, c'est lui et ses amis qui « ont guéri le Français de toute barbarie », qui « lui ont appris à piller les Grecs », qui « ont changé la liberté des discours en vers communs et alexandrins en cet article qu'il fallait disposer les couples de vers en rimesféminines et masculines alternativement. » — Après eux est venue la « seconde volée », les Desportes, Billard, Jamin, du Bartas, Rapin, de Thou, du Monin. Il estime moins ceux-ci, surtout Desportes, qui n'est guère en crédit que parce que « la faveur de Henri III passa de sa personne à ses écrits. » — Enfin la « troisième volée » qui se compose, Bertaut « à la tête », de Malherbe, Desyveteaux, Lingende, d'Urfé, Gombault et quelques autres, est quelque peu méprisée par lui. Il y a beaucoup de « fluidité » dans leur manière ; mais « on n'y voit point la fureur poétique sans laquelle nous ne lisons que des proses bien rimées » ; ils « observent plus près que les autres que la construction française n'ait rien de différent au lan-

(1) Dans une lettre (sans suseription) au recueil des Lettres de points de science»

gage commun » ; mais est-ce si grand profit, et de Bèze sera-t-il repris d'avoir dit : « Grand est le Seigneur » ? Ce sont bons grammairiens et il y a plaisir à « suivre leurs observations, pourvu que ce soit avec jugement. On demande seulement à ces législateurs que, pour avoir l'autorité sur le siècle que les grands maîtres de ce temps ont prise, que nous voyons de leurs mains des poèmes épiques, héroïques ou quelque chose q ui se puisse appelé}* œuvre. » — Voilà bien le langage d'un pur ronsardiste, pour qui Malherbe et ceux de son groupe ne sont guère que des critiques, qui réclame d'eux, pour les pouvoir appeler poètes, une grande production de longue haleine, une Franciade ou une Semaine ; et ce que dit là d'Aubigné est le refrain moqueur de tous les attardés du xvie siècle, depuis Régnier jusqu'à Mlle de Gournay et Claude Billard.

C'est dans ce qu'il appelle la « seconde volée », entre Desportes et du Bartas, quoique au-dessus d'eux, que doit se placer d'Aubigné. Il a plus de jugement que du Bartas, plus de force que Desportes, plus de génie que tous les deux, même ensemble; son esprit lui sert quelquefois à avoir du goût : il s'est moqué fort judicieusement de certaines manies littéraires du temps, des « extrêmement, éternellement, furieusement, il est furieusement sage, il est furieusement doux » ; il a raillé de cruelle façon le galimatias, les périphrases obscures,

A qui Ton peut répliquer En les réduisant en cendre :

Tu ne veux te faire entendre ; Je ne veux pas t'expliquer.

Mais il est bien cependant de 1580, de ce groupe imp tateur9 de ce second cru, de cette seconde Pléiade, quia tous les défauts de la première, et en outre, plus de précieux, plus de coquetterie, plus de maniéré ; dans

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laquelle d'Aubigné indique lui-même que domine l'iniluence italienne, école gracieuse du reste et habile, ingénieuse et spirituelle, moins de collège que l'autre et plus du monde, plus française en ce qu'elle a plus d'esprit, qui était de quoi l'école de 1550 manquait le plus.

Cette école de 1580, sous l'empire toujours persistant de l'instinct national, remonte à Marot, ce qui n'est peut-être pas une manière de remonter ; mais comme rien ne se perd, après Ronsard et après la vogue de Pétrarque, elle donne des Marot d'une part plus délicatement et plus mièvrement spirituels, d'autre part des Marot qui tendent encore au grand et se croient obligés aux vastes entreprises.

D'Aubigné est bien de cette école-là. Il a — nous verrons plus tard ses grandes parties — toutes les petitesses de son temps. Il aime les pointes, les jeux de mots, les calembours. Son fils, l'apostat, ayant pour directeurs de conscience le jésuite Arnou et le feuillant Mai, il remarque que cela fait exactement apvoup.at, qui veut dire renier. Il l'écrit à son fils, il l'écrit à Mmfide Rohan, et il en fait une épigramme en vers. On ne saurait tirer à trop d'éditions de si jolies choses. — Il aime, comme Ronsard (Hercule chrétien), les « explications mystiques delà mythologie antique » tournées en motifs d'édification chrétienne, jeu puéril et même dangereux, dont il ne comprend pas le scandale. Enée, avec ses traverses, ses tempêtes, ses guerres, ses «Syrtes », ses « Sylles », ses « Garybdes», et ses « douceurs de Carthage », est le portrait de l'âme chrétienne. Cela dans une Méditation sur les Psaumes. Il s'en excuse, mais pour y revenir, et nous montrer les douze travaux d'Hercule comme les douze épreuves que le chrétien doit traverser. Il se plaît à ces amusements frivoles et en général à toutes les «gentillesses », comme disait Pasquier, d'une humeur puérilement subtile. Il est de

ceux pour qui la littérature est un petit jeu de société. Il se divertira à paraphraser le « Rosette, pour un peu d'absence » de Desportes, et, après tout, comme la paraphrase est jolie, je la cite. Aussi bien elle est d^n d'Aubigné peu connu de ia foule, et qu'il faut connaître :

Bergers qui pour un peu d'absence Avez le cœur si tôt changé, A qui aura plus d'inconstance Vous avez, ce crois je, gagé.

L'un léger et l'autre légère A qui plus volage sera, Le berger comme la bergère Du changer se repentira.

L'un dit qu'en pleurs il se consume, L'autre pense tout autrement, Tous d'eux n'aiment que par coutume, N'aimant que leur contentement ; Tous deux comme la girouette Tournent poussés au gré du vent, Et leur amour rien ne souhaite ftu'à jouir et changer souvent.

De tous deux les caresses feintes Découvrent leur cœur inconstant ; lis versent un millier de plaintes Et le vent en emporte autant ; Le menteur et ia mensongère Gagnent à qui mieux trompera !

Le berger comme la bergère De changer se repentira.

Ils se suivent comme à la trace ; A changer sans savoir pourquoi.

Pas un des deux l'autre ne passe D'amour de constance et de foi.

Tous les jours une amitié neuvr Ces volages contentera.

Aussi vous verrez à l'épreuve Que chacun s'en repentira.

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De tous deux les promesses -vaines Et les pieurs versés en partant N'ont plus duré que les haleines Qui de la bouche vont sortant :

Chacun garde son avantage A fausser tout ce qu'il dira.

Et chacun de son faux langage A son tour se repentira.

Il se livrera avec une application déplorable et un lamentable succès au travail de marqueterie qu'on appelle les vers rapportés, sorte de mosaïque où il faut que les mots se rapportent non pas aux mots voisins, mais, à distance, à ceux qui leur sont symétriques dans une autre partie de la phrase. Voici un Sonnet rapporté de d'Aubigné :

Pieça. ton naturel, ton étude et ta race

Bien sage, fort lettrée, illustre noblement

De bonté, desavoir, d'assurance, aisément

T'a rempli, comblé, peint l'esprit, le cœur, la face.

Cette bonté, savoir, assurance à ta grâce Te fait révérément, grandement, bravement Honorer, admirer, reclouter mêmement An peuple, aux majestés et à cil qui menace.

Et ainsi honoré, admiré, redoutée.

Mais je crois qu'en voilà assez.

Ce sont là de grands défauts, qui marquent surtout qu'on n'est point poète et qu'on ne sait pas ce que c'est que la poésie. Bizarreries et curiosités métriques des rhétoriqueurs de la fin du quinzième siècle ; vers rapportés, vers mesurés (par dactyles spondées et iambes i, vers pouvant se couper en deux et offrir un sens selon qu'on les lit en entier ou qu'on n'en lit que la première moitié ou la seconde, toutes occupations où s'est adonné d'Aubigné; et vers sur le jeu d'échec ou le jeu de trictrac des poètes de Fécoie de Delille, tout cela c'est même

chose ; c'est art de bibelotier ou de faiseur de rébus, eV opinion que la poésie est un logogriphe, ou tout au plus un jeu de salon. A tout le moins cela indique, même chez ceux qui font autre chose à d'autres moments, un penchant non pas à Fart pour l'art, mais à l'art pour l'artifice.

D'Aubigné s'est élevé plus haut, même quand il n'était pas en colère, et, chose curieuse, ce qu'il y a de meilleur dans d'Aubigné calme, ce n'est pas d'Aubigné malicieux, car ses épigrammes et ses badinages sont généralement ternes, c'est d'Aubigné langoureux et doucement mélancolique. Ce soldat a eu ses instants de rêverie, d'abandonnement à la douceur des choses, d'anéantissement délicieux dans la paresse du cœur* Le voilà un moment assis, un moment couché sous le hêtre, et rêvant indolemment de ne plus se relever. Le sonnet suivant devrait être intitulé Lentus in umbra.

Je sens bannir ma peur et le mal que j'endure Couché au doux abri d'un myrte et d'un cyprès, Qui de leurs verts rameaux s'accolant près après Encourtinent la fleur qui mon chevet azuré ;

Oyant virer au fil d'un musicien murmure Mille nymphes d'argent qui de leurs flots secrets Bebrouiilent (i) en riant les perles dans les prés Et font les diamans rouler à l'aventure.

Ce bosquet de yerbrun qui cette ombre obscurcit D'échos harmonieux et de chants retentit. 0 séjour amiable, ô repos précieux,

X) giron, doux support au chef qui se tourmente ! 0 mes yeux bienheureux éclairés de ses yeux I Heureux qui meurt ici et mourant ne lamente !

Et s'il y a là des souvenirs de du Bartas, il y a bien

(1) Pour brouillent, redoublement à la façon des flofiottant de du Bartas,

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aussi un écho de Joachim. D'Aubignéa fait ce joli rêve de la mort douce daus un doux paysage, sous des yeux aimés, mêlant dans une tendresse triste le « quam molliter ossa quiescant » et le « dextram moriens detinuisse manu. »

Il a fait le rêve aussi de la douce vie dans un paysage du Lignon, son rêve de YAstrée, d'existence lente dans des soins gentiment puérils, dans des occupations qui sont des paresses et demandent de frêles petites mains.

Nous aurons des lits pleins d'odeurs légères, Des divaus profonds comme des tombeaux, Et d'étranges fleurs sur les étagères...

dit avec une grâce un peu morbide le poète contemporain ; d'Aubigué, en un tableau de couleur plus claire, mais qui est le même déjà, voit l'idylle artificielle et aimable qui suit, où s'entremêle un symbole continu :

Nous ferons, ma Diane, un jardin fructueux ; J'en serai laboureur, vous dame et gardionne. Vous donnerez le champ, je fournirai de peine, Afin que son honneur soit commun à nous deux.

Les fleurs dont ce parterre éjouira nos yeux Seront vert-florissant, leurs sujets sont la graine (?) Mes yeux l'arroseront et seront sa fontaine ; 11 aura pour zéphirs mes soupirs amoureux.

Vous y verrez mêlés mille beautés écloses, Soucis, œillets et lis, sans épines les roses, Encoiie et pensées, et pourrez y choisir

Fruits sucrés de durée après les fleurs d'attente % Et puis nous partirons à votre choix la rente : A moi toute la peine, à vous tout le plaisir.

Tout ce d'Aubigné élégiaque est maniéré, composé,

appliqué, mais non sans grâce. Quelquefois même, comme dans la stance xv : « Ores es- tu contente, ô nature meurtrière. . » il montre quelques traces de lyrisme, de mouvement au moins, et d'élan. Mais il est si vrai que ce n'est jamais que d'un sentiment profond que la poésie vraie peut jaillir, que c'est encore la passion religieuse qui lui a inspiré,jmême dansles Poésies mêlées, les plus beaux accents. Le sonnet intitulé Extase est presque beau :

Ainsi l'amour du ciel ravit en ces hauts lieux Mon âme sans la mort, et le corps en ce monde Va soupirant ça bas sa liberté seconde (?) De soupirs poursuivant l'âme jusques aux cieux.

Vous courtisez le ciel, faibles et tristes yeux. Quand votre âme n'est pins en cette terre ronde, Dévale, corps lassé dans la fosse profonde, Vole en ton paradis, esprit victorieux.

0 la faible espérance, inutile souci Aussi loin déraison que du ciel jusqu'ici, Sur les ailes de foi, délivre tout le reste,

Céleste amour qui as mon esprit transporté.

Je me vois dans le sein de la divinité :

Il ne faut que mourir pour être tout céleste.

Et c'est ce même sentiment d'apaisement, d'adoucissement aux mortelles approches, d'allégresse à sentir le poids du corps glisser à nos pieds, et l'âme déjà comme essayer ses ailes, quia inspiré à d'Aubigné la plus belle page qu'il ait jamais écrite, et qui permet enfin qu'on puisse rapprocher de son nom celui d'un vrai grand poète, étant naturel qu'en la lisant on songe à l'admirable début de la Vigne et la maison de Lamartine:

Mes volages humeurs, plus stériles que belles, S'en vont ; et je leur dis : Vous sentez, hirondelles,

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S'éloigner la chaleur et le froid arriver. Allez nicher ailleurs, pour ne fâcher, impures, Ma couche de babil et ma table d'ordures : Laissez dormir en paix la nuit de mon hiver.

D'un seul point le soleil n'éloigne l'hémisphère» Il jette moins d'ardeur, mais autant de lumière. Je change sans regrets, lorsque je me repens Des frivoles amours et de leur artifice. J'aime l'hiver qui vient purger mon cœur du vice» Gomme de peste l'air, la terre de serpents.

Voici moins de plaisirs, mais voici moins de peines : Le rossignol se tait, se taisent les sirènes. Nous ne voyons cueillir ni les fruits ni les fleurs. L'espérance n'ent plus, bien souvent tromperessc. L'hiver jouit de tout. Bienheureuse vieillesse, La saison de l'usage et non plus des labeurs.

Mais la mort n'est pas loin Cette mort est suivie

D'un vivre sans mourir, fin d'une fausse vie :

Vie de notre vie et mort de notre mort.

Qui hait la sûreté pour aimer le naufrage ?

Qui a jamais été si friand du voyage

Que la longueur en soit plus douce que le port ?

Cet homme était bien un poète, par moments ; mais ces moments étaient rares. Surtout, ce qu'il faut bien savoir, il n'élaitpoète que pour exprimer ses sentiments. Sa puissance objective est à peu près nulle. Travaillé par le souci qui est une obligation morale chez un Ronsardiste, de produire une grande œuvre et de pratiquer les « grands genres », il a essayé d'un poème épique sur la création, comme du Bartas. C'est un poème pitoyable Rien n'est plus en prose. C'est successivement un traité d'histoire naturelle, un traité d'astronomie, et un traité d'anatomie. L'ennui en est profond et Fart n'y paraît jamais. Il est. singulier que d'Aubigné, le spirituel au-

leur de Fœneste, ne s'en soit point fatigué lui-même, et Faitachevé. Il était courageux et opiniâtre : il creusait cela jusqu'au bout, comme une tranchée. — DWubigné n'est bon poète que quand il s'épanche, et il a très peu de sentiments à épancher. Ses amourfc sont peu profondes, ses mélancolies sont rares, il n'a pas songé à chanter ses amitiés. Seul le sentiment religieux était profond chez lui et lui a inspiré quelques beaux vers. Il reste un poète de second ordre, parce que la poésie a été très loin d'être la première affaire de sa vie.

LES Tragiques.

Il ne faut pas croire que dans les Tragiques il se soit élevé plus haut qu'au point où nous l'avons laissé. On le croit généralement parce qu'on en juge par quelques passages brillants toujours cités. Mais il faut bien savoir que peu s'en faut que les Tragiques ne soient illisibles. En écrivant les Tragiques dans un très beau dessein d'indignation et de généreuse révolte, d Aubigné a forcé son génie, un peu comme Ronsard écrivant la Franciade. Personne n'avait le génie moins épique que d^Àubigné. Il est très probable que le génie épique est le contraire du génie de 1 actualité. Il semble consister à aimer les légendes lointaines et èt y vivre habituellement comme dans son atmosphère, d'une vie aussi pleine et aussi satisfaite que d'autres vivent, respirent et palpitent dans la vie de leur temps, « Comme les sirènes aiment la mer, j'aime le passé », dit un de nos auteurs contemporains. C'est une jolie façon de dire qu'on vit dans le passé comme le poisson dans l'eau ; et

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c'est ainsi que le poète épique sé nigtif librement et amoureusement dans les légendes. Ilsembie que le pré sent ne soit pas fait pou? l'épopée. Le présent n'a pas de couleur locale, par la raison que la couleur locale est, ce que les peuples éloignés par le temps ou par l'espace ont de différent de nous ; le présent n'a pas de grandeur; car c'est l'éloignement qui fait le respect et c'est le respect qui agrandit; le présent est matière à la satire, aux considérations morales sous forme d'épître ou de discours en vers, à l'effusion lyrique aussi ; car on peut le mépriser, l'étudier, laimer. Le raconter, c'est une autre affaire. On ne raconte poétiquement que le passé, parce que les faits et les hommes ne sont poétiques que dans une certaine brume de lointain. Il y a donc, semble-t-il, comme une incompatibilité entre l'esprit d'actualité et l'esprit épique. Or d'Aubigné était le plus actuel des hommes, et personne n'a plus que lui vécu dans le présent de tout son cœur. Il n'avait donc pas la tournure d'esprit épique telle qu'elle se montre à l'ordinaire chez les poètes. A cela si vous ajoutez que son poème, il Ta précisément, et à cause même du tour d'esprit que je viens de dire, placé dans le présent, en pleine et flagrante actualité, vous jugerez qu'il avait des chances de faire quelque chose qui ne fût pas un poème épique.

Et sans doute, nonobstant toutes les théories, il auràit bien pu se faire qu'il réussît au moins à produire, épique ou non, quelque chose de beau. Le certain, c'est que ce qu'il a donné est quelque chose de très ennuyeux. Les Tragiques sont une suite de faits sans lieu très visible entre eux, ce qui passerait encore, mais si semblables les uns aux autres que l'impression générale est une cruelle monotonie. C'est une sorte d'accumulation : « Us ont fait cela, et cela encore. Ils ont tué celui-ci par le fer, celui ci par l'eau, celui-ci par le feu. Voici encore un meurtre, encore un assassinat et en-

core une tuerie. » Tous ces crimes se ressemblent à les confondre.

Pour comble d'écrasement du lecteur, d'Aubigné s'est avisé de distribuer sa matière par catégories de meurtres analogues. Dans un chant tous les protestants tués par le fer, dans un autre tous les protestants tués par le feu, et ainsi de suite. C'est de la classification administrative. Rien au monde n'est plus étranger à l'art. Quand on songe aux Péris tephanon de Prudence, qui n'est pourtant qu'un homme de talent, on sent la différence d'une liste martyrologique à un poème vivant. Les actes des martyrs du protestantisme n'ont pas trouvé un poète pour les illustrer. C'est une perte ; car il y avait là, non pas, je crois, un poème épique à' écrire, mais un groupe de poèmes lyriques ou satiriques, analogues aux Châtiments , à construire, qui auraient pu être d'une horreur et d'une beauté incomparables. Hélas! quand on lit la Saint-Barthélemy dans d'Aubigné, on en vient à apprécier la Saint-Barthélemy de la Henriade I

Il a bien senti que tout cela ne sonnait pas le poème, et il a fait appel à tout son art pour relever et ranimer par quelque endroit ses narrations un peu plates. C'est alors précisément que son indigence d'imagination éclate le plus. Pour échapper à la narration pure, au récit tout sec, il arecoursà des figures, et ses figures sont toujours les mêmes, ce qui à une monotonie ne fait qu'en ajouter une autre. Ses figures sont toujours l'allégorie et la prosopopée, d'ordinaire combinées ensemble. Il suppose, selon le procédé de merveilleux par abstraction que nous avons signalé chez Ronsard, une vertu ou un vice qui vient parler à quelqu'un, et il lui fait prononcer un très long discours. — C'est, au deuxième chant, Fortune d'abord et Vertu ensuite qui « sur la minuit » viennent donner leurs contraires conseils a*i courtisan ; — c'est au troisième chant la Jus

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lice qui vient se plaindre au trône de Dieu des rigueurs qu'elle a à, souffrir ici-bas et de l'abus qu'on fait de son nom; — c'estau quatrième chant lâConsciencedu poète lui-même qui vient lui prendre la main et qui a avec lui une longue conversation morale. — C'est, ailleurs... une bien singulière imagination : il veut peindre la justice inique de son temps, la magistrature vénale, servile et tyrannique. Les personnages à qui il en veut, il les connaît, il peut les peindre, il peut faire une foule de portraits cruels. Il aime mieux les représenter par des abstractions et nous mettre sous les yeux tout un Sénat allégorique. Ce Sénat il le compose de : Avarice, Ambition, Envie, Colère, Ivrognerie, Hypocrisie, Jalousie, Inconstance, Stupidité, Cruauté, Passion, Haine, Vanité, Servitude, Luxure, Faiblesse, Paresse, Jeunesse, Trahison, et... Formali té. Chacune de ses déités a son portrait, nécessairement un peu vague et un peu froid-, et cela fait bien des pages. Ajoutez que, pour être complet, à ce« personnages allégoriques il en mêle quelques autres non moins allégoriques, qui sont leurs victimes, que l'Avarice moleste la Justice, que la Cruauté foule aux pieds un portrait de la Pitié, que la Pauvreté se sauv î « en un coin, demi vive », entre la Stupidité et la Haine, et que c'est un tableau bien confus que celui de ces allégories persécutées par des abstractions (1).

Un autre procédé plus rare, car le précédent prend pour lui presque toute la place, c'est Vénumération des exemples tirés de l'érudition. De tout tyran d'Aubigné dira que moins cruel fut Néron, moins stupide Claude,

(1) Il avait fait tout un poème allégorique qu'il a perdu (sauf un fragment) sur l'Absence. <r L'Absence, fille de Saturne et de Fortune, précipitée du ciel parce qu'elle avait le front étroit, les yeux pleurants et de sa grande bouche criait sans cesse », habita parmi les humains, des ciseaux dans une main pour séparer les mortels, et une plume dans l'autre pour les consoler par la correspondance. De Sa* tuf ne, son père, elle eut pour enfants exécrables l'Oubli et l'ingratitude; etc.

SEIZIÈME SÏÈCLR ,

moins luxurieux Héliogabale, et moins fou Galigula ; de tout juge qu'Eaque, Minos et Rhadamanthe rougissent d'avoir un tel confrère ; et ainsi de suite, et si chacun de ces rapprochements se tourne en un parallèle en règle complaisamment circonstancié, voilà des pages encore, et des développements copieux.

0! qu'en Lybie Alitée, en Crète le taureau, Que les têtes d'hydra, du noir sanglier la peau, Le lion néméen et ce que cette fable Nous coûte d'outrageux fut au prix supportable. Pharaon fut paisible, Anthiocus piteux, LesHerodes plus doux, Ginna religieux :

On pouvait supporter l'épreuve de Pérille, Le couteau de César et la prison de Sylle ; Et ies feux de Néron ne furent point des feux, Près de ceux que vomit ce serpent monstrueux.

Voilà le procédé. Ce passage est le plus supportable, parce que j'ai été obligé de choisir le plus court. La mythologie et l'histoire ne sont pour ces poètes du xvie siècle que des casiers à lieux communs. Ils les ont dans l'esprit classées par catégories de banalités, sous les rubriques de vertu, courage, prudence, lâcheté, cruauté, orgueil. Vertu : voir Aristide, Epaminondas, Caton ; Courage : voir Cynégire, Léonidas, Mucius Scevola ; Cruauté : voir Phalaris, Procuste , Dioclétien ; Amitié : voir Oreste et Pylade. L'imagination d'un poète est un trésor, l'imagination d'un poète du xvie siècle est un thésaurus.

On voit que les Tragiques sont le plus souvent le triomphe de la rhétorique. Plus qu'un autre, peut-être étant moins averti, moins homme du métier, il donne dans le métier, le prenant pour Part ; car si l'habitude professionnelle nous fait connaître tous les procédés, elle nous apprend aussi à nous en défier et à en user avec discrétion. D'Aubigné, qui ne fut poète qu'entre

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temps, en est resté à cette période où Ton ne contait qu'un petit nombre de recettes et où Ton est comme ébloui de leur excellence. Du reste la rhétorique, et particulièrement l'abstraction et le lieu commun historique, sont les défauts les plus répandus parmi les poètes de cette époque, et il ne faut guère voir un degré de plus ou de moins entre d'Aubigné et les autres. Il est pleinement infecté du mauvais goût de son temps et très éloigné de songer à s'en affranchir, et voilà tout ce qu'il faut dire de lui à cet égard.

Malgré tant de raisons pour lasser le lecteur, les Tragiques se font lire encore. C'est qu'on s'attend toujours à y trouver quelque chose. On sait que d'Aubigné est capable d'éloquence et aussi d'esprit. On pense bien qu'au tournant d'une page, l'orateur, le polémiste, le satirique se retrouvera et éclatera tout à coup. C'est ce qui arrive,en effet. Les passages éloquents ou spirituels sont rares dans les Tragiques ; mais ils existent. Ils sont rares, les spirituels parce que d'Aubigné est trop en colère; les éloquents parce que le ton constamment violent, la continuité de la véhémence et la monotonie de la fureur fatiguent à ce point l'esprit, émoussent à ce point L'émotion que la page vraiment éloquente risque de passer inaperçue dans l'amas des pages oratoires. Ils existent pourtant ces morceaux où d'Aubigné se montre, sinon grand poète, du moins grand orateur en vers, ou satirique aigu, ou portraitiste serré et vigoureux. Il a quelquefois l idée poétique, l'idée faite pour s'épanouir naturellement et sans procédé en une grande image. Il regarde les ruines matérielles que les guerres civiles ont entassées sur le sol de France, et il s'écrie :

Tous ces altiers châteaux jusqu'en terre rasés, Les temples, hôpitaux pill as et embrasés, Les collèges détruits par la main ennemie

«ETZTFME SIÈCLE

Des citoyens émus, montrent l'anatomïe

De notre honneur ancien, comme Ton juge aux os

La grandeur des géants aux sépulcres enclos.

îl menace les courtisans des rois injustes de la colère de Dieu. Qu'ils ne comptent pas échapper par leur petitesse ; au désastre de l'arbre a part le brin d'herbe :

Vous êtes compagnons du méfait, pour vous taire. Lorsque le fils de Dieu vengeur de son mépris Viendra pour vendanger de ces rois les esprits, De sa verge de fer frappant épouvantable Ces petits dieux enflés en la terre habitable, Vous y serez compris. Comme lorsque l'éclat D'un foudre exterminant vient renverser à plat Los chênes résistants et les cèdres superbes, Vous verrez là dessous les plus petites herbes, La fleur qui craint le vent, le naissant arbrisseau, En son nid l'écureuil, en son aira l'oiseau, Sous cédais qui changeait les grêles en rosées, La bauge du sanglier, du cerf la reposée, La ruche de l'abeille et la loge au berger Avoir eu part à l'ombre, avoir part au danger.

Mais bien plus souvent c'est l'orateur en vers, comme chez beaucoup de Romains, comme chez beaucoup de Français, comme chez Ennius, comme chez Lucrèce, comme chez Claudien, comme chez Prudence, comme chez Ronsard, comme chez Corneille, plutôt que le poète proprement dit, que nous trouvons chez d'Aubigné. Le modèle même et comme le type de son talent poétique, c'est le couplet suivant, vigoureux, puissamment martelé, enfonçant fortement à coups répétés en la même place une idée dans l'esprit de l'auditeur:

Etrangers irrités, à qui sont les François En abomination, pour Dieu, faites le choix De celui qu'on trahit et de celui qu'on tue. Ne Gares»©* che^vous d'une pareille vue

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Le chien fidèle et doux et le chien enragé,

L'athéiste affligeant, le chrétien affligé.

Nous sommes pleins de sang î L'un en perd. l'autre en tirs.

L'un est persécuteur, l'autre endure martyre.

Regardez qui reçoit ou qui donne le coup ;

Ne criez sur l'agneau quand vous criez au loup.

Ce sont des vers de tragédie, c'est-à-dire ce sont des vers d'orateur. C'est le talent propre de d'Aubigné. Eu général, pour qu'il s'échauffe, il faut qu'il parle à quelqu'un, qu'il interpelle, qu'il objurgue et qu'il poursuive de sa parole. « Admovebo faces tibi meœ orationis. » Ce sont ces torches de la parole qu'il brandit et pousse au visage de l ad versaire. Voyez cette mercuriale à l'ombre de Henri IV (i) :

Ton orgueilleux dessein ne fit lescieux propices, N'interrogeant de Dieu la bouche pour auspices ; De blasphèmes contés, priant, tu l'offensais ; Assiégé, non servi, d'infidèles canailles, Après avoir banni ces gagneurs de batailles Qui t'avaient fait prier et combattre en français.

Même quand il peint, il est orateur encore. Dans le portrait de Caïn que je vais citer, le développement par énumération, et d'autre part le vers énergique, à antithèse dure et coupante, sont des forces et des beautés oratoires. On voit le geste répété qui accumule, et le geste brusque qui assène un jugement serré en une formule brève.

Ses cheveux vers le ciel hérissés en furie, Le grincement des denl- en sa bouche flétrie, L'œil sourcillant de peur découvraient son ennui. Il avait peur de tout, tout avait peur de lui... Sa mort ne put avoir de mort pour récompense. L'enfer n'eut point de mort à punir cette offense ;

(!) Discours en stances.

Mais autant que de jours il sentit de trépas,

Vif il ne vécut point, mort il ne mourut pas ;

Il fuit d'effroi transi, troublé, tremblant et blême ;

Il fuit de tout le monde, il s'enfuit de soi-même ;

Les lieux plus assurés lui étaient des hasards,

Les feuilles, les rameaux et les fleurs des poignards,

Les plumes de son lit des éguilles piquantes,

Ses habits plus aisés des tenailles serrantes...

De quelque autre Gain il craignait la fureur ;

Il fut sans compagnon et non pas sans frayeur.

Il possédait le monde et non une assurance ;

Il était seul partout, hormis sa conscience ;

Et fut marqué au front, afin qu'en s'enfuyant

Aucun n'osât tuer ses maux en le tuant

Et il est si vrai que la rhétorique, si elle ne donne pas de génie, aide parfois le génie naturel à trouver des idées, que de son procédé habituelle plus dangereux, de l'emploi de l'allégorie, il a eu la fortune un jour de tirer tout un tableau d'une réelle puissance, qui sent encore l'effort, comme tout ce qu'écrit d'Aubigné en vers, mais qui est large, animé, imposant, d'une grandeur un peu concertée, mais d'une vraie grandeur. Au jour du jugement il montre tous les éléments venant se plaindre aux persécuteurs d'avoir été souillés par leurs crimes Le Feu s'écrie : « Pourquoi ai-je été votre bourreau ? » l'Air : « Pourquoi ai-je été empoisonné de vos tueries? » l'Eau: « Pourquoi ai-je été ensanglantée ? » les Monts : « Pourquoi nos gouffres ont-ils été comblés de cadavres ? » les arbres: « Pourquoi sommes-nous devenus gibets? »— Voyez-vous le lieu commun antique : « Où courir ? Ici où mon père fut tué? Là où mon frère crie vengeance, etc. », combiné avec l'allégorie, pièce maîtresse de la rhétorique du xvi* siècle? L effet est puissant toutefois, parce que le procédé ici rencontre bien, s'adapte juste, parce qu'en effet c'est la nature entière que le crime humain, quand il est si général, remplit, encombre et déshonore, et

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